Une économie du courage

H.L. Mencken 1928 © Enoch Pratt Free Library, Maryland’s State Library Resource Center. DR

Les comportements d’évitement et les évidences trompeuses sont des maux courants chez les économistes. Est-ce la raison pour laquelle ils n’ont pu anticiper une crise aussi majeure et évidente que celle de 2008 ? Il est maintenant nécessaire de trouver le courage de faire face aux causes réelles de la crise.

Voilà près d’un siècle, Henry Louis Mencken nous a fourni un exemple édifiant à ce propos, dans son célèbre essai sur l’économie, La Science lugubre. Il y racontait l’histoire d’un certain professeur Nearing, renvoyé de l’université de Pennsylvanie parce que ses « efforts pour trouver la vérité troublaient la sécurité et la sérénité » des quelques individus fortunés qui contrôlaient l’université. « Il fut exclu parce qu’il n’était ni prudent, ni raisonnable, et contrevenait à l’orthodoxie », expliquait Mencken.

Le professeur Nearing défiait l’ordre établi en essayant de dire la vérité, mais les puissants ne l’entendirent pas de cette oreille. Il en a payé le prix, ce qui n’a pas échappé à ses collègues, notamment aux membres de sa profession dont les théories, comme le soulignait Mencken, étaient souvent axées sur les signaux de prix.

Aujourd’hui encore, les universitaires rigoureux qui aspirent à découvrir la vérité sont refroidis par l’exemple de leurs pairs. Ceux qui osent s’aventurer hors des sentiers battus de l’orthodoxie économique – au-delà de ce qui est « raisonnable et acceptable » – se voient marginalisés, et le bien-fondé de leurs arguments n’est même pas examiné.

Leur méthodologie est constamment mise en cause, tout comme leur crédibilité professionnelle. Ils ne bénéficient pas de la présomption de compétence comme les économistes de la pensée dominante, dont la légitimité a été consacrée par les puissants. Leurs adversaires « jouent l’homme au lieu du ballon », comme on dit au football.

Ainsi que le soutenait Mencken, les économistes savent intuitivement ce qu’il est dangereux d’énoncer. Même si cette perception n’est pas totalement consciente, elle peut transparaître à travers des stratégies d’évitement : s’enfermer dans une tour d’ivoire ou s’abriter derrière un contenu « scientifique » sont des attitudes répandues chez les économistes depuis 50 ans.

Cela signifie qu’au lieu de tendre vers une vérité économique dans l’intérêt de la société, les économistes sont trop occupés à bâtir une réputation sur des modélisations complexes et des paradigmes abscons. L’acceptation tacite du statu quo par ceux qui savent ce qu’il en coûte de le contester est bien plus fréquente que la corruption (Norbert Häring et Niall Douglas font une description impressionnante de ces mécanismes de dévoiement intellectuel dans leur récent ouvrage, Economists and the Powerful: Convenient Theories, Distorted Facts, Ample Reward, voir les références).

Cette dynamique devient de plus en plus dangereuse dès lors que la richesse se concentre dans un secteur spécifique, comme cela a été le cas avec la finance ces dernières années. L’analyse de ce secteur cesse d’être objective et se teinte de peur – la peur de se confronter à ceux qui pourraient riposter et vous nuire. Or, ces stratégies d’évitement, comme nous avons pu le constater avec la crise financière, peuvent avoir des coûts exorbitants.

La déférence que cette concentration de richesse et de pouvoir engendre chez les économistes crée d’importantes externalités négatives sur l’ensemble de la société, ainsi que l’a illustré très nettement l’année 2008. Tel est le coût d’une dynamique selon laquelle il vaut mieux s’exprimer avec prudence et avoir tort plutôt que de remettre en cause l’orthodoxie en cherchant la vérité. Le clou qui dépasse appelle le marteau.

Mais une autre mécanique entre ici en jeu, qui peut n’être qu’un effet pervers des bonnes intentions des économistes. Lorsque le monde est confronté à l’incertitude, comme aujourd’hui, les experts sont fortement tentés de proposer de fausses bonnes solutions pour apaiser l’anxiété. Les bénéfices qu’ils en retirent à court terme peuvent être considérables, et parasiter leur aptitude à analyser la situation. Se transformer en gourou est une tentation forte. Personne n’a gagné de prix Nobel en disant : « Honnêtement, je ne sais pas », et il est rare de devenir célèbre en tenant un discours dérangeant. La réaction instinctive à une pensée déstabilisante est, le plus souvent, de la reléguer en note de bas de page, voire de la mettre au panier.

Cette tentation peut aussi se conjuguer de manière dangereuse aux stratégies d’évitement décrites plus haut, comme ce fut le cas à l’approche de la crise financière. La conviction d’un avenir stable et prévisible a engendré la création de modèles d’évaluation des risques qui se sont effondrés face aux turbulences du secteur financier. Le désir d’apporter de fausses bonnes solutions et la déférence à l’égard des puissants ont débouché sur des représentations de la réalité économique qui étaient en fait bien peu utiles à ceux qui voulaient sincèrement piloter l’économie dans l’intérêt de la société.

Quelles conclusions doivent en tirer les responsables politiques ? Comment peuvent-ils distinguer les bonnes analyses économiques des mauvaises ? Il n’y a pas de réponse simple, mais il y a une leçon importante à retenir : une bonne politique économique doit pouvoir intégrer des vérités dérangeantes. L’opinion générale est souvent mauvaise conseillère. La véritable analyse économique ne produit pas toujours des recommandations prudentes sur le plan politique, ou conformes aux assertions des puissances établies. La véritable analyse économique est un bien public.

Il est essentiel d’être à l’écoute de ceux qui font valoir des points de vue différents. La compréhension de la réalité économique ne surgira pas d’une vision du monde unique, mais plutôt d’une confrontation continue entre une multitude de perceptions. Par le passé, les cercles politiques ont embrassé de manière excessive la vision prédominante de la réalité économique et ignoré toute information sortant du cadre étroit de l’orthodoxie. Le problème ne résidait pas dans un défi cit ou un excès d’informations, mais dans une réticence à prendre en compte des informations considérées comme illégitimes par le pouvoir. Une controverse active est probablement notre meilleur antidote à l’aveuglement issu d’un consensus paralysant.

Pour les responsables politiques, de même que pour les économistes, l’enjeu est de dire la vérité aux puissants et de résister à la facilité des fausses évidences. Et comme les économistes, les responsables politiques véritablement soucieux de l’intérêt de la société ne peuvent se contenter d’être intelligents, ou sages. Ils ont besoin de courage pour sortir des sentiers battus, rompre avec la prudence et garder leur ouverture d’esprit. La politique est le plus solitaire des arts.

Références

Häring, Norbert et Niall Douglas (2013), Economists and the Powerful: Convenient Theories, Distorted Facts, Ample Rewards, Anthem Press, New York.

Mencken, HL (1929), « La Science lugubre » in Préjugés. Traduction et notes de Régis Michaud, Boivin & Cie, Paris (épuisé)

Visitez le site de l’Institut pour la nouvelle pensée économique (INET, Institute for New Economic Thinking) : www.ineteconomics.org

http://www.oecd.org/fr/rcm/documentation/reunion-ministerielle-2013-naec-croissance-inclusive.htm

©L’Observateur de l’OCDE n° 294, T1 2013




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