La conquête du world wide web

REUTERS/Valentin Flauraud

Saviez-vous que l’organisation derrière la découverte du boson de Higgs (la « particule de Dieu ») est aussi celle à l’origine du world wide web ? Robert Cailliau, l’un de ses fondateurs, et James Gillies, témoin de la première heure, en retracent l’histoire.

Rêvé par Paul Otlet en 1934, imaginé par Vannevar Bush en 1945 et préfiguré dans le laboratoire de Sam Fedida en 1973, le world wide web, littéralement « toile d’araignée mondiale », a concrètement vu le jour dans le bureau de Tim Berners-Lee au CERN en 1989.

Toute idée ayant de telles origines ne pouvait qu’être magistrale, et le web l’est incontestablement. Paul Otlet imagina un accès aux bibliothèques via le téléphone et la télévision, et il constitua un répertoire REUTERS/Valentin Flauraud bibliographique de 16 millions d’entrées, créant une sorte de Google sur fiches cartonnées. Vannevar Bush, dans un article intitulé « As we may think » paru dans la revue Atlantic Monthly à une époque où le microfilm représentait l’avant-garde de la technologie informatique, imagina un système d’organisation de l’information très semblable au web.

L’atout de Sam Fedida était de disposer de trente années d’innovation technologique sur lesquelles s’appuyer afin de développer le système Viewdata au Centre de recherche de Martlesham Heath du British General Post Office. Son invention allait rencontrer un succès considérable au Royaume-Uni, éphémère d’abord avec le service de vidéotex Prestel, puis plus significatif avec Ceefax, service d’information par télétexte arrêté en octobre 2012. En France, Viewdata donna naissance, à la fin des années 1970, à une version plus interactive, le Minitel – terminal sécurisé largement utilisé dans l’Hexagone pour la consultation de comptes bancaires ou la réservation de billets d’avion. En réalité, si l’Histoire avait pris un autre tournant, peut-être le Minitel aurait-il endossé le rôle du web aujourd’hui. Toujours est-il que l’ouvrage de Sam Fedida, The Viewdata Revolution, est encore perçu comme une préfiguration du web.

En 1989, Tim Berners-Lee, au CERN, avait, lui aussi, tiré profit d’une autre innovation technique : la micro-informatique. Inventée puis abandonnée par Xerox dans les années 1970, celle-ci était devenue une réalité grâce à deux jeunes pousses nommées Apple et Microsoft.

Les réseaux informatiques, apparus simultanément aux États-Unis et au RoyaumeUni, avaient donné naissance à l’Internet. Aux États-Unis, Paul Baran imagina un système de communication qui serait moins vulnérable aux attaques d’une superpuissance adverse que l’infrastructure de télécommunication traditionnelle, dont l’architecture s’articulait autour d’un nombre restreint de centraux téléphoniques. Paul Baran inventa le concept de la « commutation de paquets », consistant à fragmenter les messages en petits blocs d’information et à les transmettre via un réseau distribué à l’extrême, dans lequel aucun central n’occupait une place vitale. Au Royaume-Uni, Donald Davies aboutit à la même conclusion, même si ses motivations étaient toutes autres. Il inventa la commutation de paquets pour s’adapter au traitement segmenté des informations par les ordinateurs. La dynamique politique enclenchée par la victoire de l’URSS sur les États-Unis dans la course à l’espace, avec la mise en orbite de Spoutnik en 1957, conduisit Eisenhower à fonder l’ARPA (Advanced Research Projects Agency) : jamais plus les États-Unis ne seraient ainsi pris de court. Au début des années 1960, quand la commutation de paquets est apparue, ’ARPA avait la vision prospective et les moyens financiers pour exploiter ce concept et créer un réseau informatique couvrant tout le continent américain, Arpanet.

La suite s’est déroulée en France, où le réseau Cyclades de Louis Pouzin tira parti des avancées réalisées avec Arpanet. Comme cet ingénieur l’a déclaré un jour : « Nous étions comme Hertz et Avis : en tant que numéro deux, il nous a fallu redoubler d’efforts ». La contribution majeure de Pouzin a été de faire valoir qu’en dépit des différents langages utilisés par les réseaux, l’important était que des échanges d’informations puissent s’opérer entre eux. Comme il l’exprima avec concision lors d’une présentation dans les années 1970, « réseau+réseau+réseau = réseau ».

L’Arpanet allait s’inspirer de ses travaux pour élaborer, en 1974, le protocole définissant les règles de communication entre ordinateurs sur Internet, baptisé TCP-IP. Lorsque la France a laissé le projet Cyclades péricliter, certains collègues de Louis Pouzin en ont exporté le concept outre-Atlantique, où ils ont travaillé avec Vint Cerf, considéré par beaucoup comme le père de l’Internet.

Le troisième élément constitutif du web, inventé par Tim Berners-Lee, était l’hypertexte, système de navigation documentaire basé sur le « pointer et cliquer ». À la fin des années 1980, les systèmes hypertexte étaient devenus très élaborés, capables par exemple de s’autocorriger en cas de suppression de documents, pour faire disparaître les liens cassés. Le génie de Tim a été d’abandonner ce schéma trop parfait pour décliner l’hypertexte sur Internet : il allait falloir composer avec l’inconvénient des liens cassés.

Tim Berners-Lee souhaitait au départ faciliter le travail des chercheurs. En 1989, il a remis à son supérieur hiérarchique, Mike Sendall, une note intitulée « Information management, a proposal » (« Gestion de l’information, une proposition »), exposant les grandes lignes d’un système qui permettrait aux spécialistes de la physique des particules de partager des informations sur Internet. « Vague, mais prometteur », griffonna Mike en haut du document.

C’était l’aval dont Tim Berners-Lee avait besoin pour poursuivre ses travaux. En septembre de l’année suivante, il prit livraison d’une paire de NeXT cubes, dernier cri de la micro-informatique issu d’une entreprise fondée par un certain Steve Jobs après sa rupture provisoire avec Apple, et à Noël 1990, il avait élaboré les briques de base du web : le protocole http, le langage HTML (HyperText Markup Language) et le concept d’URL (Universal Resource Locator). Il avait également développé les programmes du premier navigateur et du premier serveur web pour ordinateurs NeXT. Le résultat était de toute beauté. Seul hic : pour l’admirer, il fallait disposer d’un NeXT ou bien se déplacer jusqu’au bureau de Tim Berners-Lee.

Il n’est guère étonnant que Tim et son collègue, Robert Cailliau, ingénieur et co-auteur du présent article, devenus partenaires sur le projet web, aient rencontré un succès mitigé en prêchant les vertus du web. Une contribution de Tim a d’ailleurs été refusée à la conférence Hypertext ’91 au Texas au motif qu’elle ne contenait « rien de neuf » (voir références, L’Observateur de l’OCDE). Néanmoins, lentement mais sûrement, le web a commencé à s’affirmer. Une évolution majeure est intervenue cette même année, lorsque Nicola Pellow, étudiante en mathématiques en stage au CERN, écrivit un programme de navigateur simple « en mode ligne ». Dépourvu des capacités d’édition et des fonctionnalités graphiques sophistiquées du navigateur conçu par Tim, celui-ci présentait l’avantage de fonctionner sur les terminaux en mode ligne, omniprésents à l’époque dans les milieux scientifiques. Du jour au lendemain, les physiciens pouvaient utiliser le web sans avoir à se rendre dans le bureau de Tim. Ce qui a éveillé l’intérêt du monde de la physique des particules.

Deux ans plus tard, un autre épisode marquant se produisit, suite à une décision malheureuse. Le web n’était alors pas le seul acteur à vouloir mettre Internet à la portée du plus grand nombre, et un système baptisé Gopher, mis au point par Farhad Anklesaria et Mark McCahill à l’Université du Minnesota, faisait figure de favori. Forte du succès de Gopher, l’Université inventa un modèle économique très ingénieux – commercialiser le logiciel serveur, mais distribuer gratuitement le logiciel client (navigateur). Concept intéressant, mais prématuré, car Gopher périclita. Il déclencha néanmoins un réel engouement pour le web, et toutes sortes de navigateurs nouveaux exploitables sur tous types d’ordinateurs firent leur apparition. L’un d’eux retint notamment l’attention. Baptisé Mosaic, développé par le NCSA (National Center for Supercomputing Applications), il fut le premier navigateur à pouvoir être installé d’un simple clic sur Mac et PC. Mosaic évolua ensuite pour devenir Netscape et recueillir, cette fois, les suffrages du monde entier. Le web avait désormais une existence, mais pour qu’il s’impose à l’échelle internationale, il allait falloir le rendre aussi libre et accessible que possible.

Dernier acte, scène 1 : le 30 avril 1993, le CERN publia un communiqué annonçant la mise du web dans le domaine public, érigeant ainsi les technologies web élémentaires en standard ouverts et mettant sa propriété intellectuelle à la disposition de tous. Le dénouement eut lieu l’année suivante, lorsque Tim Berners-Lee rejoignit le MIT en qualité de directeur du W3C (World Wide Web Consortium), instance de normalisation dirigée par des instituts universitaires, dont le rôle consiste à veiller à ce que le web demeure ouvert.

Il est difficile de croire qu’à une époque récente, le world wide web n’existait pas. Il est devenu tellement omniprésent qu’il est difficilement imaginable, pour des millions d’entre nous, de vivre sans. Il lui reste néanmoins encore beaucoup de chemin à parcourir. En 1989, le world wide web n’existait pas. En 2005, Twitter n’existait pas. Qui sait ce que nous réservera le web dans vingt ans ?


Références

Larousserie, David (2012), « Le boson de Higgs découvert avec 99,9999 % de certitude », Le Monde, 4 juillet. 

Gillies, James (2001), « D’où vient le web ? », L’Observateur de l’OCDE n° 224, janvier 

Voir public.web.cern.ch/public/welcome-fr.html 

Voir aussi www.oecd.org/fr/internet/

©L’Observateur de l'OCDE N˚ 293 T4 2012




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