L’arithmétique de la croissance verte

Le PIB ne peut mesurer la croissance verte. Comment y parvenir ?

Voici l’une des meilleures introductions à un article scientifique jamais écrites : « Ces dernières années, notre pays a connu des bouleversements économiques suffisamment frappants pour être perceptibles par n’importe quel observateur sans recours aux statistiques. Toutefois, même l’appréciation d’un observateur averti gagne à être corroborée par une illustration quantitative de l’économie. » Ainsi s’exprimait Simon Kuznets dans un article de 1934 sobrement intitulé National Income, 1929-1932 (Le revenu national, 1929-1932). Trois ans plus tard, il présentait au Congrès américain un rapport offrant une telle « illustration quantitative » : le PIB, une mesure unique du poids économique d’un pays.

Avant l’invention du PIB (une mesure si usitée que l’on peine à croire qu’elle ait été inventée un jour, et qui plus est récemment), les gouvernements disposaient de quelques éléments objectifs sur l’état de l’économie pour établir leurs politiques. Les bases de la comptabilité nationale avaient été constituées au XVIIe siècle par William Petty, essentiellement à des fins fiscales.

Chacun en son temps, Petty et Kuznets répondaient à un même besoin, celui de comprendre un monde en mutation. La préoccupation de Petty portait sur la continuité de la mesure de la richesse nationale en or et en argent, alors même que les transactions monétaires commençaient L’arithmétique de la croissance verte à remplacer le troc dans la vie économique. La préoccupation de Kuznets, après la crise de 1929, portait sur le rôle grandissant de l’État dans l’économie, dont les interventions étaient basées sur un ensemble d’indicateurs pour le moins incomplets, comme le souligne Richard Froyen, tels que le chargement des convois de marchandises ou les indices boursiers.

La force du PIB était de condenser une multitude d’éléments en un seul chiffre. Comme toute innovation, il suscita d’abord méfiance et hostilité ; mais à partir de la conférence de Bretton Woods en 1944, il devint le mètre-étalon des économies nationales. Son principal défaut : ne pas mesurer le bien-être, sachant que la production peut augmenter sans que la population s’en trouve mieux lotie. Kuznets lui-même rappelait que le PIB n’était qu’une mesure quantitative et n’avait pas vocation à décrire les éléments qualitatifs de la croissance.

Dans un article de L’Observateur de l’OCDE de 2005, François Lequiller, qui dirigeait les travaux de l’organisation sur les comptes nationaux, rappelait que le PIB remplit parfaitement la mission qui lui a été dévolue, mais ne rend pas compte de certains éléments importants comme la dégradation de l’environnement. Selon lui, il est sans doute impossible d’élaborer un indicateur unique qui reflète toutes les dimensions ; d’ailleurs, si toutes étaient intégrées au PIB, celui-ci ne constituerait plus une mesure utile de la production. Il est préférable dans ce cas d’élaborer une série d’indicateurs.

Lorsque les gouvernements des pays de l’OCDE ont chargé l’organisation de développer des outils à l’appui des politiques publiques de croissance verte, ainsi que des outils d’évaluation des stratégies déployées, il était évident qu’un indicateur unique ne pourrait faire la synthèse des éléments contenus dans la croissance verte ; la progression vers une croissance plus verte et le développement des nouveaux débouchés économiques nécessitent la conception d’une série de nouvelles mesures.

L’OCDE vient tout juste de lancer une base de données réunissant des indicateurs de croissance verte, organisée en quatre groupes qui en décrivent les principales caractéristiques :

La productivité environnementale et la productivité des ressources, pour mesurer comment la croissance économique devient plus écologique grâce à une utilisation plus efficiente du capital naturel. Il intègre certains aspects de la production souvent absents des modèles économiques et des cadres comptables ;

Le patrimoine naturel, pour évaluer dans quelle mesure la raréfaction des actifs naturels met en péril la croissance ; La qualité environnementale de la vie, pour évaluer l’impact des conditions environnementales sur la qualité de vie et le bien-être des individus ;

Les débouchés économiques et les politiques publiques proposées, afin de mesurer l’efficacité des politiques visant à instaurer une croissance verte et de décrire les réponses sociétales nécessaires pour exploiter les débouchés et créer des emplois.

Cette série préliminaire d’indicateurs de la croissance verte est déjà utilisée par la Colombie, la République tchèque, la Corée, le Mexique et les Pays-Bas pour évaluer leurs progrès en la matière. Le Costa Rica, l’Équateur, le Guatemala et le Paraguay s’y emploient également depuis peu.

Outre l’apport de données permettant d’étayer des faits connus, la compilation de cette base de données met en lumière certains déficits d’information sur la croissance verte, par exemple sur la biodiversité, sur les exploitations industrielles ou sur les valeurs monétaires reflétant les prix, les quantités des stocks et les flux d’actifs naturels. Même lorsque les données existent, il est parfois difficile d’opérer une combinaison et de réaliser des comparaisons internationales en raison des différences de classifications, de terminologies ou de dates. Patrick Love

Cet article est une traduction de « The arithmetick of green growth », sur le blog www.OECDInsights.org

Voir www.oecd.org/croissanceverte et www.oecd.org/environnement

©L’Observateur de l’OCDE n° 292, T3 2012




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