Un tournant pour la Grèce ?

John Kolesidis

Ces dernières années, l’économie grecque a souvent fait la une des journaux, mais toujours pour de mauvaises raisons. La période d’essor économique qui a suivi l’organisation des Jeux olympiques de 2004 a été stoppée de façon spectaculaire en 2010, lorsque la Grèce, incapable de rembourser sa dette, a failli quitter la zone euro. 

La Grèce a été sauvée in extremis grâce aux efforts concertés de l’UE, de la BCE et du FMI (la « Troïka »). Cependant, le premier programme d’austérité mis en oeuvre n’a pas suffi à inverser la situation, et le pays connaît aujourd’hui la récession la plus longue et la plus profonde de l’histoire récente de l’Europe, avec un PIB réel en recul pour la sixième année consécutive en 2013 (-3,8 %), selon la dernière étude économique de l’OCDE. Cette récession a des conséquences terribles pour les Grecs : les salaires ont chuté de plus d’un quart en moyenne, tandis que les prix au détail n’ont cessé d’augmenter jusqu’au début de 2013 ; les retraites ont été amputées d’environ un tiers alors qu'une hausse des taxes a provoqué un bond des prix du fioul domestique ; le chômage touche aujourd’hui 26 % des actifs et plus de la moitié des moins de 25 ans. Rien d’étonnant, donc, à ce que les Grecs descendent régulièrement dans la rue pour protester.

L’austérité aggravant inévitablement la récession, les autorités grecques ont peiné à augmenter les recettes de l’impôt sur le revenu et à rétablir leur contrôle sur les finances publiques. Les réformes structurelles ont toutefois été poursuivies afin de corriger les déséquilibres et de placer la Grèce sur les rails d’une croissance plus durable. Pour la première fois, les finances publiques pourraient afficher un excédent primaire en 2014, selon les estimations des autorités. Par ailleurs, plusieurs mesures concrètes ont été mises en oeuvre, dont un projet de l’OCDE pour simplifier les formalités et réduire la charge administrative des entreprises. La Grèce et l’OCDE ont aussi signé, en novembre 2012, un accord au titre duquel l’Organisation devait passer au crible l’économie grecque pour y déceler les entraves à la concurrence. Les quatre secteurs étudiés (agroalimentaire, vente au détail, matériaux de construction et tourisme) représentaient 21 % du PIB et 26 % des emplois en 2011 (dernières données comparables disponibles). Ce projet a reçu le soutien de la Commission grecque de la concurrence.

En 11 mois, l’OCDE a repéré 555 dispositions à même d'entraîner des distorsions du marché et formulé 329 recommandations pour les amender ou les supprimer.

Ces réformes peuvent véritablement faire la différence : en renforçant le pouvoir d’achat des consommateurs et en améliorant le fonctionnement des entreprises, elles pourraient générer en Grèce un surplus de croissance que l’OCDE estime à environ 5,2 milliards d’euros, soit 2,5 % du PIB national. Les consommateurs se verraient offrir un choix plus large et diversifié de produits, et les entreprises seraient incitées à innover et à travailler plus efficacement. Les études de l’OCDE indiquent que, si elles étaient toutes appliquées, les mesures recommandées auraient, à terme, un effet encore plus vaste et profond sur la productivité et l’emploi.

Cet effet a notamment été observé par le passé en Australie, qui a procédé dans les années 1990 à une révision similaire et d’encore plus grande ampleur des lois et réglementations encadrant tous les secteurs d’activité. Les réformes qui ont suivi ont généré une amélioration à long terme du taux de croissance du PIB d’au moins 2,5 % par rapport au scénario de statu quo, voire de 5 % par an selon des estimations récentes.

Après les difficiles épreuves de ces dernières années, la Grèce pourrait finalement se trouver à un tournant. De nombreux observateurs économiques (dont l’OCDE) anticipent le retour d’une croissance positive, certes modeste, courant 2014 ou 2015. L’OCDE prévoit ainsi une consolidation de l’économie au second semestre 2014, suivie d’une croissance modérée de 1,8 % en 2015. Cet optimisme se ressent également dans le comportement des entreprises : l'indice prospectif des directeurs d’achat a atteint fin septembre son plus haut niveau en 51 mois. Toutefois, les ménages restent nerveux et, pour assurer la vigueur de l’activité, les autorités grecques doivent poursuivre leur programme de réforme et pérenniser les résultats déjà obtenus. Il leur faut donc résister aux pressions des groupes d’intérêt, plus soucieux de la préservation de leurs acquis que de l’intérêt général, et entreprendre les réformes essentielles au bien-être de tous, en particulier de ceux dont la situation est la plus grave, comme les jeunes et les chômeurs.

Il peut certes sembler difficile à un gouvernement pris dans la tourmente internationale depuis quelques temps déjà de mettre en oeuvre simultanément 329 propositions de réforme, mais les recommandations formulées pour favoriser la concurrence constituent une solution sans précédent. Chacune porte sur une disposition légale précise qui nuit à la concurrence et affecte non seulement les marchés, mais aussi le bien-être de la population. Certaines réglementations sont des vestiges du passé, comme les restrictions sur les variétés de poivre dont l’importation est autorisée, les prescriptions quant aux méthodes d'embouteillage du vinaigre de pomme ou l’obligation pour les boulangers de stocker d’importantes quantités d’avoine et de sel. D’autres, comme les restrictions légales sur la durée de conservation du lait (qui, hors de Grèce, est fixée par les fournisseurs de lait et non par l’État) rendent presque impossible l’arrivée sur le marché de nouveaux acteurs, grecs ou étrangers, car les coûts afférents à la livraison du lait aux supermarchés et à la reprise des invendus avant la date de péremption sont élevés. Le coût d’une licence de production d’asphalte est, lui aussi, prohibitif, en raison d’une réglementation sur la contenance des cuves de stockage (2 000 mètres cubes) et du capital de départ minimal exigé (500 000 €). L’activité de construction, notamment d’infrastructures, s’en trouve logiquement pénalisée.

Des restrictions similaires touchent d’autres secteurs. Ainsi, les détaillants ne peuvent pas décider librement des remises qu’ils accordent, proposer des promotions plus de 10 jours tous les deux mois, ou faire de la publicité sur leurs ventes saisonnières. Un bateau de croisière grec ne peut poursuivre sa route après avoir déposé des personnes à quai, tous les passagers devant embarquer et débarquer du même port, ce qui constitue un désavantage concurrentiel par rapport aux autres croisiéristes. Et la liste est encore longue. En levant les incertitudes juridiques et en facilitant le fonctionnement de l’appareil économique et administratif, le débroussaillage législatif recommandé instaurera donc un climat plus propice aux investissements. L’amélioration de la compétitivité des entreprises grecques bénéficiera non seulement aux entreprises, mais aussi aux consommateurs, en dopant l’efficacité, le chiffre d’affaires et la création d’emplois dans les années à venir. Mais, pour que ces retombées positives soient ressenties dans l’ensemble de l’économie grecque, les recommandations doivent être pleinement mises en oeuvre. Des réformes partielles n’aboutiront qu’à des résultats partiels, transformant la quête olympique de la reprise par la Grèce en un long et douloureux marathon.

Références

OCDE (2014, à paraître), OECD Competition Assessment Reviews: Greece, Éditions OCDE

OCDE (2013), Études économiques de l'OCDE : Grèce, Éditions OCDE

OCDE (2006), « Performances grecques », dans L’Observateur de l’OCDE n° 255, mai, Éditions OCDE

Voir aussi www.oecd.org/fr/grece  

© L’Observateur de l’OCDE n° 297 T4 2013




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