Face à Face(book) avec la société civile

©Tomas Bravo/Reuters

La démocratie est une bonne chose. Tout comme la transparence et l’ouverture. Le propos ne semble guère prêter à controverse. À travers le monde, le voile de l’ignorance tombe peu à peu grâce à des médias florissants, à l’innovation dans les communications mondiales et aux pressions incitant les gouvernements à l’ouverture et au dialogue.

Une révolution de la responsabilité et de la transparence a eu lieu. De nombreux dirigeants et structures gouvernementales dans le monde entier sont présents sur le web et y publient des documents ; beaucoup répondent aux e-mails et dialoguent même sur Facebook et Twitter.

Les révolutions ne faisant généralement pas marche arrière, les citoyens s’attendent à juste titre à une intensification de ce flot d’information et à davantage de transparence. Cette situation a modifié la manière dont de nombreux décideurs interagissent avec la société civile et le monde en général. Parallèlement, la démocratisation du web et des médias sociaux offre de nouvelles opportunités et de nouveaux canaux pour transmettre des messages directement aux individus.

Mais ce processus a aussi fondamentalement transformé la façon dont les individus interagissent entre eux et avec toutes les organisations et communautés. Nous sommes entrés dans une « économie de la longue traîne », où le marché mondial, grâce aux technologies de l’information et de la communication, est beaucoup plus ouvert : plus de gens peuvent acheter plus de produits et services à plus de vendeurs dans plus de pays. Sommes-nous en train d’assister également à l’émergence d’une « politique de la longue traîne » ?

Après tout, il n’est plus surprenant de voir des « campagnes » politiques ou sociales se propager sur Facebook en quelques jours, voire quelques heures, pour demander un changement de politique. Twitter peut précéder les médias conventionnels de quelques minutes cruciales et diffuser en exclusivité informations, rumeurs et accusations.

Les anciennes campagnes politiques représentaient un gros investissement pour les organisateurs et les participants. Elles demandaient d’importants efforts et sacrifices, et étaient essentiellement dirigées par des avant-gardes agissant collectivement pour obtenir des changements. Souvenons-nous notamment des suffragettes, des syndicats au XIXe siècle ou du mouvement pour les droits civiques.

Ardue, la quête de changement se devait d’être organisée. ONG et partis politiques se sont rapprochés de ces groupes ou les ont cooptés dans leur propre intérêt. Ces groupes sont ainsi devenus des porte-paroles pouvant penser collectivement et séparer le bon grain de l’ivraie. Les argumentaires de campagne étaient ciblés et transmissibles – et appliqués de manière disciplinée.

À l’ère de la longue traîne en politique, les obstacles à la formation de ce type de groupes n’existent plus. Chacun a voix au chapitre et dispose de moyens pour s’exprimer. Cette situation n’a-t-elle que des avantages ?

En tout cas, elle n’est pas sans risques. La capacité des médias sociaux à propager très rapidement des rumeurs, même fausses et dangereuses, peut avoir de graves répercussions, comme en témoigne le lynchage médiatique d’un ancien homme politique britannique, accusé à tort, en novembre 2012. Les demandes de soutien (« J’aime ») sur Facebook pour telle ou telle cause semblent sans fin. Même des enjeux strictement nationaux, comme la réforme électorale ou le mariage homosexuel, recherchent un soutien international. N’importe quelle « campagne » peut en fait être lancée sans trop de restrictions.

Quelles sont les implications de la longue traîne politique pour les pouvoirs publics et la société civile ? La réponse n’est pas forcément réjouissante. Cette absence de restriction, si elle mondialise la communication, atomise les campagnes et nuit à la capacité des groupes de la société civile de formuler et tempérer un message avant de les diffuser succinctement ou avec insistance à la classe politique et aux organismes publics.

Cette atomisation se prête davantage aux « lolcats » de la politique, aux campagnes destinées à provoquer une sympathie simpliste et généralisée pour, par exemple, l’accueil des animaux abandonnés. L’idée que cliquer sur « J’aime », partager une photo ou un sentiment politique, ou reposter un tweet peut être assimilé de près ou de loin à une campagne est appuyée par des histoires, vraies ou (souvent) douteuses, sur le pouvoir de persuasion des médias sociaux. Si le changement est la plupart du temps mineur à l’échelle politique, il semblera toutefois important sur un cycle d’information de 24h dont le cœur bat au rythme des médias sociaux.

L’atomisation de la politique a commencé à la fin de la Guerre froide, lors de l’effondrement des politiques idéologiques. La fin de l’histoire n’est pas pour tout de suite, mais la longue traîne politique permet aujourd’hui de fédérer de gigantesques communautés de personnes, souvent sans réelle substance ou pertinence politique.

Le principal problème est que, convaincus de jouer un rôle déterminant, ces individus atomisés se considèrent actifs et engagés sur la scène politique ou sociale. Et cette conscience peut effectivement marquer une forte hausse de leur implication.

On a aussi vu, avec le mouvement Occupy et le Printemps arabe, la longue traîne politique fusionner avec des formes plus établies de militantisme. Ces types de mouvement, malgré leurs défauts, poussent au moins les utilisateurs de Facebook à sortir de chez eux et ont associé les médias sociaux à des formes de contestations qui, in fine, peuvent provoquer le changement.

Plus nous nous assujettissons aux seuls médias sociaux, plus nous risquons de tomber dans des argumentaires simplificateurs qui gomment la complexité des enjeux. La difficulté pour la société civile, peut-être plus que pour les gouvernants (qui ont au moins les rendez-vous électoraux), est de mobiliser une population éparpillée, organisée en communautés nombreuses, variées et souvent dispersées géographiquement.

Les questions qui ne peuvent pas se réduire à une vidéo rigolote ou à un clic sur « J’aime » risquent d’être délaissées. Ceux qui détiennent vraiment le pouvoir peuvent céder à la tendance simplificatrice des argumentaires politiques pour détourner l’attention des vrais problèmes. Les grands enjeux planétaires comme le changement climatique s’y retrouveront peut-être, mais pour la plupart des problèmes politiques, un « J’aime/Je n’aime pas » ou un re-tweet ne reflètera jamais la complexité de la réalité.

Il faudra une bonne dose d’imagination et d’efforts pour décrocher les gens de Twitter et Facebook et les amener vers une réelle implication, un vrai investissement. Pas question de boycotter les médias sociaux, mais ne nous leurrons pas : ils ne changeront pas le monde à eux seuls.

*Fipra (Finsbury International Policy & Regulatory Advisers), l’un des plus grands réseaux européens de conseil en relations publiques, se spécialise en politiques publiques et en relations gouvernementales.

Voir www.Fipra.com

Voir aussi www.oecd.org/internet

Evans, Phil (2003), « Libre-échange, mondialisation et concurrence : faire marcher le commerce », L’Observateur de l’OCDE n° 240-241, décembre

©L’Observateur de l'OCDE N˚ 293 T4 2012




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