L'économie chinoise peut-elle échapper au marasme ?

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Le ralentissement de la croissance en Chine est-il un phénomène appelé à durer ? Que signifie-t-il pour le reste du monde ?  La reprise graduelle aux États-Unis n’est pas encore suffisamment solide pour tirer le reste de l’économie mondiale. La magie de l’Abenomics n’a pas encore opéré au Japon, si toutefois elle le fait un jour. Quant à l’Europe, elle est manifestement groggy. La Chine peut-elle alors être le nouveau moteur de l’économie mondiale ?

Le PIB chinois a chuté de 10 % et plus depuis une vingtaine d’années. De 10,4 % en 2010, il a reculé à 9,2 % en 2011, 7,8 % en 2012, pour tomber à 7,7 % au premier trimestre 2013.

Les indicateurs avancés comme les indicateurs retardés laissent à penser que la croissance chinoise continue de ralentir. L’indice des directeurs d’achat de HSBC (PMI) est tombé à 50,5 en avril, signe que parmi les industriels, les optimistes l’emportent de peu sur les pessimistes, et présage d’un nouveau recul possible du PIB. Parallèlement, le recul à 48,6 d’un sous-indice des commandes à l’export traduit une demande en berne dans les pays de l’OCDE.

Pour pouvoir donner du travail aux diplômés des écoles et universités, le PIB chinois doit augmenter d’environ 8,5 % par an, selon les calculs de l’OCDE. La première priorité des autorités demeure la « stabilité sociale », c’est-à-dire aussi la stabilité politique, dont on estime – à juste titre – qu’elle est menacée dès que les niveaux de vie baissent, quelle qu’en soit la cause : perte de revenu, inflation galopante et/ou chômage élevé. Maintenir une croissance relativement forte du PIB est donc un objectif macroéconomique capital, et les responsables politiques deviennent nerveux dès qu’elle menace de tomber sous ce taux, point bas du cycle économique type de l’économie chinoise depuis les réformes économiques engagées en 1978.

Toutefois, les autorités chinoises n’ont pas les coudées franches pour doper leur économie. En 2008-2009, elles ont injecté 4 000 milliards de yuans (environ 600 milliards de dollars) via un programme de relance budgétaire pour contrer les effets de la crise économique mondiale, exacerbant le surinvestissement et la surchauffe et multipliant les créances douteuses. Depuis, elles n’ont pas ménagé leurs efforts pour contenir l’inflation et empêcher la bulle immobilière de gonfler jusqu’à l’éclatement. En septembre 2012, une autre enveloppe de 1 000 milliards de yuans était promise sous forme de projets d’infrastructures visant à maintenir la croissance sur les rails.

Parallèlement, les autorités s’emploient à rééquilibrer l’économie en la réorientant sur de lourds investissements dans l’industrie manufacturière exportatrice, à forte intensité de main-d’oeuvre, et vers une hausse de la consommation privée, des services plus développés et des produits à plus haute technologie – stratégie retardée à chaque nouveau programme de relance, qui fait gonfler la formation brute de capital fixe en pourcentage du PIB.

S’il existe un risque que la croissance plonge en-dessous des taux récents, il ne faut pas croire que l’heure des « décennies perdues », comme au Japon, a sonné. Du moins, pas encore.

Les taux de croissance à 12 % du Japon des années 60 ne pouvaient pas durer car le pays était déjà relativement développé et ne disposait pas, comme la Chine, d’une immense base arrière pour son expansion. Comme l’ont montré les études de l’OCDE sur la Chine, l’urbanisation garantira à elle seule une forte croissance pendant au moins une dizaine d’années, pour peu que le système financier tienne.

Nul doute non plus que la Chine poursuivra les réformes économiques (quoique non politiques) déjà engagées pour permettre certaines restructurations économiques indispensables, même si tout ne se fera pas en un jour. Pour preuve : l’internationalisation de la monnaie chinoise, qui a beaucoup avancé, mais doit encore progresser.

Le reste du monde encouragera ces réformes car nous avons tous besoin que la plus grande économie asiatique demeure solide. Nous avons besoin que la Chine achète nos produits et, de plus en plus, qu’elle investisse dans des projets créateurs d’emplois.

En tant qu’usine du monde, la Chine est un géant de l’exportation, mais aussi un importateur majeur. En 2012, elle recevait 17,4 % des exportations de biens des États- Unis. D’aucuns craignaient alors au Japon un ralentissement du commerce avec la Chine, sa part dans les exportations totales japonaises tombant, pour la première fois depuis 2009, à moins de 20 % (même si le boycott de certains importateurs sur les produits japonais, à la suite d’un différend, en était la cause). Quant à l’Europe, la Chine est son premier marché d’exportation, même si elle n’est pas encore un partenaire aussi important que pour les États-Unis et le Japon.

La Chine elle-même souffre depuis 2008 du recul de la demande mondiale, mais aussi de la plongée des flux mondiaux d’investissements directs étrangers (IDE). La faiblesse continue de l’Europe, première de ses destinations à l’export, est source d’inquiétude.

La Chine gagne également du terrain comme investisseur. En 2012, les investissements directs chinois à l’étranger ont atteint 72,2 milliards de dollars, que le gouvernement envisage de porter à 150 milliards en 2015. La plupart sont le fait de grandes entreprises publiques dotées de réserves de trésorerie. Si la croissance intérieure recule, l’investissement à l’étranger pourrait diminuer, les entreprises étant contraintes de viser des projets dopant la demande intérieure.

Alors que la Chine poursuivra son expansion comme marché d’exportation de l’OCDE et des pays émergents, mais aussi comme source de capitaux pour ces deux zones dans les quelques années à venir, le tableau s’assombrira lorsque sa population sera confrontée entre 2020 et 2030 à un problème de vieillissement rapide, conséquence de la politique de l’enfant unique, coûteuse sur le plan démographique et économique, douteuse sur le plan moral.

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Comme le souligne le dernier rapport de la Réserve fédérale des États-Unis, l’accroissement de la population active atteindra alors un palier. La production n’augmentera ensuite qu’au prix de gains de productivité. Le rattrapage par le système éducatif produira une main-d’oeuvre mieux formée, mais des réformes institutionnelles majeures seront impératives, notamment concemant les droits de propriété intellectuelle, pour encourager l’innovation et l’entreprise.

La restructuration économique devra passer par l’adoption de mesures devant bénéficier aux moins aisés, notamment l’abandon du système d’enregistrement des ménages (hukou), signe d’une époque révolue, et l’octroi de prestations de logement, de santé et d’éducation aux travailleurs migrants. Les millions d’hommes venus des villages pour bâtir les gratte-ciel et (surtout) de femmes parties travailler dans les usines des villes côtières pour fabriquer les produits d’exportation chinois ne doivent plus être traités comme des citoyens de seconde zone. Leur travail doit au contraire être célébré et récompensé.

En plus de gagner sur la productivité grâce à l’éducation, ces mesures redistribueront les gains de revenus vers ceux qui ont une plus forte propension à consommer, ce qui permettra d’augmenter la part de la consommation intérieure dans le revenu national. Ce rééquilibrage serait bénéfique à la Chine, mais aussi à l’économie mondiale.

Enfin, les initiatives de protection de l’environnement et le développement du recyclage, encouragés récemment par les autorités, doivent passer à la vitesse supérieure de sorte que le PIB vert, celui que l’on devrait mesurer, progresse lui aussi.

Nombre de ces réformes ont été proposées à la Chine par l’OCDE à titre d’options stratégiques susceptibles de déboucher sur des perspectives positives. Mais elles ne deviendront réalité que si les responsables chinois peuvent en voir les avantages et trouver des moyens efficaces pour les mettre en oeuvre à tous les niveaux. S’ils agissent, l’avenir de la Chine et de l’économie mondiale en sera plus radieux. À défaut, ce sera la stagnation économique de ce grand pays et un risque accru d’instabilité politique. Et si la Chine devait s’enfoncer dans le marasme, c’est le ton même de mes futurs articles sur les perspectives de l’économie mondiale qui se ferait plus grave.

* Ken Davies a travaillé jusqu’en 2010 comme chargé des Relations mondiales à la Division de l’investissement de l’OCDE, où il s’occupait de la Chine. Dans les années 90, il était économiste en chef, chef du bureau pour l’Asie et Hong Kong de l’EIU (Economist Intelligence Unit). Il est membre fondateur d’une société de conseil, www.growingcapacity.com.   Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur uniquement.

Références

OCDE (2013), Études économiques de l’OCDE : Chine 2013, Éditions OCDE

Haltmaier, Jane (2013), « Challenges for the Future of Chinese Economic Growth », International Finance Discussion Papers n° 1072, Bureau des gouverneurs de la Réserve fédérale, Washington, D.C.

Les chiffres de 2012 pour les IDE sortants proviennent du site Internet Invest in China: www.fdi.gov.cn/pub/FDI/wztj/jwtztj/t20130121_148636.htm, le 8 mai 2013.

Voir www.oecd.org/chine

©L’Observateur de l’OCDE n° 294, T1 2013




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