L’euro : un message de solidarité

©André Faber

La crise de l’UE est autant une question  de leadership et de solidarité que de  budgets et de dettes publiques. Il est  temps d’en finir avec les caricatures  et d’écrire le prochain chapitre de  l’histoire de l’Union. Pour cela, nous  aurons besoin de données précises et  transparentes. 

« L’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans  une construction d’ensemble : elle se fera par  des réalisations concrètes créant d’abord une  solidarité de fait », déclarait en 1950 Robert  Schuman, l’un des pères fondateurs de l’Union  européenne. Bâtie pendant les 60 dernières  années, cette solidarité est aujourd’hui mise à  rude épreuve.

Ce qui se passe actuellement en Grèce et  risque de se propager ailleurs – ces scènes  de violentes manifestations, ce nombre  croissant de démunis tributaires des banques  alimentaires, ces politiques extrémistes,  sources de dissensions – est aux antipodes de  la vision de Schuman et sape les fondements  qu’il avait érigés, avec Jean Monnet, dans les années 1950. Au vu, chaque semaine  ou presque, de nouveaux signes de crise  ou d’effritement de la confiance, l’Europe a  rarement paru aussi vulnérable.  

Comment en est-on arrivé là ? Comment  remettre l’Europe sur les rails ? La crise  sonne-t-elle le glas de l’euro ou représente-telle une première véritable épreuve de nature  à inciter les dirigeants européens à écrire le  prochain chapitre essentiel de l’histoire d’une  intégration européenne toujours plus grande ?  

Construire l’UE n’a jamais été une tâche aisée.  La période d’expansion d’avant 2008 nous a  détourné de certaines sombres réalités sur un  projet encore largement inachevé. Tout autant  que la Grèce ou la France, cet aveuglement a  frappé l’Allemagne, qui a dépassé le seuil initial  de 3 % du déficit budgétaire (sur lequel elle se  voulait pourtant inflexible), laissant ses banques  réaliser des investissements irréfléchis aux  États-Unis comme dans la zone euro.

L’UE semblait alors n’avoir qu’une chose à  faire : admettre de nouveaux membres en mai  2004, s’élargissant ainsi de 15 à 25 pays. Cette année-là, l’Irlande – aujourd’hui enlisée dans  la crise – assurait la présidence de l’Union et  John Rowan, l’ambassadeur irlandais auprès  de l’OCDE, célébrait alors, dans l’Observateur  de l’OCDE, une « Journée de bienvenue » sans  précédent.  

Mais tandis que l’économie prospérait, les  efforts de construction d’une Europe plus forte  ont connu un revers considérable, avec le rejet  par référendum du Traité constitutionnel en  2005 en France et au Pays-Bas. Le Traité final,  celui de Lisbonne, ne s’est pas attaqué aux  faiblesses de l’UE, et depuis, la crise nous a  brutalement ouvert les yeux.  

Pourtant, les années 1980 et 1990 avaient  été une période d’action et de réalisations  pour l’UE, union douanière alors hérissée de  barrières non tarifaires, donnant naissance,  de 1985 à 1992, à un marché intérieur  authentique quoiqu’encore inachevé.

Souvenons-nous aussi qu’une fois soldée la  partition de l’Europe, héritage de la Seconde  guerre mondiale, l’Allemagne fut réunifiée  avec l’intégration de l’ex-RDA dans la RFA  en 1990. Ce tournant fut considérable. L’UE  a également soutenu la transition d’autres  anciennes économies communistes, lançant  un processus d’adhésion visant à les  transformer en démocraties à part entière. En  1992, le Traité de Maastricht a ouvert la voie  à la monnaie unique, l’euro, introduite entre  1999 – année où il est devenu la monnaie  officielle de 11 pays – et 2001.

La construction européenne est aussi le fruit  d’autres initiatives. Au début des années  2000 ont été définis de nouveaux objectifs  environnementaux (réduction de 20 % des gaz  à effet de serre, hausse de 20 % du rendement  énergétique et part de 20 % d’énergies  renouvelables), sociaux (taux d’emploi de 70 %,  réduction de la pauvreté) et de compétitivité  (objectif de 3 % du PIB consacrés à la R-D). Ces  initiatives ont moins marqué les esprits que la  création du marché et de la monnaie uniques,  mais elles étaient l’expression d’ambitions  communes et d’un souci de solidarité face aux  problèmes communs. Or, c’est précisément  cette solidarité qui semble avoir été le plus  mise à mal durant la crise.

Une impression de manque d’orientation  dominait déjà, fin 2008, quand la crise des subprimes aux États-Unis a provoqué des  faillites bancaires dans l’UE, la plongeant dans  une profonde récession, suivie à son tour des  crises de la dette souveraine à la périphérie  de la zone euro. Depuis, le projet européen a  été secoué par une série de crises, balloté de  l’une à l’autre et sans cesse accusé de manquer  d’objectifs clairs ou de cap – comme si celui de  survivre à la crise n’était pas suffisant en soi. Et  en effet, selon les sondages, tous les pays de  la zone euro préféreraient en rester membres pour ne pas subir les retombées délétères d’un  éclatement de la zone : expression ironique  de la solidarité au sein de l’UE. Mais pour  que l’UE et ses citoyens continuent d’aller  de l’avant, force est maintenant d’écrire un  scénario d’avenir plus optimiste.

Restons groupés

Pour se forger une vision nouvelle et plus  positive de la zone euro et, plus largement, de  l’UE, tous les acteurs doivent être capables  de reconnaître publiquement leurs erreurs,  admettre qu’ils ont tous intérêt à trouver une  voie de sortie de la crise et sentir de ce fait que  la qualité de membre de l’UE, et plus encore de  la zone euro, leur impose d’être solidaires pour  surmonter les périodes difficiles.

La solidarité ne doit nullement signifier que  les pays plus riches et plus solides assurent  sur le long terme des transferts financiers  au bénéfice des pays en difficulté, formant  une « union des transferts » dans laquelle les  pays les plus puissants redoutent de se voir  attirer. Le budget de l’UE, qui ne représente  que 1 % de son PIB, consacre déjà environ  un tiers de ses fonds à la politique régionale,  qui aide les pays et régions plus pauvres. Une  augmentation importante de cette enveloppe  n’est guère probable.

En fait, les flux financiers des banques des  pays solides vers les pays plus faibles, durant  une grande partie des années 2000, ont été  l’une des causes du problème, en permettant  à ces derniers de stimuler la demande plus rapidement qu’ils ne l’auraient dû, en  accumulant des déficits courants extérieurs  et de la dette extérieure. L’ampleur de ces  flux est le résultat d’erreurs commises par les  banques des pays solides et leurs autorités  de tutelle, autant que par celles des pays  faibles. Les banques qui ont pris des décisions  d’emprunt déraisonnables et celles qui ont  pris des décisions de prêt déraisonnables ont  agi en complémentarité. Reste à espérer que  la création d’une union bancaire permettra de  résoudre cet imbroglio.

Le problème est que ce sont essentiellement  les pays les plus faibles qui ont fait les frais  de ces erreurs. Pour exercer le principe  de solidarité, les pays plus solides doivent  être prêts à assumer certaines des pertes  financières subies – ils doivent, en effet,  assumer eux aussi une part de la souffrance,  et des coûts, résultant des déséquilibres  qu’ils ont contribué à créer. Il est dans  leur intérêt d’agir de manière constructive  pour permettre aux pays en difficulté de  se redresser et non de leur imposer une  austérité si sévère et si douloureuse qu’elle  leur interdira tout rétablissement.

Aussi l’Allemagne, les Pays-Bas et la Finlande,  ne devraient pas tenter, comme ils l’ont fait,  de revenir sur l’accord conclu en juin par  le Conseil européen, en vertu duquel l’État  espagnol n’aura plus à se porter garant des  prêts consentis aux banques espagnoles. Cette  décision est vitale pour donner à l’Espagne  une chance d’échapper à l’interaction fatale  de la crise bancaire et de celle de la dette  souveraine. Les politiciens des pays plus  solides devraient faire comprendre à leurs  électeurs sceptiques qu’ils ont tout intérêt  à voir se rétablir les pays actuellement en  difficulté, car c’est seulement ainsi que leurs  créanciers pourront espérer récupérer leur  mise.

Solidarité et bonne gouvernance dépendent,  de manière décisive, de la qualité de  l’information, notamment de la fiabilité,  de la pertinence et de la présentation  appropriée des données statistiques. De  fait, certaines des lacunes qui ont fait le  lit de la crise actuelle dans la zone euro  peuvent être attribuées à la piètre qualité  des statistiques, mais aussi et surtout à la  présentation des finances publiques sous un jour excessivement favorable – une opacité  qui a fragilisé le projet européen dans ses  fondements mêmes.

La communication d’informations  transparentes et précises est indispensable.  Le statut d’Eurostat, l’office statistique de  l’UE, devrait être renforcé et ses locaux  transférés du Luxembourg au siège de  la Commission européenne à Bruxelles,  puisque ses activités constituent une part  essentielle des travaux de la Direction  générale des affaires économiques et  financières de la Commission, avec laquelle  il devrait davantage coopérer. Eurostat doit  pouvoir demander des comptes aux États  membres lorsqu’il est permis de douter de la  fiabilité des informations qu’ils fournissent.  À l’heure où il s’agit de remettre sur pied des  économies affaiblies, l’accès à des statistiques  fiables est primordial.

La solidarité ne signifie pas non plus laisser  les pays s’exonérer de leur responsabilité  de prendre des mesures douloureuses pour  résorber leur déficit budgétaire – ce que l’on  ne saurait d’ailleurs reprocher à aucun pays vulnérable de l’UE et certainement pas à la  Grèce, où le salaire net des fonctionnaires  a été réduit de moitié depuis 2008. La  solidarité signifie la prise en compte de la  situation des économies soumises à des cures  d’austérité budgétaire. Eurostat et la Banque  centrale européenne devraient aussi diffuser  très largement des statistiques précises  sur le niveau de la dette privée (ménages et  entreprises) et publique. L’OCDE, qui fournit  depuis longtemps des données comparatives  fiables, pourrait exercer un rôle d’observateur  à cet égard. Il n’est désormais plus possible  de soutenir que la dette publique ne compte  pas tant qu’elle est contrebalancée par  l’épargne privée, ce que les économistes  ont avancé des années durant concernant  l’Italie. Or l’épargne privée, volatile, peut  aussi quitter le pays. On ne saurait non plus  considérer que tant que la dette publique est  peu élevée, l’augmentation de la dette privée  ne compte pas. Comme on l’a vu en Espagne  et en Irlande, le creusement de la dette privée  peut entraîner une hausse rapide de la dette  publique et un effondrement de l’économie.

Le message rappelant qu’il existe une  communauté de destin, conjugué à des  données fiables, est le seul moyen de battre  en brèche les caricatures et les mythes  propagés dans certains pays sur d’autres  économies de la zone euro, qui risquent  de provoquer l’éclatement de la zone et  de saborder le projet européen dans son  ensemble.  

*Charles Jenkins a dirigé le pôle Europe de l’Economist  Intelligence Unit (EIU) de 1976 à sa retraite en 2012.  Commentateur des affaires européennes, il est à  l’origine de plusieurs rapports très influents sur l’UE.  Ardent défenseur de l’unité européenne, il a écrit  de nombreux ouvrages et donné de nombreuses  conférences. Son père, Roy Jenkins, a été Président  de la Commission européenne de 1977 à 1981. Les  opinions exprimées ici sont exclusivement celles de  l’auteur.


Références

Pour mieux connaître les idées de Charles Jenkins, voir www.insighteu.com

Rowan, John (2004), « L’UE élargie et l’OCDE », L’Observateur de l’OCDE, n° 243, mai 2004

Schuman, Robert (1950), La déclaration Schuman, 9 mai

©L’Observateur de l'OCDE N˚ 293 T4 2012




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