La mondialisation et la résilience d’une ville

La mondialisation a toujours été un processus de changements importants et souvent inattendus, ainsi que de transferts de pouvoir, et cela se reflète dans l’essor et le déclin des grandes villes. Quelles leçons pouvons-nous en tirer pour l’avenir ?

Aujourd’hui plus que jamais, le monde se caractérise par des transformations de plus en plus rapides et profondes, des interconnexions sans limites et des interdépendances omniprésentes. En résultent une complexité sans précédent, une incertitude croissante et une perte de confiance aiguë en l’avenir. La seule véritable constante semble être le changement perpétuel. Mais, chose importante, comme par le passé, ce monde de plus en plus globalisé n’introduit pas seulement de nouveaux risques et menaces, mais il offre également tout un ensemble de nouvelles opportunités.

Pour tirer parti de cet environnement en mutation permanente, il n’est d’autre choix que d’accepter les défis nouveaux et de s’impliquer pleinement pour façonner le changement ; lorsque cela n’est pas possible, il faut alors se montrer suffisamment flexible et innovant pour s’adapter aux nouvelles circonstances. Du point de vue des décideurs, cette posture s’applique aux pays, aux régions et aux villes. La mondialisation n’est pas un phénomène propre à l’époque moderne. On peut distinguer au moins six périodes de mondialisation différentes au cours des deux ou trois derniers millénaires. La première période, correspondant à une vision eurocentrée, s’étend de l’âge d’or d’Athènes, sous le règne de Périclès au Ve siècle avant J.C., à la fin de l’empire romain après le IVe siècle après J.C. La deuxième période est celle de l’apogée de Venise dans la région de la Méditerranée, et de la Ligue hanséatique au nord et au nord ouest de l’Europe, à la fin du Moyen Âge. La troisième période correspond au début de l’ère coloniale, qui commence avec les Grandes Découvertes portugaises et espagnoles et s’achève avec la domination maritime néerlandaise.

La quatrième période correspond à la mondialisation à grande échelle, marquée par des rivalités intra-européennes intenses et par l’essor géopolitique, économique et militaire ininterrompu de l’Angleterre, à partir du milieu du XVIIIe siècle. La cinquième période s’établit pendant la première moitié du XXe siècle avec la mondialisation de la guerre, puis entre les deux guerres avec un boom illusoire dans les années 1920, suivi de la Grande Dépression au début des années 1930. Enfin la sixième période, dont nous sommes peut-être en train de connaître la fin, correspond à une période d’offensive menée par les États-Unis pour parvenir à la croissance et à la prospérité économiques, au moins dans les régions du monde qui, pour une raison ou une autre, en sont devenues partie intégrante.

Chacune de ces six périodes du processus de mondialisation se caractérise par un élargissement et une intensification des échanges internationaux, et par une interdépendance économique accrue impliquant des conséquences économiques et sociales d’ampleur, d’intensité et de complexité croissantes. En outre, ces périodes ont toutes été marquées par un déplacement des centres économiques et financiers de l’économie mondiale.

Dans l’Antiquité, c’étaient Athènes puis Rome qui dominaient l’économie mondiale. Quelque 700 ans plus tard, l’apogée des villes-républiques du nord de l’Italie fut consacrée. Après que Venise se fut imposée devant Gênes en 1380, la ville lagunaire devint le centre économique de la région de la Méditerranée et, de loin, la ville la plus riche du monde d’alors. Contrairement à ce modèle hégémonique du sud, les évolutions sur le pourtour de la Baltique et de la mer du Nord prirent une configuration multipolaire autour d’une soixantaine de villes clés, dont Lübeck, Hambourg et Bruges étaient les plus importantes.

Le succès des expéditions portugaises et espagnoles, aux XVe et XVIe siècles, ont non seulement conduit à l’élargissement de la zone d’influence de l’Europe et à l’expansion du commerce vers les Amériques et l’Asie, mais aussi au déplacement du centre de gravité géographique des relations économiques internationales de la mer Méditerranée et de la Baltique vers l’Atlantique. Le port flamand d’Anvers est alors devenu le centre économique et financier de l’économie mondiale pendant environ 60 ans, avant de céder brièvement la place à Gênes, puis surtout à Amsterdam à partir du milieu du XVIIe siècle.

Si l’on peut dire que le XVIIe siècle a été le siècle des Pays-Bas, le XIXe siècle a été celui de l’Angleterre. Sa supériorité maritime, sa domination industrielle et technologique et ses possessions outre mer considérables ont fait de la Grande Bretagne la première superpuissance des temps modernes, et de Londres le coeur de l’économie mondiale. Mais, à l’aube de la première guerre mondiale, et davantage encore pendant la seconde, ce centre se déplaça à nouveau, New York détrônant Londres. Les États-Unis dominèrent la finance mondiale mais aussi l’industrie. Ce pays autrefois très protectionniste se sentit dès lors suffisamment fort pour imposer un nouvel ordre économique mondial, fondé sur la liberté des échanges commerciaux multilatéraux et sur un système monétaire international ancré sur le dollar.

L’ampleur de la participation au processus de mondialisation, et la répartition des coûts et bénéfices associés, ont toujours été inégaux. L’Histoire indique que les villes dynamiques et innovantes, en particulier les ports de commerce et les places financières, en ont toujours davantage profité que les campagnes. Concernant les villes, mais également les pays et les régions, ce sont toujours les mêmesfacteurs qui distinguent les gagnants des perdants.

Les gagnants disposent généralement de structures gouvernementales et administratives solides, d’un cadre légal et réglementaire fiable, de fortes dynamiques économiques et sociales, d’une main-d’oeuvre instruite et disciplinée, d’une monnaie plus ou moins stable et, dans le cas de pays hégémoniques, d’une puissance politique et militaire. À ces caractéristiques générales viennent toujours s’ajouter une série de politiques économiques et sociales spécifiques qui stimulent la croissance économique et la création de richesse. Ce sont notamment des politiques d’établissement et d’immigration, un soutien aux universités et aux instituts de recherche, sans oublier l’existence d’un environnement créatif, intellectuel et culturel riche.

Outre les guerres et conflits tribaux, les perdants cumulent globalement toujours les mêmes facteurs d’échec : un gouvernement corrompu ; une société percevant le changement comme une menace plutôt qu’une chance ; une inertie économique et sociale entravant l’adaptation au changement politique, économique ou technologique ; des politiques intérieures ne tenant pas suffisamment compte des interdépendances économiques internationales ; la continuation de politiques qui ont été couronnées de succès par le passé mais ne sont plus adaptées ; des infrastructures matériellement et socialement inappropriées ; une situation médiocre en termes d’éducation et de santé ; et enfin, une crise financière majeure ou de graves troubles sociaux.

Athènes ne s’est jamais remise des guerres du Péloponnèse. La chute de Rome, outre les problèmes aux frontières, a été causée par sa gouvernance inadaptée, sa corruption endémique et son instabilité sociale. Bien avant que la guerre ne l’affecte, Venise a connu un déclin économique à cause d’une régulation excessive du commerce des épices et de la production textile, et parce qu’elle avait ignoré les interdépendances économiques internationales. Lübeck et Anvers ont perdu de leur importance parce qu’elles n’ont pas su s’adapter au changement économique et technologique. Gênes et Amsterdam illustrent l’effet désastreux d’une série de crises financières graves.

Londres est l’une des rares villes au monde à avoir tiré profit de la mondialisation au fil des siècles. Mais son influence a diminué suite aux deux guerres mondiales, et à la perte de son influence géopolitique et militaire engendrée par la fin de l’empire britannique, au sein duquel la société était devenue de plus en plus rigide et conservatrice. Quant à New York, la question est de savoir si, après la très récente crise économique et financière mondiale (la troisième que cette ville ait générée après celles de 1857 et 1930), les déplacements continus des structures de pouvoir de l’économie mondiale mettront un jour fin à sa domination.

Un autre exemple moins connu de ville ayant prospéré de façon ininterrompue pendant près d’un millénaire, en tirant profit du processus de mondialisation, est celui de Hambourg, qui est aujourd’hui un véritable moteur du succès économique de l’Allemagne. Hambourg a été une plaque tournante du commerce entre les régions de la mer du Nord et de la Baltique pendant un millénaire. Vers 1320, elle est devenue le centre de la production européenne de bière, exportant vers la Russie, les Pays-Bas, l’Angleterre et même le Portugal. Elle dominait le commerce européen du textile et est devenue une porte d’entrée sur l’Europe centrale et orientale. Au XVIIe siècle, elle s’est imposée comme le centre de l’industrie sucrière européenne et, à la fin du XIXe siècle, la ville était devenue la principale place commerciale et financière du continent européen, et le troisième port maritime au niveau mondial après Londres et New York.

Aujourd’hui, Hambourg est la ville la plus importante (hors capitales) de l’Union européenne et de la Zone économique européenne, à la fois par sa population et par son PIB. Malgré la perte de la construction navale et de l’industrie pétrolière, elle reste la première ville industrielle et le premier centre commercial d’Europe du Nord, Allemagne La mondialisation n’est pas un phénomène propre à l’époque moderne, et ce sont toujours les mêmes facteurs qui distinguent les gagnants des perdants comprise. En termes d’activité économique, elle occupe la troisième place mondiale pour la production et la maintenance d’aéronefs civils. Avec Rotterdam, elle exploite l’un des deux principaux ports de conteneurs d’Europe. Elle possède le plus grand haut fourneau d’Europe pour le cuivre, et est à la pointe des nouvelles technologies en matière d’énergie. De plus, en dépit de toutes ces activités industrielles, la ville reste agréable à vivre, connaissant des résultats élevés dans les classements sur la qualité de la vie.

L’exemple de Hambourg révèle quatre enseignements utiles à tous les décideurs. Tout d’abord, il montre que même une localité secondaire dépourvue de pouvoir géopolitique ou militaire peut massivement bénéficier du processus de mondialisation sur le long terme. Ensuite, il montre à quel point l’adaptation permanente des structures économiques et sociales est fondamentale pour faire partie des gagnants de la mondialisation. L’exemple de Hambourg illustre également le fait que le succès à long terme, dans un environnement mondialisé, requiert la mise en oeuvre d’une série de politiques qui, en plus de fournir un climat économique et social général propice à l’investissement innovant et à la prise de risque, adhère à l’ouverture et à la concurrence internationales. Enfin, cet exemple signale que les décideurs peuvent rendre les processus de marché compatibles avec les objectifs politiques fondamentaux, sans entraver durablement le fonctionnement des marchés ni l’activité entrepreneuriale.

Nous vivons une époque incertaine, et les tendances passées se révèlent beaucoup moins fiables qu’auparavant pour indiquer la voie à suivre. Les solutions anciennes, les procédures classiques et les stratégies qui ont si bien fonctionné par le passé, dans la seconde moitié du XXe siècle, ne constituent plus aujourd’hui des remèdes viables.

Voir aussi le Manuel de l'OCDE sur les indicateurs économiques de la mondialisation.

Référence

Michalski, Wolfgang (2011), Capitalising on Change in a Globalising World: A View from Hamburg, Murmann-Verlag, Hamburg.

©L’Observateur de l'OCDE N˚ 290-291 T1-T2 2012     




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