Inégalités, krachs et crise

Les inégalités « sont l’enjeu essentiel de notre époque », estime Stewart Lansley, chercheur invité au Townsend Centre for International Poverty Research, Bristol University.

Les inégalités sont-elles facteur d’instabilité économique ? Il y a quelques années, cette question n’était pas inscrite sur l’échelle de Richter politique. Elle ne suscitait pas non plus beaucoup d’intérêt chez les économistes professionnels.

Comme l’a dit James Galbraith, économiste, fils de John Kenneth Galbraith, les inégalités étaient une « voie de garage » des sciences économiques. D’ailleurs, aucune rubrique du très universitaire Journal of Economic Literature ne traite des inégalités et de l’instabilité économique.

Il y a à cela une raison essentielle. Depuis une trentaine d’années, l’orthodoxie économique considère les inégalités comme une condition nécessaire à la réussite économique. Il faut choisir entre davantage d’égalité ou davantage de croissance. Cette orthodoxie est née de la crise mondiale des années 1970, lorsque l’on considérait que l’évolution vers des sociétés plus égalitaires durant les décennies d’après-guerre était allée trop loin et avait conduit à une sclérose économique. Il fallait donc instiller une forte dose d’inégalités pour remettre les économies sur un sentier de croissance durable.

Depuis la fin des années 1970, cette théorie (car c’était une théorie) a été mise à l’épreuve de l’expérience, tant aux États-Unis qu’au Royaume-Uni et, plus récemment, dans un certain nombre de pays riches. En effet, l’écart de revenu en Amérique et en Grande- Bretagne a atteint des niveaux encore inégalés depuis l’entre-deux-guerres. L’expérience du « capitalisme de marché inégal » s’est-elle déroulée comme la théorie l’avait prévu ? Non. L’écart de revenu est monté en flèche, sans que se réalise la promesse d’un progrès économique général.

À l’exception de l’inflation, les mesures montrent que les résultats économiques des années 1980 et suivantes, marquées par la montée des inégalités, sont beaucoup plus faibles que ceux des décennies égalitaires de l’après-guerre. Depuis 1980, les taux de croissance et de productivité au Royaume-Uni ont diminué d’environ un tiers par rapport à ceux de l’après-guerre, tandis que le chômage a quintuplé par rapport aux années 1950 et 1960. Les trois récessions qui se sont succédées depuis 1979 ont été plus graves et plus longues que celles des deux décennies d’après-guerre, superficielles et passagères. L’économie des pays ayant pleinement adhéré au modèle de capitalisme de marché d’après 1980 est devenue beaucoup plus polarisée et plus fragile, comme en témoigne le grand krach de 2008 et l’insoluble crise actuelle qui se poursuit.

La théorie est-elle donc fondamentalement erronée ? De fortes inégalités conduisentelles à un effondrement économique ? L’accroissement des inégalités à partir des années 1980 était-il réellement l’un des principaux facteurs explicatifs de la chute de l’économie mondiale en 2008 et de la ténacité de la crise actuelle ?

Selon la position officielle, les inégalités n’ont joué aucun rôle dans la crise actuelle. Ainsi, aux États-Unis, la Commission bipartite Financial Crisis Inquiry a publié en janvier 2011 un rapport de 662 pages sur les causes du krach de 2008-2009, qui ne mentionnait pas une seule fois le terme « inégalités ».

Il y a deux ans, les quelques économistes qui soutenaient que les inégalités étaient la véritable cause de la crise actuelle étaient catalogués sur-le-champ comme représentants d’une minorité insignifiante et hérétique. On considérait unanimement que les inégalités n’étaient pas une question économique. L’opinion commença à changer progressivement. En 2011, lors du Forum économique mondial de Davos, Min Zhu, ancien vice-gouverneur de la Banque populaire de Chine et conseiller spécial auprès du Fonds monétaire international, a affirmé que la montée des inégalités constituait le péril mondial le plus grave. En décembre dernier, le Président Obama, dans son discours économique prononcé au Kansas, a dénoncé la longue période de stagnation des rémunérations dont ont souffert la plupart des Américains, et l’érosion du « contrat fondamental qui a fait la grandeur du pays ». Il a ajouté qu’il ne s’agissait pas d’un débat politique de plus, mais de l’enjeu essentiel de notre époque.

En mai dernier, lors de la conférence annuelle de l’OCDE à Paris, l’ordre du jour a été dominé par la question de la fracture sociale grandissante ; de son côté, le FMI a produit plusieurs rapports remettant en question la théorie orthodoxe du rôle des inégalités. L’un d’eux, écrit par les économistes Andrew Berg et Jonathan Ostry, soutient que la théorie des années 1970, exposée par Arthur Okun dans son très influent ouvrage Égalité vs efficacité : comment trouver l’équilibre ?, n’a pas résisté à l’épreuve des faits : l’examen de la croissance sur le long terme montre que l’arbitrage efficience/inégalités n’est pas systématique. L’égalité apparaît même comme un important facteur à l’appui d’une croissance durable.

Non seulement l’aggravation des inégalités n’a pas permis une accélération de la croissance, mais l’histoire fait clairement apparaître une association entre inégalités et instabilité. Les grands krachs de 1929 et 2008, ainsi que les récessions profondes qui suivirent, furent tous précédés d’une forte montée des inégalités. À l’inverse, la plus longue période de prospérité et de stabilité économiques, de 1950 au début des années 1970, s’est caractérisée par la réduction des inégalités dans les pays riches, en particulier au Royaume-Uni et aux États-Unis. Bien sûr, association n’est pas causalité.

Ce texte, traduit de l’anglais, est le premier d’une série de trois articles postés sur le blog www.oecdinsights.org

Voir aussi Toujours plus d’inégalité (OCDE), 2012 http://www.oecd.org/fr/social/politiquesetdonneessociales/toujoursplusdinegalitepourquoilesecartsderevenussecreusent.htm

©L’Observateur de l’OCDE n° 292, T3 2012




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