Faire fonctionner la zone euro

© Srdjan Zivulovic/Reuters

Depuis deux ans, la zone euro est au centre de la tourmente financière mondiale, et certains observateurs commencent à se demander si elle survivra à ces turbulences. La dernière Étude économique de l’OCDE sur la zone euro indique comment faire en sorte que la courageurse entreprise d’intégration économique européenne fonctionne.

La crise actuelle de la dette souveraine au sein de zone euro est en gestation depuis plus de dix ans. La stratégie d’uniformisation des taux d’intérêt n’a pas permis de stabiliser les économies de l’union monétaire, très hétérogènes. Pendant que certaines économies rattrapaient leur retard de croissance à un rythme parfois spectaculaire et ouvraient leurs marchés financiers, d’autres connaissaient une croissance lente. L’Allemagne, qui représente près d’un quart du PIB de la zone euro, a absorbé la fin du boom engendré par les reconstructions induites par la réunification, et a entrepris d’ambitieuses réformes. Elle a exporté et investi à l’étranger, tout en épargnant chez elle. Cette dichotomie entre pays à croissance lente et pays à croissance rapide, et entre épargnants et emprunteurs, a généréd’importants déséquilibres économiques : entre 2002 et 2007, le solde moyen des opérations courantes représentait plus de 5 % du PIB en valeur absolue, un chiffre colossal comparé aux décennies précédentes.

L’ampleur des déséquilibres d’avant la crise résulte de bien autre chose que d’une simple uniformisation de la politique monétaire. L’un des problèmes a été que les gouvernements nationaux ont trop souvent failli aux obligations découlant de leur adhésion à l’union monétaire. Or, en l’absence de politique monétaire nationale – du ressort de la Banque centrale européenne – il est d’autant plus important que les autres politiques publiques soient correctement menées au niveau national. Certains pays ont au contraire choisi d’entretenir leurs déficits budgétaires pendant les années de surchauffe économique – ce que l’on appelle des politiques procycliques – sans prévoir de marge de manoeuvre budgétaire suffisante pour la phase de repli. De plus, un pays membre d’une union monétaire doit faire preuve de flexibilité et veiller à l’alignement des salaires sur la productivité. Dans de trop nombreux cas, les réformes nécessaires de la réglementation des marchés et des institutions du marché du travail, préconisées à plusieurs reprises par l’OCDE et d’autres instances, n’ont tout simplement pas été menées.

La prise de risque inconsidérée, le laxisme des conditions de prêt et la faiblesse de la réglementation financière se sont greffés à la frénésie de crédit et à l’accumulation de la dette à mesure que les capitaux affluaient vers les pays à croissance rapide. Sans union monétaire, on aurait pu jouer sur les taux de change ou les taux d’intérêt, mais pas dans le cadre d’une monnaie unique. Le niveau trop faible des taux d’intérêt réels dans des pays comme l’Irlande et l’Espagne a gonflé l’endettement du secteur privé et entraîné une ruée sur l’immobilier. Les prêts bancaires de pays à fort taux d’épargne, comme l’Allemagne ou la France, ont été dirigés vers des économies très vite en surchauffe. Dans le même temps, les marchés financiers, euphoriques, ont sous-estimé le prix de la dette souveraine en prêtant à la Grèce à des taux à peine supérieurs à ceux de la dette publique allemande. Mais en dépit d’une convergence en apparence réussie, l’union monétaire dissimulait des failles structurelles, vite apparues au grand jour lors de l’éclatement de la crise financière en 2008.

Avec la crise de la dette souveraine, ces erreurs coûtent maintenant cher aux pays de la zone euro. La croissance est en panne et la zone euro fera sans doute moins bien que d’autres grandes économies. Les pays débiteurs ont payé le tribut le plus lourd. La Grèce, l’Irlande, le Portugal et l’Espagne, malgré leurs grandes différences, ont tous connu une baisse d’activité sévère, et le chômage y atteint des sommets – frôlant même 50 % chez les jeunes en Espagne par exemple. Les prêts et emprunts excessifs du secteur privé ont provoqué des crises financières et largement ponctionné les finances publiques. D’un niveau très faible, le ratio dette/PIB de l’Irlande est passé bien au-delà de 100 % du PIB en quelques années seulement, lorsque le déficit s’est creusé et que les pouvoirs publics ont voulu soutenir le secteur financier, réclamant l’aide financière de l’UE et du FMI. Le rééquilibrage deséconomies de la zone euro et le retour de la croissance seront des tâches ardues, qui prendront des années.

Pour sortir de la crise, l’Europe doit agir rapidement pour résorber une accumulation sous-jacente de déséquilibres et d’endettements excessifs. Il faut mettre en place un « parefeu » crédible contre la crise de la dette souveraine, et soutenir le plus possible la demande. Parallèlement, il faut remettre les finances publiques sur les rails, puis assainir et consolider le bilan des banques. Mais surtout, des réformes structurelles ambitieuses sont nécessaires pour stimuler les perspectives de croissance, améliorer la viabilité de la dette et renforcer la cohésion de la zone euro. La leçon de cette première décennie d’union monétaire est claire : pour que l’union monétaire réalise sa finalité, des changements majeurs s’imposent. Les politiques économiques et financières doivent être plus efficaces qu’elles ne l’ont été ces dix dernières années pour instaurer une croissance durable et une stabilité financière.

La crise a poussé les responsables politiques d’Europe et d’ailleurs à agir. Les leçons de la crise ont été tirées, et d’importantes évolutions sont à l’oeuvre au niveau européen et dans chaque pays. Nombre de ces changements auraient paru inimaginables avant la crise. Le mécanisme européen de stabilité (MES), fonds permanent de gestion de crise, opérationnel en juillet 2012, est emblématique à cet égard. Doté d’une capacité de prêt atteignant 500 milliards d’euros (près de 5 % du PIB de la zone euro), il constitue un rempart nécessaire pour que les pays solvables puissent se financer même en cas d’attaque des marchés à leur égard.

Grâce à la mise en place d’un vaste arsenal législatif – le « six pack » – portant sur des questions budgétaires et macroéconomiques, et d’un nouveau traité articulé autour d’un « pacte budgétaire » conçu pour préserver la bonne santé des budgets nationaux, les règles régissant la zone euro sont désormais plus strictes. À terme, ces mesures doivent permettre, par une surveillance renforcée, d’éviter l’accumulation de nouveaux déséquilibres, y compris l’endettement du secteur privé, et d’inciter les pays à réagir. Mais la première priorité est de renforcer les institutions budgétaires européennes et nationales. Ce renforcement est nécessaire pour améliorer la gestion budgétaire, mais aussi pour que les fonds du nouveau mécanisme de secours n’affaiblissent pas les efforts de discipline budgétaire. Maintenant que ces nouvelles mesures cruciales existent, la principale difficulté réside dans leur mise en oeuvre. Il faut en finir avec l’incapacité récurrente de certains pays – dont la France et l’Allemagne – à appliquer la réglementation.

Cliquer pour agrandir

Il y a également lieu de remédier aux lacunes de la surveillance financière, qui ont alimenté les déséquilibres. L’Europe participe à la révision internationale de son édifice réglementaire. Elle a pris des mesures pour améliorer la surveillance transfrontalière en créant des « super-gendarmes » chargés de coordonner la surveillance des banques, des assurances et des marchés de valeurs mobilières dans toute l’UE. Il existe maintenant un Conseil européen du risque systémique (CERS), qui examine les risques macroprudentiels. Cependant, certaines questions cruciales ont peu progressé. Les liens étroits entre les banques nationales et les gouvernements se sont révélés dangereux pendant la crise. Pour les banques en difficulté, il convient de remédier à l’absence de mécanismes de résolution efficaces, notamment au niveau transfrontalier.

En définitive, la meilleure protection contre le risque de résurgence de la crise actuelle consiste fondamentalement à assainir les économies et le système financier de l’Europe. Le renforcement du contrôle et de la surveillance ne pourra pas grand-chose face à une économie sujette à l’instabilité. Pour gagner en stabilité au sein de la zone euro, les économies nationales doivent être plus adaptables. Les institutions du marché du travail doivent veiller au maintien de l’alignement des salaires sur la productivité. Les incitations fiscales qui favorisent les bulles immobilières doivent être supprimées, et les règles d’urbanisme revues. Le système bancaire doit être plus intégré et plus diversifié.

La zone euro peut fonctionner sur le plan économique. Les responsables politiques européens ont pris certaines mesures importantes, mais il faudra davantage de temps et d’efforts pour surmonter la crise de la dette souveraine et veiller à empêcher l’accumulation de nouveaux déséquilibres excessifs à terme. L’union monétaire peut fonctionner, mais il faudra prendre des décisions politiques courageuses.

Références

OCDE (2012), Étude économique 2012 : Zone euro, Paris

Voir www.oecd.org/ue

© L’Observateur de l'OCDE N˚ 290-291 T1-T2 2012 




Données économiques

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier en anglais par courrier


Edition en ligne
Editions précédentes

Ne manquez pas

  • G20: « Le temps est venu d’accroître les dépenses publiques » (Le Monde)
  • En France, les inégalités salariales se réduisent chaque année. Les salaires des femmes cadres de moins de 30 ans sont « seulement » inférieurs de 5 % à celui des hommes, selon l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) dans une étude publiée en mars 2015.Les réseaux féminins ont-ils encore un rôle à jouer dans le monde du travail ? (Le Monde)
  • Pourquoi les fils d’immigrés ne réussissent-ils pas à l’école aussi bien que leurs sœurs? Un article du journal Le Monde.
  • L'intégration rapide des réfugiés est la clé de la croissance économique en Europe, selon le FMI et l'OCDE, présents à Davos, le forum économique mondial qui se déroule du 20 au 23 janvier. Lire l'article du Monde ici.

  • Expliquez-nous... l'OCDE par FranceInfo
  • "Nous avançons à une vitesse d'escargot" sur le climat, estime Ban Ki-moon. Le secrétaire général des Nations Unies confie au journal Le Monde son optimisme sur la conclusion d’un accord international permettant de contenir le réchauffement en cours, en dépit des obstacles.
  • La France est "l'un des pays où l'anxiété en classe est la plus fortement ressentie" explique Eric Charbonnier, analyste à l'OCDE.
  • Après le vote des mesures sociales demandées par l'Union européenne et le FMI, prévu pour le 22 juillet au soir, le gouvernement grec "va reprendre immédiatement les négociations avec les institutions, UE, BCE et FMI, qui doivent durer jusqu'au 20 août au plus tard".
  • Peut-on réduire l'immigration légale? Le député français de l’Yonne Guillaume Larrivé, membre de l'opposition, a proposé que les parlementaires fixent des plafonds d’immigration annuels. Thomas Liebig, spécialiste des migrations internationales à l’OCDE, analyse cette proposition pour le journal La Croix.
  • "Les 40% les plus pauvres, les classes moyennes, manquent de moyens pour investir dans le capital humain", explique à L'Express l'économiste Michael Förster, spécialiste des inégalités à l'OCDE.
  • La lutte contre le travail au noir franchit un nouveau seuil. Selon le bilan 2014 publié par Les Echos, le montant total des redressements imposés par les Urssaf pour « travail dissimulé » s’est élevé à 401 millions d’euros, contre 320 millions l’année précédente.
  • Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon rallie le soutien de l’OCDE: « 2015 est une année des plus cruciales pour l’humanité ».

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2016