Pas de salut dans le repli

© REUTERS/Darren Staples

La crise a fait naître une tendance au repli sur soi qui expose l’Europe à de grands dangers.

Lorsque les crises économique et financière ont déferlé sur le monde occidental, de nombreuses voix se sont élevées contre toute velléité de protectionnisme. Ces avertissements étaient nécessaires, car l’expérience montre que, face à des difficultés économiques, la réaction viscérale est souvent de fermer les frontières à la concurrence étrangère. Jusqu’à présent, ces mises en garde se sont avérées efficaces – du moins parmi les responsables politiques européens.

Mais cela ne signifie pas pour autant que les idées protectionnistes ne progressent pas dans l’opinion publique, les partis politiques ou la société civile.

Certains voient la mondialisation comme une menace. Ils pointent du doigt les délocalisations et nient tous les effets positifs, comme l’accès à des produits meilleurs et moins chers, l’accès à des marchés d’exportation, l’afflux d’idées et de technologies nouvelles, enfin l’accès à de nouveaux médicaments. Pour les économistes, il n’y a aucun doute : la mondialisation présente bien plus d’avantages que d’inconvénients.

Mais tout dépend de la capacité et de la volonté de changement, car pour tirer pleinement parti de la mondialisation, les pays doivent s’adapter en permanence. Or, les changements ne sont possibles que si les entreprises et les marchés du travail sont suffisamment flexibles, et que cette flexibilité est considérée comme un atout. Ces changements s’effectuent plus facilement s’ils sont soutenus par des systèmes de protection sociale. Certains secteurs souffrent de la mondialisation, d’autres en bénéficient : c’est pourquoi il est important que les systèmes sociaux européens soient améliorés, de manière à permettre les changements tout en offrant aux travailleurs concernés l’accompagnement nécessaire, par la formation ou la protection sociale.

Mais la mondialisation ne se limite pas aux échanges commerciaux. Elle signifie également l’ouverture aux investissements, aux personnes et aux idées. Les investissements internationaux suscitent souvent des craintes de voir des étrangers s’arroger la mainmise sur les actifs nationaux, et les décisions se prendre hors du territoire national. L’idée de voir affluer des personnes venues d’autres pays peut aussi provoquer des inquiétudes quant aux emplois, souvent accompagnées d’arguments culturels, voire racistes.

Ainsi, aux États-Unis, la campagne pour le made in America prend de l’ampleur et le rachat d’actifs nationaux par des étrangers prend parfois une dimension émotionnelle. Pourtant, les États-Unis sont généralement considérés comme plus libéraux sur le plan économique que les pays européens, et plus ouverts au commerce international. En effet, l’Europe n’est pas exempte de débats passionnels de ce type, et des mouvements xénophobes et antimondialistes influent désormais sur les programmes politiques, même dans certains grands partis. Une tendance que la crise économique a sans aucun doute renforcée.

Les partis nationalistes, notamment dans les pays d’Europe du Nord comme les Pays- Bas, l’Autriche, la Finlande et le Danemark, deviennent de plus en plus anti-européens – sans oublier la France, dont le Front national ne brille pas non plus par ses positions pro-européennes. Les pressions exercées par ces partis n’ont pas facilité l’action politique en période de crise. Elles ont révélé de futurs problèmes potentiels en remettant en cause la solidarité entre les nations européennes. Conjuguée à la montée du nationalisme, la disparition progressive de cette solidarité constitue incontestablement l’une des principales difficultés futures, non seulement pour l’euro mais aussi pour l’ensemble du projet européen, et porte en elle les germes de périls catastrophiques pour l’Europe.

Toute tendance au repli sur soi aurait des conséquences multiples pour la prospérité et la capacité d’innovation européennes. Et ces comportements affecteraient également nos relations extérieures, par exemple avec la Turquie, dont le rôle grandissant de puissance régionale au Moyen-Orient pourrait être un atout pour l’Europe. Par ailleurs, le repli se traduirait par une raréfaction des nouveaux talents et des nouvelles idées venus d’ailleurs.

L’ouverture de la Californie aux cultures et idées du monde entier est souvent considérée comme l’une des clés de sa réussite en tant que centre d’innovation. Si l’Europe choisit le chemin inverse, les conséquences seraient considérables. Les entreprises européennes ont besoin de puiser leur inspiration sur les marchés mondiaux, elles ne peuvent se contenter de vendre et d’acheter. Or, la compétitivité, les nouvelles compétences et l’innovation ne peuvent émerger du repli.

L’ouverture est également le meilleur moyen d’influer sur l’élaboration des règles mondiales. Certaines pratiques déloyales en matière de normes de travail, de propriété intellectuelle et de protection de l’environnement sont inacceptables et nuisent aux entrepriseseuropéennes, servant ainsi à justifier les critiques contre la mondialisation. Mais pour que les règles soient harmonisées, l’Europe doit être présente et totalement impliquée sur le terrain.

La crise a incontestablement conduit certains pays européens au repli. En période d’austérité, il est plus difficile de partager. L’Europe a accompli de réels progrès en termes de gouvernance économique et de mesures d’austérité, mais nos responsables doivent aller beaucoup plus loin pour la remettre sur le chemin de la croissance.

Telle doit être la priorité désormais. La morosité de la situation actuelle et les nombreux sujets d’inquiétude pour l’avenir, en particulier les sombres perspectives en matière d’emploi, notamment pour les jeunes, recèlent des risques politiques considérables. Ils constituent également un terreau fertile pour les partis populistes, dont les appels au repli sur soi sont totalement contraires à ce dont l’Europe a réellement besoin.

Voir www.epc.eu

Voir aussi www.oecd.org/ue

© L’Observateur de l'OCDE N˚ 290-291 T1-T2 2012




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