Accompagner le printemps de l’information

REUTERS/Amr Dalsh

Les médias changent, mais doivent assumer un rôle de premier plan dans un monde de l’information en pleine mutation. Notamment en instaurant la confiance et en donnant toute leur place aux nouvelles voix qui s’expriment.              

Lorsque le vent du printemps arabe a balayé l’Afrique du Nord jusqu’à la place Tahrir au Caire, le peuple égyptien s’est rassemblé pour détruire tous les symboles d’une dictature honnie: le gouvernement et ses organes, mais aussi les médias qui avaient pratiqué la censure et l’autocensure au service de  Moubarak pendant 30 ans. Néanmoins, devant tous ces bouleversements, la population avait  encore besoin de sources d’informations précises, indépendantes et surtout fiables sur ce qui se passait dans le pays.              

L’année précédant la vague révolutionnaire, la Fondation Thomson Reuters, au titre de sa mission d’amélioration des normes du journalisme dans le monde, avait fourni une formation complète aux journalistes égyptiens. Alors que la situation s’envenimait, un groupe de journalistes du Caire formés par nos soins a demandé l’aide de la Fondation pour combler la pénurie croissante d’informations en Égypte.  Une équipe de Londres est immédiatement  revenue en Égypte, a trouvé des financements, et nous avons rapidement créé le site Internet Aswat Masriya, la Voix du peuple, un site Internet proposant un journalisme objectif et de qualité en arabe.              

Le succès a été immédiat, avec 2 millions de visiteurs pour la seule année dernière. Aswat Masriya est devenu la référence pour ceux qui sont à la recherche de faits et non de propagande.           

Le site est une telle réussite – et une source  d’information si importante pour les citoyens égyptiens – que ce projet de la Fondation  Thomson Reuters, initialement prévu pour un  an, s’est rapidement inscrit aux avant-postes de la dynamique démocratique à l’œuvre en Égypte. La demande de médias de qualité est  telle que nous avons décidé de prolonger le projet d’au moins deux ans en renouvelant  son financement.            

Le peuple égyptien, assoiffé de vérité depuis  trop longtemps, était déterminé à faire  changer les choses. Le monde a pu voir comment de simples citoyens ont contribué  à nous faire comprendre les événements en cours, avec des photos, des tweets, grâce aux réseaux sociaux ou à la téléphonie mobile. Des gens ordinaires faisaient entendre leur voix  dans le monde entier.           

Aswat Masriya est une formidable illustration de l’information en tant qu’aide. Sa mission est de rendre les simples citoyens maîtres de leur destin en leur fournissant des  informations factuelles pouvant éclairer leur action politique.          

Les médias servent traditionnellement de tampon entre les gouvernements et la population, en responsabilisant les gouvernements et en informant les citoyens de leurs avancées comme de leurs  transgressions. La démocratie elle-même exige  que les gouvernements soient surveillés par des  institutions médiatiques. Seulement, il n’est  pas facile de créer un environnement propice à  l’indépendance des médias. Cela requiert une  législation complexe, un corps journalistique  extrêmement professionnalisé et un secteur  publicitaire suffisamment développé.          

Pour ceux d’entre nous qui travaillent dans le secteur international, le seul enjeu qui compte  est d’apaiser les souffrances des populations  les plus pauvres de la planète et de nous aider  à définir des politiques pour y parvenir. Nous savons combien les nouveaux médias peuvent  être utiles à un manifestant égyptien en colère  équipé d’un smartphone. Mais qu’en est-il  de l’enfant affamé au Mali ? Ou de la jeune  Birmane enlevée par un réseau de trafic d’êtres  humains pour être mariée de force en Chine ? Alors que nous approchons de 2015, le  dialogue international sur les Objectifs du  millénaire pour le développement évolue.          

Nous examinons ce qui a fonctionné  et, surtout peut-être pour des raisons de  transparence et de progrès, ce qui n’a pas  fonctionné. Mais qui associer à ce débat ? Une  salle de conférence new-yorkaise est-elle le  meilleur endroit pour décider de ce qui est le  mieux pour les populations les plus pauvres  de la planète? Comment pourrons-nous utiliser les médias sociaux et émergents pour  faire entendre la voix de ceux qui en ont le  plus besoin — afin de mesurer les progrès  accomplis, mais aussi de faire comprendre  aux gens ordinaires les événements, la raison  pour laquelle ils se produisent et le moment  où ils se produisent ? Les nouveaux médias  nous fournissent des canaux d’information  bilatéraux qui doivent être considérés comme  des outils de responsabilisation.              

Afin d’exploiter pleinement la révolution des  nouveaux médias dans l’intérêt d’un véritable  développement mondial, nous devons veiller  à intégrer aux débats politiques les voix des  pays du Sud. Avec des citoyens de plus en plus nombreux à mettre des vidéos en ligne ou à  utiliser Twitter pour commenter le monde  qui les entoure, les nouveaux médias ont  sans doute rapproché les bénéficiaires des  décideurs. Ils mettent également en cause  l’habitude des médias traditionnels de placer  les commentateurs occidentaux au premier  plan des analyses de référence et de tenir à  l’écart les gens de terrain, leur laissant tout  juste apporter une touche locale ou présenter  des études de cas.         

Les agences de presse comme Thomson  Reuters ont un rôle essentiel à jouer dans ce  processus. Le « journalisme citoyen » gagne  en importance et en influence, mais les  médias traditionnels demeurent souvent les  mieux placés pour fournir des images et des  décryptages.             

Ces évolutions ont d’importantes  répercussions sur la manière dont les gens  consomment l’information – en contournant  les médias traditionnels – et laissent entrevoir  un rôle sans précédent pour les médias  spécialisés, qui risquent souvent de ne  pas adhérer aux valeurs journalistiques  fondamentales que nous tenons pour acquises. Paradoxalement, cette évolution conduira  peut-être les médias traditionnels à servir  encore davantage de « filtres » fiables. C’est  le but recherché par la Fondation Thomson  Reuters avec son programme de formation  de journalistes, en Égypte après la révolution  et ailleurs dans le monde.          

Les médias ont certainement subi des changements irréversibles. Les portes du quatrième pouvoir ont été grandes ouvertes.  N’importe qui peut pénétrer dans ce lieu vénérable, mais pour garantir la sérénité –  et l’utilité – du débat, nous devons convenir  de qui peut être entendu et à quel moment.  


Références

Voir www.trust.org , le portail de la Fondation Thomson  Reuters, branche philantropique de l’agence de presse  multimédias.

Voir également en.aswatmasriya.com

©L’Observateur de l'OCDE N˚ 293 T4 2012  




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