Esprits créatifs

La classe peut-elle être un lieu d’apprentissage, non seulement des savoirs fondamentaux, mais aussi de la créativité ?

À bien des égards, Gabriel Saada est un lycéen parisien type. À ce détail près qu’il fréquente l’un des lycées prestigieux de la capitale, qui ont formé une grande partie de l’élite de la nation, d’Honoré de Balzac à l’ancien Premier ministre Lionel Jospin.

Quand je l’interroge sur sa scolarité, il me raconte que ses professeurs et son conseiller d’orientation soulignent tous l’importance d’intégrer une grande école, et pour cela d’être très bon en classe. À l’écouter me raconter ses cours, je suis frappé par l’importance extrême de ce que l’on appelle l’intelligence cognitive, ou les compétences de raisonnement et d’analyse – « intelligence de mémorisation » ou « intelligence analytique », selon les termes de l’Américain Robert Sternberg, psychologue et universitaire renommé.

Au vu des résultats de la dernière enquête mondiale PISA sur les compétences des jeunes de 15 ans, il n’apparaît pas infondé de remettre en question cette primauté du cognitif : l’éducation du XXIe siècle ne devrait-elle pas faire une plus grande place à la créativité ? Assurément, les compétences et les connaissances qu’évalue l’enquête PISA forment un socle solide sur lequel les jeunes esprits peuvent se construire, et qui leur sera utile pour se réaliser personnellement et professionnellement.

Mais pour que les générations montantes soient bien armées face aux sérieux problèmes économiques, sociaux et environnementaux que nous leur laisserons sans nul doute en héritage, une qualité entre toutes leur sera indispensable : la capacité à innover et à créer.

« Innovation », le mot est sur toutes les lèvres. De quoi s’agit-il en fait ? On peut la définir comme une combinaison de savoirs ou de concepts existants permettant d’ouvrir de nouvelles voies. Elle repose sur la capacité de l’individu à trouver de nouvelles idées originales pour résoudre des problèmes. Aux yeux du Britannique Ken Robinson, éminent spécialiste de l’éducation, c’est là l’essence même de la créativité.

L’école est un espace d’acquisition de connaissances, de mémorisation et d’interaction, mais sait-elle former le genre de créativité dont le monde aura besoin ? Comment peut-on développer la créativité, à tous les niveaux, dans les salles de classe ? Il s’agit indéniablement d’un enjeu majeur. Selon une enquête réalisée par Adobe en 2012, 80 % des adultes actifs en France, en Allemagne, au Japon, au Royaume-Uni et aux États-Unis estiment que la créativité est la clé de la croissance économique. Pourtant, pour plus de la moitié d’entre eux, les systèmes éducatifs inhibent cette créativité.

Dans les années 1980, Sternberg a formulé une théorie novatrice distinguant trois dimensions de l’intelligence sur lesquelles repose la créativité : les dimensions synthétique (créative), analytique et pragmatique. La première suppose de savoir s’accommoder de situations nouvelles et trouver des solutions originales. Pour l’éprouver, on peut par exemple demander aux élèves d’écrire une nouvelle ou de concevoir une publicité. L’intelligence analytique est la capacité à résoudre des problèmes scolaires pour lesquels il n’existe souvent qu’une seule bonne réponse. En découle enfin l’intelligence pragmatique : la capacité à résoudre des problèmes réels à l’aide des connaissances et des compétences acquises.

Deux modes d’apprentissage permettent de mettre en pratique ces idées dans le cadre scolaire : l’apprentissage par problèmes (APP) et le travail en groupe.

L’APP consiste à soumettre à des équipes d’élèves des problèmes mal définis pour lesquels ils n’ont pas toutes les informations. Créée pour des étudiants en médecine à l’Université canadienne McMaster dans les années 1960, cette méthode est mise à profit à tous les niveaux d’enseignement dans différents pays.

Sa particularité est de reproduire des situations de la vie réelle et d’inciter les démarches collaboratives et de stimulation réciproque. Comme le souligne Sternberg, pour être opérante dans le monde réel, l’intelligence doit savoir s’atteler à des problèmes mal formulés. Dans l’enseignement traditionnel, on pose des problèmes bien structurés qui ont, en principe, des solutions bien définies. Dans leur ouvrage Powerful Learning, Linda Darling-Hammond et Brigid Barron, de l’Université Stanford, notent que de nombreuses études démontrent que l’apprentissage est plus efficace lorsque les élèves doivent appliquer les connaissances acquises en classe à des problèmes du monde réel.

Elles citent une étude de 1995 réalisée par l’Université du Wisconsin auprès de 2 000 élèves dans 23 écoles, qui montrait que ceux-ci réussissaient mieux des tâches difficiles lorsque l’enseignement dispensé reposait sur l’investigation.

Le Lycée de Sammamish dans l’État de Washington est un exemple d’établissement pratiquant l’APP. Il transforme actuellement son cursus afin de le baser exclusivement sur cette méthode. Le principal de l’établissement explique que les cours ne seront désormais plus centrés sur l’enseignant, mais que celui-ci jouera un rôle de facilitateur et engagera les élèves à résoudre des problèmes réels.

On ne s’étonnera pas que l’APP rencontre un certain succès en Asie du Sud-Est. Singapour et Hong Kong (Chine) l’utilisent dans l’enseignement supérieur depuis le début des années 2000. En 2010, l’Institut national d’éducation de Singapour a supervisé l’application de l’APP dans huit établissements du secondaire. Les élèves des différentes écoles travaillent en collaboration sur des projets à l’aide d’une plate-forme web.

Enseignant moi-même, j’ai pu le constater avec mes élèves : passifs, voire inattentifs pendant mon cours magistral, ils s’animent et s’enthousiasment dès qu’ils s’attèlent à un travail en groupe.

Quand je demande à mes élèves francophones de s’exprimer en anglais, le principal obstacle à surmonter n’est souvent pas leur connaissance insuffisante de la langue, mais leur peur de la faute. Cela s’explique en grande partie par le système d’enseignement français, qui privilégie trop la mémorisation et le savoir analytique, et condamne comme inacceptables les réponses fausses. Pourtant, tous les innovateurs vous le diront, les erreurs sont un aspect essentiel de tout processus de création. C’est aussi un élément central de l’APP.

Il ne s’agit pas d’éradiquer la mémorisation et la démarche scolaire de résolution des problèmes. Au contraire, elles représentent une part importante de l’apprentissage. Mais pour favoriser la créativité, il faut faire toute leur place aux autres formes d’intelligence.

Références

Sternberg, Robert J. (2010), « Teach Creativity, Not Memorization », The Chronicle of Higher Education, 10 octobre 2010

Darling-Hammond, Linda, Barron, Brigid, et al. (2008), Powerful Learning: What We Know About Teaching for Understanding, Jossey-Bass and the George Lucas Educational Foundation.

Voir aussi www.oecd.org/fr/education

© L’Observateur de l’OCDE n° 297 T4 2013




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