La part des anges

Le climat économique actuel accentue la pression sur les jeunes entreprises en quête d’investisseurs. Les banques hésitent encore à accorder des prêts aux start-ups, et les sociétés de capital-risque préfèrent investir dans des entreprises déjà installées. Désormais, un nombre croissant d’entrepreneurs et d’hommes d’affaires expérimentés, les « business angels », comblent ce déficit de financement. Faut-il encourager ce phénomène ?

Loin d’être un phénomène récent, l’investissement dans l’innovation remonte aux grandes découvertes comme celle de Christophe Colomb, financée par Ferdinand et Isabelle d’Espagne. Au fil des siècles, des investisseurs ont joué un rôle clé dans le financement de nombreuses innovations, projets et entreprises, y compris de grands noms comme Apple, Google et Skype.

Contrairement aux sociétés de capital-risque, les business angels investissent leur propre argent et « jouent leur peau ». Ils s’impliquent donc davantage dans la réussite à long terme des entreprises sur lesquelles ils misent. Plus que de simples investisseurs apportant des fonds, les business angels parrainent ces jeunes enterprises prometteuses en leur procurant expertise, réseaux, capital social, et compétences stratégiques et opérationnelles.

Si ce type d’investissement existe depuis des siècles, le concept de business angels, en tant que source de financement destinée aux entreprises à forte croissance, est étudié seulement depuis une vingtaine d’années, notamment aux États-Unis et en Europe. Plus d’une centaine d’entretiens ont été menés auprès de chefs d’entreprise, décideurs et universitaires dans 32 pays. Ils mettent en évidence la croissance rapide de ce type d’investissement partout dans le monde, et rendent compte de la structuration de cette activité autour de réseaux permettant aux business angels de répondre aux besoins des jeunes entreprises innovantes au moyen de financements groupés.

Parce qu’ils interviennent au niveau local et dans des secteurs très variés, les business angels financent une gamme d’innovations bien plus vaste que les sociétés de capital-risque. Contrairement à ces dernières, qui se concentrent dans quelques hubs technologiques et scientifiques, les business angels officient partout et augmentent ainsi la couverture géographique et sectorielle des financements. Si les décideurs politiques accordent une grande importance au capital-risque, dans de nombreux pays, les business angels sont la principale source de financement du capital d’amorçage et des fonds propres en début d’activité. Des données sur les États-Unis et l’Europe montrent que ces investissements sont systématiquement plus élevés que le capital d’amorçage et que les investissements au démarrage issus des sociétés de capital-risque. Dans plusieurs pays, ils sont même supérieurs à la totalité du capital-risque investi (y compris lors des étapes ultérieures). Les business angels jouent donc un rôle de plus en plus déterminant dans l’économie partout dans le monde, et les décideurs commencent à s’en rendre compte.

Pourtant, ce phénomène est relativement mal connu. Malgré la création de groupes et de réseaux, les business angels sont traditionnellement très discrets sur leurs investissements. La collecte de données précises reste compliquée, et peu de travaux universitaires existent sur le sujet.

Ce n’est que dans une publication récente de l’OCDE, Financing High-Growth Firms: The Role of Angel Investors, que ces investissements ont été analysés au niveau mondial.

Des politiques publiques visant à encourager les business angels peuvent être utiles, même si toute intervention publique devrait favoriser l’implication du secteur privé. Comme en témoigne le rapport de l’OCDE, les pouvoirs publics peuvent par exemple créer des incitations fiscales, à l’instar du Royaume-Uni ou de la France, constituer des fonds de co-investissement, comme aux Pays-Bas, en Écosse et en Nouvelle-Zélande, enfin soutenir des associations, groupements et réseaux nationaux de business angels, comme dans plusieurs pays européens. Il n’existe pas de marché national homogène des business angels. L’importance, la complexité et la dynamique de leurs investissements étant très variables selon les régions et les pays, les décideurs doivent garder à l’esprit qu’une politique réussie dans un pays n’est pas nécessairement exportable ailleurs. Au Canada et aux États-Unis par exemple, les mesures dans ce domaine sont prises à l’échelon régional et non fédéral. Si un nombre croissant de pays lancent des actions visant à encourager ces investissements, peu d’évaluations officielles sont menées. Des recherches plus approfondies sont nécessaires.

Les décideurs, entre autres, ont tendance à se concentrer sur le marché du capital-risque, plus visible que celui des business angels. Mais les données disponibles indiquent que ces derniers joueront un rôle déterminant en aidant les chefs d’entreprise à surmonter leurs problèmes de financement et de croissance, et, partant, favoriseront la création d’emplois et la croissance économique – dont le monde entier a cruellement besoin. En facilitant leur action, il se pourrait même que les décideurs contribuent aux grandes découvertes de demain.

OCDE (2011), Financing High-Growth Firms: The Role of Angel Investors, Éditions OCDE.

www.oecd.org/sti/angelinvestors

Sahlman, W. et E. Richardson (2010), The Changing Face of Angel Investing, Harvard Business School Publishing, Boston.

« The World’s Greatest Angel Investment: Google », sur www.venturegiant.com, 2012

©L’Observateur de l'OCDE N˚ 292 T3 2012




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