Faire mieux avec moins: l’innovation dans les économies émergentes

Pourquoi les idées simples peuvent sauver des vies. Les crises cardiaques sont la première cause de mortalité en Inde.

Dave Amit/Reuters

De nombreux décès pourraient être évités si les individus à risque passaient des électrocardiogrammes. Mais les électrocardiographes sont chers (environ 10 000 USD) et volumineux, et donc souvent réservés aux hôpitaux, alors même que 70 % des Indiens vivent en zones rurales où les hôpitaux sont rares. 

General Electric a résolu ce problème avec un électrocardiographe portable et plus abordable que les appareils traditionnels, car il utilise le même papier que celui employé pour les tickets de bus.

Les innovateurs indiens qualifient cette pratique de jugaad, un terme traditionnel qui signifie « faire avec les moyens du bord », et qui désigne une innovation « sous contraintes », « frugale » ou « inversée ». Au lieu d’investir dans une R&D de haute technologie, les innovateurs s’inspirent des facteurs mêmes qui entravent la recherche, et trouvent des solutions dans l’environnement immédiat. L’innovation « sous contrainte » est née, de manière prévisible, dans les économies émergentes. Elle illustre parfaitement la façon dont ces économies révolutionnent le concept même d’innovation.

Le nombre des marques déposées est un indicateur de l’innovation d’un pays. Si ce type d’innovations n’annonce généralement pas une révolution, il apporte des améliorations progressives aux technologies ou aux méthodes de commercialisation en vigueur. L’édition 2013 de Science, technologie et industrie : Tableau de bord de l’OCDE, qui contient de nombreux indicateurs de l’innovation, révèle que si le nombre des marques déposées a globalement augmenté, la proportion des pays de l’OCDE a chuté, en particulier dans le secteur des services, alors que celle des marchés émergents, particulièrement la Chine, a augmenté. Selon l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI), le nombre des marques déposées par les économies émergentes a pratiquement triplé ces trente dernières années.

Si les pays émergents aspirent à installer leurs marques sur les marchés américain et européen, ils se concentrent presque tous, à l’exception de la Chine, sur les marchés intérieurs, ce qui stimule en soi l’innovation. De nombreuses économies émergentes (Chine, Inde, Indonésie ou Bangladesh), sont dotées d’une population nombreuse et majoritairement pauvre. En concevant une voiture à 2 500 USD, le constructeur automobile indien Tata Motors a décidé de toucher un plus grand nombre de consommateurs indiens – au lieu de viser les consommateurs plus aisés – et de miser sur un marketing minimaliste.

L’innovation sous contrainte n’est pas le seul facteur à l’origine de l’essor des économies émergentes. Celles-ci collaborent également davantage, à l’échelon national et international. En 2011, la Chine est devenue le numéro deux mondial de la R&D, derrière les États-Unis. Elle a également collaboré à 74 000 projets scientifiques, contre 9 000 en 1998. Sur la même période, le nombre des publications scientifiques chinoises rédigées en collaboration avec des établissements américains est passé de 2 000 à 22 000.

À l’échelon national, les innovateurs des économies émergentes recherchent davantage les possibilités de collaboration à tous les échelons et avec des institutions diverses. Bien que les dépenses de santé y soient moins élevées que dans la plupart des pays voisins, le Bangladesh affiche l’espérance de vie la plus élevée, les taux de fécondité les plus faibles et le taux de mortalité infantile des enfants de moins de cinq ans le plus bas de tous les pays d’Asie du Sud. Ces performances sont attribuées à la mobilisation des communautés locales, à l’autonomisation des femmes et à la collaboration avec les ONG et le secteur privé. Lorsque les autorités nationales ont dépêché des agents de santé locaux pour traiter les cas de tuberculose, le taux de guérison est passé à 90 %. L’Afrique du Sud a adopté ce modèle pour la prise en charge des malades atteints de tuberculose et du VIH.

La collaboration internationale a ouvert les frontières aux chercheurs. De nombreux chercheurs et étudiants des pays émergents viennent étudier dans les pays de l’OCDE. Mais les chercheurs qui commencent par publier aux États-Unis s’orientent aujourd’hui ensuite vers la Chine ou la Corée, ce qui s’avère être un avantage : l’OCDE a constaté que les scientifiques qui changent de pays d’affiliation ont un impact sur la recherche supérieur de 20 % à celui de leurs collègues. Si les pôles d’excellence universitaires (où la majorité des activités de R&D sont menées) restent concentrés dans les pays de l’OCDE, deux universités – du Taipei chinois – se sont pour la première fois classées parmi les 50 premières au monde. On accuse souvent les pays de l’OCDE d’asseoir la prédominance de leur R&D sur la fuite des cerveaux des pays émergents et en développement, mais la mobilité croissante des chercheurs et des étudiants transforme aujourd’hui cette « fuite » en « circulation ».

Le lieu de l’innovation est toutefois important. Les secteurs à forte intensité de savoir, tels que les TIC, les biotechnologies et les nanotechnologies, sont concentrés dans quelques pays, notamment les États-Unis et le Japon. Les pays émergents sont cependant de plus en plus nombreux à rallier les économies à revenu intermédiaire. Ces dix dernières années, le nombre des dépôts de brevets dans les TI a été multiplié par 90 dans la région du Guangdong, en Chine. En se développant, les économies émergentes aspirent également à s’élever dans la chaîne de production.

On ne peut sous-estimer l’importance des technologies mobiles alors que 75 % de la population mondiale utilise un téléphone portable. En 2000, environ un milliard d’individus avaient accès à un téléphone portable ; ils sont aujourd’hui 6 milliards, dont 5 milliards dans les pays en développement. Les téléphones portables sont devenus indispensables dans les pays émergents et en développement, notamment dans ceux qui comptent une importante population rurale. L’accès mobile à Internet est amené à se développer, alors que de nouvelles applications intelligentes deviennent disponibles. Encore en Inde, Anurag Gupta a facilité la vie des usagers bancaires ruraux en concevant un smartphone équipé d’un scanner à empreintes digitales et un guichet de banque portable.

Les technologies mobiles et la commercialisation d’Internet ont entraîné des innovations telles que la recherche ouverte, le crowdsourcing et les plateformes Internet sur lesquelles des entreprises lancent des défis, souvent assortis d’une récompense financière, aux acteurs de l’innovation. Le rythme de cette évolution met toutefois le réseau à rude épreuve. Le trafic IP mondial s’est envolé, et le protocole Ipv4 a épuisé sa réserve d’adresses en 2011. Le nouveau système IPv6 devait équilibrer la charge, mais son adoption est lente. Moins de 1 % des utilisateurs connectés à Internet ont déployé cette technologie, et seuls la France, le Luxembourg, le Japon et les États-Unis affichent un pourcentage supérieur. Si la situation ne s’améliore pas, la technologie obsolète IPv4 pourrait être un frein à l’innovation.

En bref, si les pays de l’OCDE restent les principaux acteurs de l’innovation, le paysage de l’innovation dans les pays émergents est en train de se modifier.

 La diminution des coûts est un facteur d’attraction important. La World Heart Foundation, dont le siège est à Genève, suit attentivement les travaux de Devi Shetty, un cardiologue indien qui a appliqué les économies d’échelles à la chirurgie en se concentrant sur l’essentiel. Il a supprimé la climatisation et les examens préopératoires inutiles, et remplacé les gants chirurgicaux jetables vendus par des entreprises européennes par un modèle 60 % moins cher fabriqué par de jeunes entrepreneurs de Bangalore. En réduisant les coûts de manière spectaculaire, sans porter atteinte à la qualité, le docteur Shetty est parvenu à faire baisser le coût d’un pontage coronarien à 1 583 USD, soit la moitié de ce qu’il était il y a dix ans. Aux États-Unis, à la Cleveland Clinic dans l’Ohio, la même opération coûte 106 385 USD.

Lyndon Thompson

Référence

OCDE (2013), Science, technologie et industrie : Tableau de bord de l’OCDE 2013 – L’innovation au service de la croissance, Éditions OCDE.  

Voir www.oecd.org/fr/innovation

© L’Observateur de l’OCDE n° 297 T4 2013




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