La politique industrielle remise au goût du jour

La politique industrielle est de retour, à moins que, comme l’affirme Joseph Stiglitz, elle n’ait jamais vraiment disparu. La troisième édition des Perspectives du développement mondial du Centre de développement de l’OCDE démystifi e les politiques industrielles. Ha Joon Chang, professeur à Cambridge, en parle comme d’une « publication qui fera date car, loin du débat idéologique sur la nécessité d’une politique industrielle et ses chances de réussite, elle traite des moyens de la faire mieux fonctionner ». 

Après un tableau réaliste des politiques industrielles menées, les auteurs proposent un bilan. Sont synonymes d’échec : la distribution ininterrompue de subventions non sélectives, le court-termisme, l’absence de suivi et d’évaluation, les mesures entravant la concurrence et la hiérarchisation des priorités dans le secret des cabinets.

Que recouvre exactement une politique industrielle ? Au sens large, l’innovation, l’infrastructure et les compétences, et des interventions ciblées pour dynamiser un secteur, une activité ou un groupe d’entreprises. Elle ne vise pas à soutenir les industries d’antan, mais des activités à forte valeur ajoutée dans l’agriculture, l’industrie et les services.

Dans les économies en développement, une politique industrielle suppose « des mesures ciblées pour transformer la production afin d’améliorer la productivité… renforcer les capacités nationales et créer des emplois de meilleure qualité ».

Conduire une politique industrielle n’est pas toujours facile. Le risque d’échec est élevé, mais, comme le souligne Ha Joon Chang, la difficulté ne saurait être un motif de renoncement. On apprend par l’expérience, et « sans essayer de mener des politiques ‘difficiles’ comme les politiques industrielles, aucun renforcement des capacités n’est possible ».

Pourquoi les pays en développement devraient-ils désormais s’orienter dans cette voie ? Avec la mondialisation et la réorientation des flux d’investissement, la géographie de la production et de l’innovation évolue. Plus que jamais, l’apparition de nouvelles formes d’investissement et la délocalisation d’activités à forte valeur ajoutée ouvrent des perspectives d’apprentissage, d’innovation et d’accès à des activités et secteurs nouveaux. Parallèlement, la montée des classes moyennes crée de nouveaux marchés ; en 2030, 80 % des consommateurs de ces classes habiteront des pays en développement. Or, toutes ces évolutions surviennent dans un contexte de concurrence exacerbée, où l’innovation est capitale.

Nous voyons le Brésil, la Chine, l’Inde et l’Afrique du Sud utiliser les fonds sectoriels et les marchés publics pour promouvoir l’innovation. Le Maroc s’appuie également sur les investissements étrangers pour stimuler l’innovation et moderniser son industrie. Ces pays encouragent de nouvelles relations entre entreprises multinationales et locales afin d’en accroître les retombées sur l’économie nationale.

Contrairement aux politiques industrielles du passé, celles du XXIe siècle doivent être modulables et évolutives, et les acteurs publics suffisamment souples pour les réorienter le cas échéant. L’interactivité est également importante : les politiques industrielles touchent à l’humain et à la cohésion (tant territoriale que sociale). Le dialogue avec les partenaires importe plus que jamais pour progresser et partager les connaissances, et pour exploiter les ressources disponibles, notamment auprès des banques nationales de développement.

Une politique industrielle exige aujourd’hui coordination et échelonnement des mesures axées sur les compétences, la finance, les infrastructures, etc. Cela suppose d’investir dans l’élargissement et l’amélioration de l’offre de formation pour résoudre le problème de l’inadéquation des compétences, et d’offrir un meilleur accès au financement pour les entreprises investissant dans l’innovation et l’accroissement de la production. C’est particulièrement vrai pour les petites et moyennes entreprises qui ne reçoivent que 11 % environ des prêts totaux accordés en Afrique et au Moyen-Orient, moins de 13 % en Amérique latine et de 20 % en Asie du Sud-Est, contre près de 25 % dans les pays de l’OCDE.

Les déficits d’infrastructure peuvent saper les efforts des entreprises nationales pour devenir plus compétitives. Les pays à revenu élevé détiennent environ 60 % du stock d’infrastructure mondial, les pays à revenu intermédiaire 28 %, et les pays à faible revenu 12 %.

En résumé, mener une bonne politique industrielle, c’est faire des choix stratégiques pour régler des problèmes structurels à long terme et instaurer les conditions de la prospérité des citoyens. Lui donner de l’élan, c’est en fi nir avec l’ingérence de l’État, la myopie des technocrates et l’exiguïté des marchés pour s’appuyer sur une dynamique politique, des institutions effi caces et des administrations régionales responsables. Anne-Lise Prigent

Références

OCDE (2013), Perspectives du développement mondial, Centre de développement de l’OCDE, Paris  

Voir www.oecd.org/fr/dev/

© L’Observateur de l’OCDE n° 296 T3 2013




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