De nouveaux concurrents pour la Chine ?

Les partenaires émergents de l’Afrique

Si la Chine domine les échanges et l’investissement sur le continent africain, l’Inde et la Corée lui opposent une concurrence de plus en plus vive. Comment les pays africains peuvent-ils bénéficier de cette évolution ? Et quel rôle pour les partenaires traditionnels de la zone OCDE ?

Lors d’une visite en Tanzanie, le nouveau président chinois Xi Jinping déclarait : « Que les pays soient riches ou pauvres en ressources, la Chine les traite de manière égale. » Voulait-il signifier « comme des égaux » de la Chine ?

Les activités de la Chine sur le continent africain sont réparties à parts égales entre exportations et importations. Pourtant, dans une tribune du Financial Times largement reprise, Lamido Sanusi, gouverneur de la Banque centrale du Nigeria, déplorait la nature des liens noués entre l’Afrique et la Chine : « La Chine prend nos matières premières et nous vend des produits manufacturés. »

L’impact global du commerce entre la Chine et les pays africains est considéré comme positif, dans la mesure où son essor au début des années 2000 a coïncidé avec une nette accélération de la croissance des économies africaines. Néanmoins, les décideurs africains n’ont pas encore tous les outils nécessaires pour pouvoir négocier des accords commerciaux avantageux avec leurs partenaires, notamment la Chine. Et la prédominance de celle-ci dans les échanges avec les pays africains laisse à penser que l’Afrique ne tire pas encore pleinement profit de son vaste éventail de partenaires en matière d’échanges et d’investissement. Les dirigeants africains ne sont pas non plus en mesure d’empêcher que les échanges avec la Chine – ou avec n’importe quel autre pays, d’ailleurs – n’étouffent l’éclosion du marché intra-africain.

Les investissements réalisés en Afrique, y compris par les économies émergentes, restent concentrés sur les ressources naturelles. Ce qui est nouveau et intéressant, c’est que pour la deuxième année consécutive, les investissements Sud-Sud – entre pays en développement – représentent la plus grande part des investissements nouveaux annoncés en Afrique. Même s’ils ont reculé de 43,7 milliards USD en 2011 à 24,9 milliards USD en 2012, leur part dans les investissements entièrement nouveaux annoncés en Afrique a progressé de 53 % à 61 % sur la même période, ce qui tient notamment à un désintérêt des investisseurs des pays de l’OCDE frappés par la crise. Cette tendance a contribué à diversifier les partenaires commerciaux de l’Afrique.

Prenons l’exemple de l’Inde, dont le poids en termes d’échanges commerciaux et de flux d’investissement direct étranger ne cesse d’augmenter. L’Inde a dépassé la Chine en Afrique sur le front des investissements entièrement nouveaux entre 2003 et 2012, avec de nouveaux projets d’une valeur totale de 52 milliards USD, contre 45 milliards USD pour la Chine selon fdimarkets.com, une base de données mondiale dédiée aux investissements transnationaux entièrement nouveaux. L’Inde a dépassé la Chine non seulement en termes de volumes d’investissements, mais aussi de diversité. Outre les énergies fossiles, les produits chimiques, les métaux et l’agroalimentaire, les secteurs privilégiés par l’Inde comprennent aussi l’automobile, les télécommunications et l’énergie renouvelable. Les initiatives ne sont pas pilotées par l’État mais par des sociétés privées désireuses de s’implanter sur de nouveaux marchés. L’exemple le plus connu est celui du groupe Tata, dont la gamme d’activités s’étend de l’agro-industrie et de l’énergie, notamment renouvelable, aux produits de consommation et aux services financiers.

La Corée figure aussi parmi les nouveaux concurrents sur le continent africain. Depuis 2000, les échanges de la Corée avec l’Afrique ont enregistré l’une des croissances les plus dynamiques, pour s’établir à 25 milliards USD en 2011. En quelques années, la Corée s’est hissée parmi les principaux partenaires commerciaux de l’Afrique, juste derrière la Chine, l’Inde et le Brésil. La montée en puissance de la Corée repose davantage sur les exportations vers les pays africains, qui ont progressé plus de 2,5 fois plus vite que ses importations. Cela se reflète dans la qualité de ses échanges, principalement dans les ventes de matériel ferroviaire, secteur dans lequel la Corée est le premier partenaire de l’Afrique, largement devant l’UE ou la Chine. Les exportations coréennes de véhicules et d’équipement de télécommunications vers les pays africains ont également fortement progressé.

L’« intensité technologique » des exportations coréennes vers l’Afrique est en effet supérieure à celle de tout autre partenaire émergent. Environ 75 % des exportations coréennes sont composées d’équipements et de produits électroniques, contre 40 % pour la Chine. Samsung Electronics, la marque coréenne la plus célèbre, cherche à augmenter ses parts de marché en Afrique et cible un chiffre d’affaires de 10 milliards USD en 2015 (contre 3 milliards en 2012). La stratégie de Samsung est également axée sur la conception de produits plus adaptés au marché local. « Selon nous, c’est le bon moment pour commencer à investir sur le marché africain, compte tenu de sa population […] 70 % des Africains ont moins de 30 ans, ce qui fait d’eux nos futurs clients », indiquait en 2012 George Ferreira, directeur général et vice-président de Samsung Electronics Africa. La société vient d’achever et d’inaugurer une usine de télévisions en Égypte, sa première base de production en Afrique (voir www.samsung.com/eg). En dehors des échanges avec des pays non africains, le commerce intracontinental représente une manne considérable, encore largement inexploitée. En termes de volume, le commerce intra-africain se classe déjà en 4e position, derrière les échanges avec l’UE, les États-Unis et la Chine. Entre 2005 et 2010, il s’élevait à plus de 40 milliards USD par an, avec la part de produits manufacturés la plus élevée (67 %, contre 14 % pour les échanges Chine-Afrique).

Les importations de produits alimentaires pèsent plus dans les échanges intra-africains que la somme du pétrole, des minerais et des autres matières premières réunis. La croissance démographique et l’urbanisation grandissante offrent évidemment des opportunités considérables, notamment dans l’agro-industrie. À mesure que le commerce intra-africain et la classe moyenne progressent, le potentiel du secteur bancaire augmentera également. Mais il reste beaucoup à faire pour exploiter ces opportunités. Dans un premier temps, il faut optimiser les infrastructures transfrontalières, notamment dans le transport ferroviaire, routier et aérien, et dans les télécommunications. Et il faut réduire les taxes aux frontières. L’action publique devrait encourager libéralisation des échanges, des investissements et de la circulation entre tous les pays africains. Le renforcement des liens et de la coopération entre les régions permettrait aussi à l’Afrique de négocier des accords commerciaux plus avantageux sur le plan international, en obtenant notamment un meilleur accès à ses principaux marchés d’exportation. Une harmonisation du droit des affaires est aussi indispensable.

La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) est un bon exemple de la manière dont les pays africains peuvent collaborer et renforcer leur avantage concurrentiel. L’Afrique doit s’inspirer de ces meilleures pratiques pour se renforcer et convaincre les entreprises du monde entier non seulement de faire des affaires, mais aussi d’apporter des améliorations concrètes en transférant davantage de leurs compétences et de leur savoir-faire, et en contribuant aux infrastructures stratégiques. Si la part de marché des pays de l’OCDE peut avoir été affaiblie par les partenaires émergents, le volume du commerce et des investissements réalisés en Afrique reste important et croît de nouveau après avoir diminué au début de la crise financière. La structure des échanges des partenaires traditionnels est en grande partie complémentaire à celle des partenaires émergents, ce qui est dans l’intérêt de l’Afrique puisque cette complémentarité étend et diversifie ses opportunités en termes d’échanges et d’investissement. Résultat : une plus grande diversité de partenaires en concurrence pour saisir des opportunités plus nombreuses sur des marchés africains plus ouverts et plus sûrs, et, partant, plus de pays africains réellement traités sur un pied d’égalité.

Références

Centre de développement de l’OCDE et al. (2011), Perspectives économiques en Afrique, Banque africaine de développement, OCDE, PNUD et Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique.

Sanusi Lamido (2013), « Africa must get real about Chinese ties », Financial Times, 11 mars 2013, http://on.ft.com/YWmyxm.

© L’Observateur de l’OCDE n° 296 T3 2013




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