Sur les traces du Japon

L’économie mondiale est entreé dans le rouge à la suite de l’effondrement de Lehman Brothers en septembre 2008, et il apparaît de plus en plus clairement aujourd’hui que la crise est entrée dans une deuxième phase. Nous sommes maintenant confrontés à une faible croissance conjuguée à des difficultés dans le secteur financier, alors que les pouvoirs publics arrivent à court de solutions économiques. 

Immédiatement après le choc de Lehman Brothers, les grands pays occidentaux ont appuyé à fond sur l’accélérateur budgétaire, en procédant à des réductions substantielles d’impôts et en augmentant les dépenses publiques. La croissance économique a ainsi pu se redresser légèrement pendant un moment, avant de repartir à la baisse. Mais aujourd’hui, les pouvoirs publics ont épuisé presque tout l’arsenal de mesures à leur disposition.

Les autorités monétaires sont également dans l’impasse. La Réserve fédérale des États-Unis met en oeuvre une politique de taux d’intérêt nuls depuis presque trois ans. Elle a aussi procédé à des mesures d’assouplissement quantitatif, suivies de peu d’effets. Avant sa nomination à la tête du Conseil des gouverneurs de la Réserve fédérale, Ben Bernanke critiquait la Banque du Japon pour son manque d’audace dans l’assouplissement de sa politique. Aujourd’hui cependant, malgré toute l’habileté déployée par M. Bernanke pour parer à la crise financière, la Réserve fédérale semble emprunter le même chemin que la Banque du Japon.

En observant ces tendances, je suis frappé par la « japonisation » de la situation aux États-Unis et dans d’autres pays occidentaux. Il semble en effet que l’histoire se répète. En 1991, la bulle immobilière japonaise a éclaté et les entreprises privées se sont retrouvées à la tête de trois formes d’excédents dont elles ne voulaient pas : suréquipement, sureffectifs et surendettement.

Dans les années suivantes, de 1992 à 1996, marquées par la mise en oeuvre de huit plans de relance, l’économie japonaise a continué de croître, à un rythme moyen cependant plus modeste de 1,6 %. Ce qui a aggravé la situation a été le double plongeon de l’économie japonaise en 1997, six ans après l’éclatement de la bulle. Cette année-là, un certain nombre de grandes banques et de firmes de courtage ont sombré, incapables de supporter le poids de leurs actifs non productifs. L’emploi du pays a été fortement affecté lorsque les entreprises ont changé de cap pour privilégier la réduction des effectifs ; elles ont en outre réduit leurs dépenses d’équipement et se sont efforcées de diminuer leur endettement. Cela a abouti à une contraction de la demande agrégée qui a déclenché une déflation chronique. En termes nominaux, le PIB japonais, qui représentait 516 000 milliards de yens en 1997, s’est contracté pour revenir à 491 000 milliards en 2002. Et à la suite du grand séisme de 2011 dans l’Est du Japon, le PIB a été ramené à 462 000 milliards de yens.

La première leçon de 20 ans de stagnation économique au Japon est qu’il faut longtemps pour remettre la croissance économique sur les rails. Les politiques budgétaire et monétaire peuvent suffire à remédier à des ralentissements temporaires, mais elles ne peuvent juguler rapidement une récession massive. Si la pression en faveur d’un ajustement des bilans reste forte sur le long terme, le prochain ralentissement économique déclenchera une autre crise financière. Il faut un train de mesures spécifiques pour renforcer les entreprises privées, de façon à ce qu’elles puissent servir durablement de moteur à l’économie. Il peut par exemple s’agir de mesures de déréglementation pour encourager la formation de nouveaux marchés, ou d’une révision de la fiscalité et des systèmes comptables pour favoriser l’investissement des entreprises et la prise de risque par les établissements financiers. Le renforcement du métabolisme de l’économie demande du temps, et surtout de la patience.

La deuxième grande leçon de l’expérience du Japon est que la stagnation à long terme de l’économie va de pair avec une série de problèmes structurels. Dans le cas japonais, les malheurs de l’économie ont été amplifiés par le recul du taux de natalité et un vieillissement démographique entraînant une diminution de la population, le creusement des écarts de revenu et l’atrophie des économies locales. Ces vingt dernières années, le Japon a été ce que l’on pourrait appeler un « pionnier des problèmes », se heurtant à des difficultés structurelles bien avant les autres pays développés.

Pour résoudre ces multiples problèmes, les pouvoirs publics doivent renforcer leur assise budgétaire par des relèvements d’impôts tout en veillant à la croissance économique. Au Japon, le relèvement des impôts sur la consommation, si longtemps différé, n’est pas terminé ; nos dirigeants doivent adopter une attitude ferme sur la question et surmonter la forte résistance de l’opinion.

Pour terminer, je noterai que la conscience de la population japonaise a changé depuis le séisme et le tsunami de mars 2011. L’accident dans la centrale nucléaire de Fukushima a abouti à des pénuries d’électricité induisant d’énormes efforts pour économiser l’énergie. Par suite de cette campagne d’économies d’énergie, la consommation d’électricité durant l’été 2011 a été ramenée à 80 % environ de celle de 2010, et la saison a pu se dérouler sans coupures d’électricité. Rétrospectivement, on s’aperçoit que les dépenses liées aux économies d’énergie ont favorisé les dépenses de consommation. Les entreprises ont aussi pris l’initiative de créer de nouveaux marchés pour les produits énergétiques de la prochaine génération. Nous pouvons espérer que cette dynamique de préparation de l’avenir servira de moteur à la demande du secteur privé. Ce type d’initiative a permis aux entreprises japonaises de rebondir après les nombreuses difficultés qu’elles ont connues depuis la Seconde Guerre mondiale, et cela nous permet d’espérer leur renouveau dans la période qui s’ouvre. Certes, nous espérons que les autres pays ne subiront pas ce que le Japon a souffert par le passé, mais notre expérience permet d’imaginer ce qui pourrait se profiler dans de nombreux pays de l’OCDE, et offre des motifs d’inquiétude, mais aussi des raisons d’espérer.

Lien recommandé

The Dai-ichi Life Insurance Company : www.dai-ichi-life.co.jp/english/index.html

Voir aussi www.oecd.org/japon

© L' Annuel de l'OCDE 2012





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