Au-delà du Printemps arabe

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Les femmes des pays arabes sont-elles sur le point d’accéder à une autonomie réelle et durable ? Tout dépendra de leur aptitude à entretenir la dynamique du changement et à peser sur les politiques publiques.

Alors que les gouvernements du monde entier revoient leurs stratégies économiques pour rétablir la croissance à long terme, et que des voix s’élèvent de toutes parts pour exiger davantage de transparence et de responsabilité dans les secteurs public et privé, il nous apparaît nécessaire, pour répondre aux aspirations des femmes et des jeunes, d’articuler la stratégie économique à un vaste projet visant le progrès sociétal.

Le monde arabe évolue dans la bonne direction en éliminant progressivement les obstacles culturels à l’égalité des sexes par l’éducation, l’entrepreneuriat et l’émancipation politique. Les avancées réalisées par les femmes arabes depuis 15 ans continuent de réduire l’écart entre les sexes au Moyen-Orient et en Afrique du Nord (région MENA), notamment dans les domaines de l’alphabétisation, de l’entrepreneuriat féminin et de la participation à la vie politique. Désormais, les taux d’alphabétisation des femmes y sont partout supérieurs à ceux des hommes, et leurs effectifs ont fortement progressé à tous les niveaux d’enseignement.

Les femmes sont plus nombreuses que les hommes dans l’enseignement supérieur et représentent environ 75 % des étudiants de la région. Au Koweït, au Qatar et en Arabie saoudite, elles représentent respectivement 67 %, 63 % et 57 % des diplômés de l’université. Le nombre de femmes occupant un poste de niveau ministériel, ou exerçant une fonction à responsabilité dans la vie publique, a beaucoup augmenté depuis dix ans. On voit plus de femmes exercer une influence forte, positive et durable sur leur communauté, leur société et leur économie. Elles tiennent davantage de rôles décisionnels et participent à la vie économique et sociale en tant qu’enseignantes, professeures d’université, doyennes de faculté, journalistes, juges, avocates, responsables de presse, banquières, médecins, chercheuses ou ministres.

Les femmes se lancent aussi davantage dans les affaires, et le nombre de celles qui préfèrent l’entrepreneuriat au salariat – 12 000 pour les seuls Émirats arabes unis (EAU) – croît chaque année à un rythme impressionnant. Elles dirigent la moitié des petites et moyennes entreprises (PME) de la région MENA, et leur taux de participation était de 33 % en 2008, contre 10 % en 1986. Selon des estimations récentes du Boston Consulting Group, la richesse détenue par les femmes de la région MENA atteint 500 milliards de dollars, et d’après MEED, société de presse spécialisée dans l’information économique sur le Moyen-Orient, les femmes gèrent 385 milliards de dollars dans les six pays du Conseil de coopération du Golfe (Arabie saoudite, Bahreïn, EAU, Koweït, Oman et Qatar).

Ces progrès doivent toutefois être relativisés : les femmes sont toujours largement sousreprésentées dans la région, surtout dans les sciences, le sport, les médias, la religion, la médecine, les métiers de l’ingénierie et le droit. Prenons le travail : le Qatar connaît un taux de femmes actives relativement élevé (35 %), devant Bahreïn (30 %), mais celui-ci est de 25 % en Oman et d’à peine 17 % en Arabie saoudite. Ces chiffres sont bien inférieurs aux moyennes de l’OCDE. Et malgré une augmentation de la représentation féminine dans les parlements, des obstacles liés au sexe empêchent les femmes d’avoir une réelle influence sur certaines institutions essentielles de la région MENA.

Les normes et traditions sociales imposent toujours leurs limites, et les femmes entrepreneurs ont encore des difficultés à accéder aux capitaux, à la technologie, aux réseaux, aux débouchés commerciaux, au développement des compétences et à la formation spécialisée, et ce dans tous les pays arabes.

Il faut éliminer ces obstacles. Il est d’ailleurs prouvé que les PME détenues par des femmes excellent dans la création d’emplois et le recrutement de femmes et de jeunes. L’emploi est le problème le plus critique de notre époque ; or, il existe un lien étroit entre l’entrepreneuriat féminin et une croissance économique et sociale durable et solidaire. Les femmes arabes peuvent être de véritables moteurs de changement et des partenaires clés dans le secteur privé dense et dynamique dont la région a désespérément besoin pour sa population majoritairement composée de jeunes.

Peut-être les obstacles à l’égalité sont-ils en train d’être levés dans le monde arabe, mais les inégalités entre les sexes et les disparités de revenus s’aggravent. La crise financière mondiale et le Printemps arabe ont révélé que, dans certaines parties de la région, la croissance économique des dernières décennies n’avait nullement profité à tous, ni engendré le moindre progrès notable sur le plan social. Il faudra probablement des décennies avant de pouvoir cerner ou mesurer les véritables répercussions du Printemps arabe, mais à l’évidence, celui-ci a ouvert les yeux des gouvernements de larégion sur les vents du changements. Aucun retour en arrière n’est possible.

Combler l’écart entre femmes et hommes quant à leurs opportunités économiques respectives doit donc constituer l’une des premières priorités. Si l’importance des questions de développement social et humain, telles que l’éducation, la santé, la situation des jeunes et la situation des femmes, était mieux prise en compte, ce serait un immense progrès qui pourrait avoir un impact décisif sur les domaines cruciaux que sont la participation à la vie économique, l’accès aux ressources économiques et l’émancipation politique. Pour progresser vers l’égalité des sexes dans la région MENA, ses gouvernants doivent aborder des stratégies de développement durable axées sur les droits de ceux qui constituent la ressource la plus précieuse du monde arabe : ses populations, en particulier les femmes et les jeunes.

Mais le changement ne pourra être que progressif et viendra seulement de l’intérieur. À l’avenir, la principale question qui préoccupe l’AIWF et ses membres est de savoir si les femmes parviendront à se faire une place et à se faire entendre dans les toutes jeunes démocraties arabes. Plusieurs de nos membres, qui militent sur le terrain en Égypte et en Tunisie pour que les femmes participent à l’élaboration des nouveaux cadres politiques, estiment que l’aide extérieure doit viser l’éducation et la formation à l’emploi, mais aussi la sensibilisation du grand public à l’importance du rôle des femmes dans l’économie, de façon formelle ou informelle.

Maintenant plus que jamais, l’égalité des sexes et l’égalité des opportunités économiques pour tous sont indispensables à un développement constructif, durable et solidaire dans la région MENA ; les femmes arabes y sont un moteur du progrès social et de la croissance économique. Pour chaque pays MENA s’ouvrent de longues années d’incertitude, mais les femmes ont aujourd’hui une occasion unique de revendiquer un rôle de premier plan dans la définition du socle juridique, politique et social sur lequel sera bâti l’avenir.

Références

Pour en savoir plus sur le Forum arabe international des femmes, voir www.aiwfonline.com

Voir www.meed.com

Sur le Conseil de coopération du Golfe, voir www.gcc-sg.org/eng/

Voir aussi www.oecd.org/fr/parite 

et les travaux de l'OCDE sur l'égalité homme-femme et le développement

©L’Observateur de l'OCDE N˚ 290-291 T1-T2 2012   




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