Mesurer les objectifs pour le développement

La révolution des données

Les efforts de développement sont souvent freinés par le manque de données. Il faut faire bien plus pour améliorer les statistiques officielles des pays en développement, particulièrement en vue des nouveaux objectifs de développement pour l’après-2015. 

Bono, le chanteur de U2, pressent-il l’approche d’une révolution des données ? Il s’est récemment déclaré « factiviste » (un activiste pragmatique qui entend défier la pauvreté chiffres à l’appui). Bono soutient que si la tendance à la baisse se maintient, « nous pouvons nous rapprocher de la ‘zone zéro’ et voir l’extrême pauvreté quasiment éliminée vers l’année 2028. » Pourrait-il avoir raison ? Nous ne le saurons peut-être jamais, faute d’améliorer la qualité et la disponibilité du vaste ensemble de données qui mesurent les progrès. L’échéance des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) approchant, le Groupe de haut niveau des Nations unies chargé du programme de développement pour l’après-2015 a appelé à une « révolution des données ». Les OMD et les objectifs nationaux correspondants ont eu pour effet de renforcer la production de statistiques et leur utilisation. Nous avons désormais accès à davantage de données (notamment des données massives), ainsi qu’à de nouvelles approches du renforcement des capacités statistiques. Le soutien financier (provenant en majorité de la Commission européenne, de la Banque mondiale, du Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP) et du Royaume-Uni) a fortement augmenté : 2,3 milliards de dollars ont été dédiés aux statistiques de 2010 à 2012, soit une augmentation de 125 % depuis 2008. Parallèlement, plus de 100 pays ont adopté l’approche des stratégies nationales de développement de la statistique (SNDS), une référence internationale pour le renforcement des capacités statistiques.

Pourquoi alors appeler à une « révolution des données » ? Les données officielles nationales, indispensables pour mesurer les progrès et atteindre des résultats durables, laissent à désirer. Il y a un hiatus entre les OMD et les capacités nationales nécessaires pour les mesurer et leur donner corps, à l’origine de disparités entre chiffres nationaux et internationaux.

Prenons l’éducation au Mozambique. D’après les estimations nationales, 90 % des élèves inscrits en première année terminent le cycle d'enseignement primaire, soit un pourcentage deux fois plus élevé que celui calculé par les Nations unies. De tels écarts créent une base de travail peu fiable (voir graphique). Si de nombreux écarts de ce type ont été réduits, comme au Népal et en Zambie, beaucoup persistent et nuisent aux programmes de développement.

Comment obtenir de meilleures données, plus fiables ? Les ressources sont un élément clé : moins de 1 % de l’aide publique au développement (APD) est destinée à l’amélioration des capacités statistiques nationales. Même si cette proportion augmentait, nous aurions besoin d’une stratégie globale pour identifier les lacunes dans la production de données, rendre les statistiques existantes plus accessibles et mobiliser les énergies internationales afin d’élaborer un cadre de référence pour évaluer les performances après 2015.

Il faut aussi raccourcir les délais de production des données. Même dans les pays aux méthodes optimisées, les décideurs déplorent de ne pas disposer des données requises en temps voulu, que ce soit pour faire face aux pénuries alimentaires ou pour construire des écoles. « Apportez-moi des statistiques ! », répétait l’ancien Président nigérian M. Obasanjo. Et il avait raison. Malgré l’explosion du nombre de données disponibles, les statistiques officielles de nombreux pays en développement sont souvent de qualité inégale, dépassées et trop peu fréquentes.

Même si les responsables nationaux sont confrontés à de graves lacunes sur le plan de la connaissance, il est possible de mieux exploiter les ressources disponibles. Des données et des enquêtes existent, il suffit de les rendre plus accessibles.

Le Programme statistique accéléré (PSA) améliore cette situation, en aidant 45 bureaux statistiques nationaux à maintenir des catalogues d’enquêtes en ligne. Les utilisateurs peuvent rechercher les données dont ils ont besoin et y accéder librement. L’Agence centrale des statistiques éthiopienne a publié plus de 100 enquêtes dans son catalogue, avec une politique claire d’accès aux micro-données. Le Rwanda, la Tanzanie et le Nigéria ont une politique de diffusion ouverte et communiquent des micro-données aux chercheurs.

Cependant, on peut faire plus encore, notamment grâce à l’innovation technologique. Selon Bill Gates, « l’innovation en matière de mesure est fondamentale pour trouver de nouveaux moyens efficaces de délivrer ces outils et services aux cliniques, aux exploitations familiales ou aux salles de classes qui en ont besoin ». L’expansion de l’accès à Internet et à la téléphonie mobile, ainsi que la baisse rapide des coûts des technologies innovantes, ouvrent une voie prometteuse pour les enquêtes statistiques.

Les téléphones mobiles sont un bon exemple : au Kenya, 93 % des foyers en possèdent, et le phénomène se généralise rapidement. Pour les statisticiens, ces téléphones sont un moyen de moderniser et renforcer les méthodes classiques de collecte de données par le biais d’enquêtes auprès des ménages par téléphone, par SMS ou en utilisant des outils numériques d’enquête, etc.

La « révolution des données » se fera pour, par et à propos de la population. Il n’est pas surprenant que tant d’organisations internationales, dont l’OCDE, fournissent des données plus ouvertes et plus accessibles, et que des groupes de la société civile comme ONE, Oxfam et Development Initiatives appellent activement à des statistiques plus démocratiques, ouvertes et humaines, fondées par exemple sur le bien-être plutôt que sur la seule croissance économique.

Le développement en bénéficie-t-il vraiment ? Shaida Badiee, de la Banque mondiale, a souligné au cours d’une récente réunion de PARIS21 que les capacités statistiques doivent d’abord devenir plus intelligentes. La demande de données est au plus haut et la « révolution des données » nous offre une occasion historique de puiser dans les sources de données massives et ouvertes. Que l’on considère des préoccupations anciennes comme la lutte contre la pauvreté et la maladie, ou plus modernes, comme la problématique hommes-femmes ou l’alphabétisation des enfants, les objectifs de développement post-2015 peuvent s’appuyer sur des indicateurs plus solides et instantanés que jamais.

Bien sûr, de meilleurs outils statistiques ne suffisent pas à améliorer les décisions humaine. PARIS21 ne le sait que trop bien : des politiques malavisées empêchent l’exploitation des meilleures données. Cependant, des données factuelles, rassemblées en masse et en profondeur, en associant la population, ne peuvent être ignorées longtemps.

 C’est pourquoi PARIS21 aide activement les pays à développer leurs capacités statistiques et à en tirer des données probantes. Appelons cela du « factivisme », une forme d’action qui, selon nous, peut donner du poids à la « révolution des données » et, comme l’espère Bono, aider à se débarrasser définitivement de la pauvreté.

Références

Elliot, M. (2013), Bono : Fight poverty to reach the “Zero Zone”, www.CNN.com.

Chen, Shuang, et al. (2013, à paraître), « Towards a Post- 2015 Framework that Counts: Aligning Global Monitoring Demand with National Statistical Capacity Development », PARIS21 Discussion Paper Series, n° 1.

Prydz, Espen (2013, à paraitre) « ‘Knowing in Time’: How technology innovations in statistical data collection can make a difference in development », Paris21, OCDE, Paris.

Voir www.paris21.org.

PARIS21
Le Partenariat statistique au service du développement au XXIe siècle (PARIS21) est un partenariat mondial de statisticiens et d’utilisateurs de statistiques, de donneurs et de partenaires techniques provenant de pays développés et en développement. PARIS21 oeuvre à l’amélioration des capacités statistiques nationales et de la fiabilité des données utilisées dans le processus décisionnel. L’un de ses rôles clés depuis sa création en 1999 est d’aider les pays à élaborer des stratégies nationales de développement de la statistique (SNDS), en offrant éclairages et conseils. Beaucoup d’acteurs de PARIS21 sont à la pointe des techniques d’enquêtes et membres du Réseau international pour les enquêtes auprès des ménages (IHSN, www.ihsn.org) qui encourage la coordination au sein des organisations et institutions internationales. Il est complété par le Programme statistique accéléré (PSA) qui a pour finalité l’amélioration des données d’enquête et de l’accès à ces données. L’IHSN et le PSA sont mis en oeuvre par PARIS21 en étroite collaboration avec la Banque mondiale.  

© L’Observateur de l’OCDE n° 295, T2 2013




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