L’efficacité énergétique : une vraie alternative

Entretien avec Fatih Birol, Chef économiste et Directeur, Direction de l’économie mondiale de l’énergie, Agence internationale de l’énergie (AIE)

©OECD/IEA 2008

Les perspectives mondiales de l’énergie (World Energy Outlook 2012) de l’AIE sont parues en novembre. Malgré des prix pétroliers plus élevés que jamais, l’avenir de l’énergie est prometteur, à condition que les politiques appropriées soient mises en place.

L’Observateur de l’OCDE : À combien s’élèvent les cours du pétrole à l’approche de 2013 ?

Fatih Birol : Les cours pétroliers élevés freinent la croissance économique, ce qui est particulièrement préoccupant alors que l’activité est atone. Rappelons qu’en pleine crise financière, fin 2008, ils sont tombés à un niveau à peine supérieur à 30 dollars le baril. Depuis, ils se chiffrent en moyenne à plus de 90 dollars, soit le triple de leur moyenne des deux décennies précédentes et, actuellement, le baril dépasse les 100 dollars.

La persistance des prix élevés renforce le message sur lequel j’insiste depuis plusieurs années, et qui ressort à nouveau de l’analyse du World Energy Outlook 2012 : l’ère du pétrole bon marché est révolue. Une double tendance étaye ce constat. Premièrement, l’essor d’économies émergentes comme la Chine et l’Inde fait augmenter la demande de mobilité et de pétrole que celle-ci nécessite. Nous prévoyons que la hausse se poursuivra car le nombre de voitures particulières va doubler et atteindre 1,7 milliard en 2035, dernière année de la période considérée. Deuxièmement, mettre du pétrole sur le marché coûte de plus en plus cher car les compagnies doivent se tourner vers des sources plus difficiles à exploiter, tels les sables bitumineux, les huiles de réservoir compact en Amérique du Nord et les forages en mer profonde au Brésil.

Les gouvernements pourraient-ils (et devraientils) faire plus pour abaisser les prix pétroliers ?

Les gouvernements n’ont malheureusement pas beaucoup de possibilités de modifier ces fondamentaux du marché. Au mieux, pour éviter que l’augmentation continue et contrecarrer les effets néfastes des prix élevés du pétrole, les pays consommateurs peuvent inciter à l’économiser. Cela peut paraître évident, mais réduire de moitié la consommation de carburant de votre véhicule est un moyen certain de diviser votre facture d’essence par deux. Nous estimons que le potentiel de réduction de cette consommation d’ici à 2035 est considérable : il pourrait atteindre les deux tiers de ce que consomme un véhicule moyen actuel. Cet objectif peut être réalisé à un coût abordable avec les technologies existantes, mais il est essentiel, pour accélérer leur utilisation, de mettre en place les mesures propices, à savoir des normes de consommation de carburant et un étiquetage des véhicules plus ambitieux.

Les gouvernements devraient aussi éliminer les subventions aux produits pétroliers, qu’ils peuvent être tentés d’appliquer pour protéger les consommateurs des effets des prix élevés, mais qui encouragent le gaspillage de ressources et empêchent l’adoption de comportements et technologies plus sobres. Nous estimons à 523 milliards de dollars en 2011 le coût du subventionnement des combustibles fossiles, en majeure partie des produits pétroliers. Cette estimation est le fruit des travaux complémentaires sur les subventions aux énergies fossiles entrepris il y a plusieurs années par l’AIE et l’OCDE ; nous avons analysé les subventions à la consommation, et l’OCDE a étudié celles versées aux producteurs.

Beaucoup de décideurs prônent des mix énergétiques plus verts et plus intelligents. Quelles lacunes faut-il combler dans l’information et le savoir pour s’assurer que cette voie est vraiment meilleure ?

Les énergies renouvelables sont une composante vitale de notre mix énergétique futur, mais leur coût demeure l’un des principaux obstacles à un plus vaste déploiement. Dans le World Energy Outlook 2012 (Perspectives mondiales de l’énergie 2012), nous prévoyons une véritable insertion des énergies renouvelables dans le parc électrique, à hauteur de la moitié de l’accroissement mondial de la puissance installée. Cette prévision dépend d’un soutien public suffisant à ces sources, même si leur compétitivité croîtra avec le temps – nos Perspectives voient l’éolien terrestre devenir concurrentiel dans certains régions, par exemple.

Les programmes de soutien aux énergies renouvelables doivent être bien conçus pour réussir, surtout en période d’austérité budgétaire. Les subventions accordées en 2011 à ces énergies ont atteint 88 milliards de dollars, chiffre qui paraît dérisoire au regard du montant alloué aux combustibles fossiles. Pour favoriser les énergies renouvelables, les gouvernements devraient avant tout créer un cadre prévisible et transparent. La politique les concernant devrait s’inscrire dans une stratégie énergétique globale, et les décideurs devraient privilégier le portefeuille d’énergies renouvelables qui convient le mieux à leur pays. Cette stratégie devrait viser des objectifs ambitieux mais crédibles, de même qu’il faudrait différencier les subventions en fonction de la maturité des technologies, avec une souplesse suffisante pour les adapter au fur et à mesure que leurs coûts évoluent. Il est impératif aussi de s’attaquer à la question connexe de l’intégration des systèmes.

À votre avis, quelle est la source d’énergie alternative la plus intéressante ?

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Il faut admettre que nous aurons besoin de tout un ensemble de sources d’énergie : c’est généralement ainsi que l’on conçoit le mieux un système énergétique fiable, et non en en sélectionnant une ou deux. Cependant, s’il fallait parier, je miserais sur l’efficacité énergétique.

Bien qu’il ne s’agisse pas d’un combustible à proprement parler, l’amélioration de l’efficacité énergétique peut contribuer aussi concrètement que des approvisionnements énergétiques à satisfaire une demande croissante – et surtout, de façon rentable, sans sacrifier pour autant la portée des services ni leur qualité. C’est une formidable chance à saisir, mais les politiques retenues dans notre scénario central nous conduiraient à n’exploiter qu’un tiers de ce potentiel en 2035.

Pour mesurer toute l’importance de cet enjeu, nous avons construit un scénario spécial révélant les avantages pour la sécurité énergétique, l’économie et l’environnement que pourrait procurer l’adoption systématique dans le monde entier des meilleures technologies et pratiques connues d’amélioration de l’efficacité énergétique. Dans ce « Scénario pour un monde plus efficace », la demande mondiale d’énergie diminue de moitié par rapport à notre scénario central, le scénario « nouvelles politiques ». En particulier, une baisse considérable de la demande de combustibles fossiles serait possible : les économies de pétrole, de 13 Mb/j en 2035, seraient équivalentes à la production actuelle de la Russie et de la Norvège (voir le graphique) ; et celles de gaz naturel, à la demande de gaz des États-Unis en 2010.

L’amélioration de l’efficacité énergétique serait très bénéfique pour l’environnement, car elle repousserait de cinq ans (à 2022) l’échéance à laquelle nous aurons atteint la limite des émissions de CO2 admissibles pour que la hausse de la température moyenne mondiale soit de 2 degrés Celsius, délai qui peut être précieux pour que les gouvernements prennent des mesures d’atténuation du changement climatique. De plus, et c’est crucial, l’investissement supplémentaire nécessaire pour réaliser ces économies d’énergie serait plus que compensé par les économies des ménages et des entreprises sur leur facture énergétique, que nous estimons à 20 % dans ce scénario, entre autres avantages économiques.

Se pourrait-il que nos pays soient encore tributaires du pétrole dans 50 ans ?

Que nous ayons cessé de consommer du pétrole dans 50 ans me surprendrait beaucoup. Cela dit, je pense que nous l’utiliserons de manière bien plus efficiente, et presque exclusivement dans les transports. De nombreuses économies ont déjà largement fait baisser leur intensité pétrolière – la demande de pétrole par unité de PIB produite – et réduisent leur consommation quand il existe des solutions de rechange. Le pétrole représentait un peu plus du quart de l’énergie utilisée pour la production d’électricité dans les pays de l’OCDE avant le premier choc pétrolier dans les années 1970. Aujourd’hui, sa part a été ramenée à 3 % et son recul se poursuit. La dépendance à l’égard du pétrole a également déjà été radicalement réduite aussi dans l’industrie et le bâtiment, et devrait continuer à diminuer.

Mais dans les transports, le défi est immense. Nous ne disposons pas, comme dans d’autres secteurs, d’alternatives au pétrole et au moteur à combustion interne moins coûteuses et applicables à la même échelle. De par sa forte densité énergétique, le pétrole nous permet encore d’« en avoir vraiment pour notre argent ». La hausse des prix pétroliers enverra toutefois un signal économique puissant aux consommateurs, les incitant à en consommer moins. Ils devront choisir entre la sobriété pétrolière et le recours à un autre carburant substituable au pétrole, biocarburant ou gaz naturel par exemple, quoique généralement à petite échelle. Je suis convaincu que l’amélioration du rendement des véhicules est le moyen le plus efficace de réduire la consommation pétrolière dans les transports. Bien sûr, il pourrait se produire des percées technologiques – dans le domaine des batteries et des véhicules électriques notamment – qui nous propulseraient vers un avenir sans pétrole, mais elles sont très difficiles à anticiper.

Pour plus d’informations sur le World Energy Outlook 2012, dont le résumé, des fiches d’information et d’autres documents multilingues, voir www. worldenergyoutlook.org/publications/weo-2012

Voir aussi www.iea.org et www.oecd.org/fr/croissanceverte

©L’Observateur de l'OCDE N˚ 293 T4 2012




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