Exprimer le bonheur

© Christian Charisius/Reuters

Renforcer la participation des citoyens aux décisions politiques, tel est l’un des objectifs des nouveaux indicateurs de bienêtre, élaborés pour pallier aux insuffisances du PIB.

Celui-ci laisse en effet de côté un grand nombre de facteurs pourtant fondamentaux dans nos vies quotidiennes à tous, de la santé à la qualité de l’environnement en passant par l’éducation, le logement ou encore les liens sociaux et la sécurité. Il est donc crucial que le grand public comprenne comment les nouveaux indicateurs visant à compléter le PIB sont élaborés et interprétés, et si possible qu’il soit pleinement associé au processus.

Le rendez-vous annuel des Journées de l’économie, à Lyon, une cinquantaine de débats, discussions et conférences visant à rendre l’économie accessible au plus grand nombre, se prêtait particulièrement bien à cet exercice pédagogique. Et l’OCDE s’avérait bien placée pour mener la discussion, en la personne de Martine Durand, chef Statisticien de l’Organisation. En 2011, celle-ci a été à l’avant-garde des mesures du progrès alternatives au PIB, en particulier à travers sa récente Initiative pour une vie meilleure. Fruits de cette initiative, le rapport Comment va la vie ?, publié en octobre 2011, et le site interactif Votre indice « Vivre mieux », lancé en mai 2011 (voir l’article de Martine Durand).

En ce 10 novembre 2011, dans le grand auditorium bondé de la Salle Rameau à Lyon, il s’agissait d’expliquer les plus récentes avancées et de confronter les points de vue sur la mesure du bien-être. Stefan Lollivier, directeur des statistiques démographiques et sociales à l’INSEE, a résumé les travaux réalisés conjointement par l’Institut français des statistiques et Eurostat, dont la finalité est d’intégrer de nouveaux indicateurs au Système statistique européen. Ces travaux, tout comme ceux de l’OCDE, s’appuient sur le rapport de la Commission Stiglitz-Sen-Fitoussi sur la mesure de la performance économique et du progrès social, qui met l’accent sur le caractère multidimensionnel du bien-être.

Cette approche multidimensionnelle, basée à la fois sur des indicateurs objectifs et subjectifs, a été au coeur de la discussion, notamment par opposition à la notion plus globale du bonheur. Doit-on collecter des informations, objectives et subjectives, sur les différentes dimensions qui influencent la situation des individus et des sociétés, ou est-il préférable de mesurer directement le bonheur, ou encore d’élaborer un indicateur unique de bien-être subjectif ? La question ne fait pas l’unanimité.

Concernant les économies en développement, mesurer le bonheur n’est ni possible, ni vraiment pertinent, selon François Bourguignon, directeur de l’École d’économie de Paris et ancien économiste en chef de la Banque mondiale. Pourquoi ? Tout simplement parce que « la notion de bonheur est extrêmement aléatoire lorsque l’enjeu principal pour la majorité des gens est de survivre. » De plus, le bien-être subjectif des individus et des ménages varie selon les niveaux de développement des pays. « Par exemple, tandis que dans plusieurs pays d’Afrique, l’amélioration des conditions individuelles consisterait en un simple accès à la nourriture, à un logement ou à des services sanitaires, en Amérique latine, il s’agirait plus d’améliorer la nourriture, les conditions de logement ou les services hospitaliers. »

Difficile dès lors d’envisager un indicateur unique du bonheur dans toutes les régions du monde. Quant au fameux « bonheur national brut » dont le Bhoutan s’est fait le champion, M. Bourguignon en a évoqué les limites. « Lorsqu’un représentant bhoutanais est venu expliquer comment cet indicateur avait été établi au cours d’une conférence de l’OCDE en octobre 2011, plusieurs problèmes majeurs ont été évoqués quant à la manière de pondérer et d’agréger les différents indicateurs. » Cette question de l’agrégation des indicateurs pose vraiment problème dans les économies en développement, selon l’ex-chef économiste de la Banque mondiale : « Les tentatives qui ont été faites à ce sujet, notamment dans le cadre du suivi des Objectifs du millénaire pour le développement, n’ont pas été satisfaisantes. »

A contrario, dans les économies développées, c’est-à-dire dans la plupart des pays de l’OCDE, une telle mesure peut être pertinente. Les besoins de base y étant satisfaits pour le plus grand nombre, il serait plus facile de recenser le niveau de bonheur des gens. Mais d’autres questions se posent alors. Notamment, comment tenir compte des différences culturelles ? L’économiste et universitaire Claudia Senik a posé la question en évoquant le « malheur français », ou en tout cas le « moindre bonheur » qu’expriment les ménages français dans les enquêtes statistiques internationales. « Les Français, en moyenne, se déclarent moins heureux que les habitants d’autres pays, comparables notamment au regard de leur indice de développement humain [qui recouvre revenu, éducation et espérance de vie, ndlr]. » « Vivre en France réduit de 20 % la probabilité de se déclarer heureux », a-t-elle ajouté. Un tel écart est inexplicable si l’on considère les conditions de vie matérielles en France. Il est donc impératif de tenir compte de la dimension culturelle du bonheur.

Mme Senik a précisé que l’école jouait sans doute un grand rôle à ce sujet. Intervenant depuis les rangs du public, une enseignante a insisté sur cet aspect en précisant que les comparatifs internationaux provenant de l’OCDE, notamment à travers l’enquête PISA, se focalisent sur les performances, alors qu’il est crucial de tenir compte des représentations culturelles que véhiculent les systèmes scolaires.

Loin d’ignorer ces questionnements, l’OCDE a adopté une approche qui englobe ces différentes perspectives. Les mesures du bien-être proposées par le rapport Comment va la vie ? et reflétées par le site interactif Votre indice « Vivre mieux » recouvrent à la fois des mesures objectivement quantifiables, comme la qualité de l’air (pour apprécier la dimension environnementale), l’espérance de vie (pour la santé) ou le temps de travail moyen (pour l’équilibre entre travail et vie de famille), et des mesures plus subjectives.

S’agissant du « bien-être subjectif ou ressenti » selon le rapport, la mesure est établie sur la base de deux critères différents : la satisfaction à l’égard de la vie et les affects, positifs ou négatifs. La première est l’évaluation globale que les individus font de leur vie. Les seconds, plus ponctuels, reflètent l’état d’esprit lié à des activités particulières, à certains moments de la journée.

Certes, les mesures proposées par l’OCDE sont encore incomplètes, comme l’a reconnu Martine Durand : « Pour les mesures liées à la soutenabilité, par exemple, nous nous en sommes tenus à la soutenabilité environnementale, mais nous étudierons prochainement la soutenabilité sociale, liée à une série de facteurs humains. » Mais en cherchant à aller au plus près des situations vécues par les citoyens, elles permettent déjà d’enrichir considérablement le tableau de bord sur lequel se basent les décideurs pour guider leurs politiques et améliorer la vie des gens.

Références et liens recommandés

Les Journées de l’économie : www.journeeseconomie.org

Votre indice « Vivre mieux » : www.oecdbetterlifeindex.org

OCDE (2011), Comment va la vie ? Mesurer le bien-être, Éditions OCDE.

© L' Annuel de l'OCDE 2012




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