Apprenez des langues et… déployez votre être-au-monde

Bretagne, 1689. Voltaire raconte l’histoire d’un Huron, trilingue, fraîchement débarqué en Bretagne, qui est convié à un dîner chez des notables de la ville. Quand on lui demande laquelle de ses trois langues il préfère, il répond que c’est le huron. « Est-ce possible ? » s’écrie mademoiselle de Kerkabon ; « J’avais toujours cru que le français était la plus belle de toutes les langues après le bas-breton. » « On disputa un peu sur la multiplicité des langues, et on convint que, sans l’aventure de la tour de Babel, toute la terre aurait parlé français. »

Comme en écho à Voltaire, Dave Barry écrivait en 1991 : « Beaucoup d’Américains voyageant à l’étranger pour la première fois sont médusés lorsqu’ils s’aperçoivent que, malgré tous les progrès de l’humanité depuis 30 ans, il reste encore beaucoup d’étrangers qui s’expriment en langue étrangère ».

Derrière ces satires d’un ethnocentrisme universel perce une question essentielle. Quels sont les enjeux de la pratique de langues étrangères, et à quoi bon faire l’effort de leur apprentissage ? C’est la réflexion à laquelle nous convie Languages in a Global World: Learning for Better Cultural Understanding (ouvrage d’où sont reprises les deux citations ci-dessus). Cet épais volume publié par l’OCDE est le fruit d’une étroite collaboration avec le Département d’éducation de l’Université d’Harvard, où officie l’initiateur du projet, notre collègue de l’OCDE Bruno della Chiesa.

Ce travail embrasse un champ d’étude prodigieux et porte un regard sur l’apprentissage des langues dans différents pays du monde, du Canada à la Tanzanie, de la France au Kazakhstan. Bien au-delà du domaine de la linguistique (appliquée), il convoque l’histoire, la sociologie, l’ethnologie, la psychologie, les neurosciences, la musique, la philosophie et l’éthique. Ceux qui fustigent l’austérité des publications de l’OCDE en seront pour leurs frais : voici un livre malicieux, impertinent et revigorant pour l’esprit.

Pourquoi apprendre des langues étrangères ? En ces temps de mondialisation, c’est plus crucial que jamais. Pour trouver un emploi, être monolingue est souvent en handicap. Will Hutton le note dans le Guardian : « Au Royaume-Uni, le taux de chômage des diplômés en langues est extrêmement bas. Le marché du travail les apprécie. L’économie a besoin de locuteurs de langues étrangères. C’est une compétence recherchée, tant pour les membres de la communauté scientifique mondiale que pour les participants au système commercial mondial. »

À l’échelle d’un pays, la pratique de plusieurs langues peut aussi devenir une force. En témoigne l’exemple du Canada, où les politiques de multiculturalisme et de bilinguisme constituent un véritable avantage concurrentiel.

Les sept milliards d’habitants de la planète parlent environ 6000 langues – 30 fois plus que le nombre d’États – et le plurilinguisme est finalement assez banal : plus de deux tiers des enfants du monde sont bilingues. Certains pays, toutefois, sont plus monolingues que d’autres. Pourquoi ? Cela pourrait-t-il devenir un désavantage concurrentiel, même lorsque la langue parlée dans ces pays est la lingua franca de notre époque, à savoir l’anglais ? Se pourraitil que la domination (dans sa forme actuelle ou historique, c’est-à-dire coloniale) fasse accroire aux nations qu’il n’est (toujours) pas utile de connaître des langues étrangères ?

Seuls 7 % des habitants de la planète ont pour première langue l’anglais. Il a remplacé le latin dans le rôle de langue internationale, avec l’essor de l’Empire britannique puis l’expansion économique des États-Unis. Se pourrait-il qu’il cède à son tour le pas à la langue de ce nouveau géant économique qu’est la Chine ?

En considérant les vrais enjeux de l’apprentissage linguistique, Languages in a Global World plonge au coeur d’un sujet qui fait souvent l’objet d’un intense débat idéologique. La langue est indissociable de l’identité culturelle. Notre motivation à apprendre des langues est liée à des valeurs et à des idéaux. L’identité nationale est-elle soluble dans les langues et les cultures étrangères ? L’avantage (ou l’inconvénient ?) de l’apprentissage de langues étrangères est qu’il favorise la conscience de soi, de l’autre, la consicence locale et la conscience mondiale. On peut étudier le monde uniquement dans sa langue maternelle. On peut aussi le vivre, le penser et le ressentir comme le font les locuteurs d’autres langues. Le monde en vrai. La musique de Shakespeare, Cervantès, Rimbaud, Musil, etc. Et si l’on en croit Goethe, « Qui ne connaît pas de langues étrangères ne sait rien de sa propre langue ».

On ne prend la pleine mesure de l’importance, de la richesse et de la spécificité d’une langue et d’une culture que si l’on connaît d’autres langues et d’autres cultures. Le « duende » de Lorca résonne en espagnol plus que dans toute autre langue. Il y a des mots (à résonance culturelle) qui perdent quelque chose lorsqu’on les traduit : « accountability »,« gobbledygook », « tartle » (écossais), « saudade » (portugais), « laïcité » (français), « Torschlusspanik » (allemand), « hyggelig » (danois), « mamihlapinatapei » (yagan, parlé en Terre de Feu), « Iktsuarpok » (inuit).

L’apprentissage de langues nouvelles est une découverte de nouveaux mondes. Nous apprenons à parler et à échanger avec d’autres personnes dans des contextes culturels totalement nouveaux – et des niveaux de perception, de cognition et d’émotion subtilement différents. L’individu y gagne une nouvelle conscience de son moi, de son identité et de sa culture. « Si vous ne parlez pas une autre langue, vous êtes enfermé toute votre vie dans les mêmes rôles, les mêmes expressions. Se surprendre est plus difficile dans une seule langue. Jouer est plus difficile », commente Michael Hofmann.

La connaissance de langues étrangères permet de déployer notre être-au-monde et d’entrer en phase avec autrui. Languages in a Global World renvoie aux notions de responsabilité et d’éthique développées par Emmanuel Levinas : au visage de l’autre, nous répondons par le langage. C’est le début de l’intelligibilité et de la compréhension. Le langage comme exigence éthique.

Et si le chemin de la paix passait par les langues étrangères ? Comment dissocier ouverture linguistique et compréhension mondiale ? Le monolinguisme isole et appauvrit les individus – économiquement et humainement parlant. Ils se privent d’une occasion précieuse de devenir ouverts, curieux, réceptifs et créatifs. Ils ne réalisent pas tout leur potentiel lorsqu’ils s’enferment dans une langue. Comme l’a dit Robert Benchley : « M’appuyant sur mon excellente maîtrise de [leur langue], je gardai le silence. »

 

Références

OCDE (2007), Comprendre le cerveau : Naissance d’une science de l’apprentissage, Paris

Hutton, Will (2012), « Why do we continue to isolate ourselves by only speaking English ? » The Guardian, 5 février

Hofmann, Michael (2010), « To speak another language isn’t just cultured, it’s a blow against stupidity », The Guardian, 15 août

Voir www.oecd.org/education-fr  

©L’Observateur de l’OCDE n° 290-291, T1-T2 2012  




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