©Reuters/Luke MacGregor

Babel, la vie ?

L’avenir est polyglotte et multicultural

«Les limites de ma langue sont les limites de mon monde », disait Wittgenstein. Cela vaut pour l’anglais, la lingua franca internationale. En 2006, le British Council prédisait un avenir difficile aux diplômés anglophones monolingues ; ceux-ci doivent faire face à des jeunes qualifiés multilingues provenant de tous pays, détenteur d’un avantage compétitif (…) dans les entreprises multinationales.

Le centre de gravité économique du monde se déplace et redessine le paysage linguistique. Dans la publication Les grandes mutations qui transforment l’éducation, l’OCDE rappelle que l’anglais, longtemps hégémonique sur Internet, partage désormais la Toile avec quelque 250 langues, les cinq principales étant l’anglais, le chinois, le japonais, le portugais et l’espagnol.

Le mandarin est actuellement la langue la plus parlée au monde devant l’anglais, l’espagnol, l’hindi, l’arabe, le bengali, le russe, le portugais, le japonais, l’allemand et le français. Tandis que le nombre relatif de locuteurs de langue maternelle anglaise est voué à reculer, celui des locuteurs de langue maternelle espagnole, hindi, et arabe explose. Au siècle prochain, la proportion de locuteurs parlant l’anglais sans être anglophones de naissance prendra le pas sur celle des locuteurs natifs.

Mieux maîtriser les langues pour répondre aux besoins du marché du travail européen et sortir des affres de la crise : tel est le credo d’Androulla Vassiliou, Commissaire européenne à l’éducation, à la culture, au multilinguisme et à la jeunesse. En 2011, seuls 42 % des Européens âgés de 15 ans maîtrisaient leur première langue étrangère ; de très fortes disparités existaient entre la Suède (82 %) et la Grande-Bretagne (9 %).

Or, face au durcissement de la concurrence mondiale, la détention de solides compétences linguistiques constitue un impératif majeur. Une étude menée auprès d’un échantillon de 2 000 PME a conclu que 11 % d’entre elles avait perdu des contrats du fait de connaissances linguistiques insuffisantes. 37 sociétés ont perdu des contrats d’une valeur globale de 8 à 13,5 millions d’euros, et 54 sociétés ont vu des contrats potentiels non concrétisés, représentant une perte de valeur de 16,5 à 25,3 millions d’euros. Les PME dotées d’une stratégie linguistique ont réalisé 44 % d’exportations supplémentaires par rapport aux PME non pourvues.

Mais l’enjeu des langues ne concerne pas seulement les PME. En mars 2006, Amazon a annoncé le transfert de son centre européen de service à la clientèle du Royaume-Uni en Irlande, pour bénéficier de meilleures compétences linguistiques. Plus généralement, savoir gérer la diversité culturelle et la complexité linguistique constitue un atout décisif pour les grandes entreprises. A l’inverse, d’après l’étude ELAN, celles qui ne sont pas dotées d’une stratégie linguistique ont tendance à échouer dans la gestion des problèmes de communication au quotidien. Le coût de la barrière des langues, rapporté à un équivalent tarifaire, représenterait entre 15 et 22 % d’un prix. D’autres estimations sont inférieures, et varient d’un secteur à l’autre.

En 2007, le rapport intitulé Languages in crisis: A rescue plan for Australia considéra l’absence de compétences linguistiques comme une menace pour l’économie australienne : « Pour que notre nation continue à prospérer, nous devons renforcer nos liens avec le reste du monde, c’est-à-dire améliorer nos compétences linguistiques et notre compréhension des autres cultures ». Or, tandis que l’Asie englobe 70 % des plus importants marchés d’exportation australiens, moins de 3 % des étudiants apprennent une langue asiatique. L’étude des langues n’a cessé de chuter depuis les années 1960, et, à l’instar d’autres pays, les programmes linguistiques ont fait l’objet de coupes budgétaires.

Le rapport Les grandes mutations qui transforment l’éducation s’interroge : « Nos systèmes éducatifs dotent-ils les étudiants des perspectives et des compétences (notamment linguistiques) nécessaires à une coopération internationale réussie ? ». L’enseignement supérieur n’est-il pas censé nous aider à comprendre l’étrange et l’étranger ? Selon David Lammy, sans l’enseignement des langues modernes, une université perd la majeure partie de sa capacité d’ouverture sur l’extérieur, voire de son universalité ; or elle se doit de rester vigilante. Pour paraphraser Chomsky, « une culture enfermée dans le giron d’une langue confortable et réconfortante se prive des énergies créatrices qui sont source de vie – et, partant, du monde alentour ».

Chomsky rappelle que l’aptitude linguistique ne consiste pas à opposer une réponse donnée à une situation ; elle est une compétence à part entière. Le dialogue ne doit pas être l’instrument d’une victoire mais l’artisan d’une ouverture – un échange fécond dont Chomsky donne une parfaite illustration dans Language and creativity, en revisitant la crise des missiles de Cuba (1961). L’ouverture plutôt que la polarisation, ou selon les mots de Kennedy : « Si quelqu’un écrit sur le sujet, (…) qu’il comprenne quenous avons fait tout notre possible (…) pour donner à notre adversaire une certaine latitude ».

Gusdorf rejoint Chomsky : l’usage d’une langue nous permet d’être en quête de nous-mêmes et de l’autre. Réfuter et s’imposer importent peu. Seuls comptent la réciprocité, l’émulation, l’enrichissement du débat d’idées. L’objectif, c’est l’autre. Pour le fi nlandais Samuli Paronen, « les vrais vainqueurs ne se posent pas en rivaux ». On notera que les Finlandais, bien que fort brillants aux tests PISA, n’ont jamais cherché à avoir le meilleur (ou l’un des meilleurs) systèmes éducatifs au monde. En revanche, ils ont assurément appris au contact des autres, et oeuvré en faveur de l’apprentissage mutuel.

Les Finlandais se montrent aussi particulièrement créatifs et inventifs. Depuis quelques années, les recherches consacrées aux liens (potentiels) entre l’apprentissage des langues et les compétences du 21e siècle (créativité, esprit critique, collaboration ou communication) se sont multipliées. Dans l’ouvrage Multilingualism and creativity, Kharkhurin défend l’idée que le multilinguisme est un catalyseur du potentiel de créativité individuelle.

Il y a un an, l’OCDE a publié un livre passionnant intitulé Languages in a Global World: Learning for Better Cultural Understanding. Plus à propos que jamais, cet opus sur l’état du monde se fait le chantre de la diversité, en écho au poème de Victor Segalen « Conseils au bon voyageur » :

 « Ville au bout de la route et route prolongeant la ville : ne choisis donc pas l’une ou l’autre, mais l’une et l’autre bien alternées. (…) Garde bien d’élire un asile. (…) Ainsi, sans arrêt ni faux pas, sans licol et sans étable, sans mérites ni peines, tu parviendras, non point, ami, au marais des joies immortelles, Mais aux remous pleins d’ivresses du grand fl euve Diversité.» 

La version originale de cet article (en anglais) est sur le blog www.oecdinsights.org

©L’Observateur de l’OCDE n° 294, T1 2013




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