Le conflit des générations : mythe ou réalité ?

© Darren Whiteside/Reuters

La question de la solidarité intergénérationnelle devrait se hisser au premier plan des préoccupations à l’avenir, et pas uniquement dans les pays de l’OCDE. Voici pourquoi.

La dépendance entre générations est un phénomène complexe. Le mécanisme de la « solidarité intergénérationnelle » permet des échanges mutuellement avantageux, d’ordre financier ou non, entre les générations. Trop souvent, ce mécanisme est considéré comme à sens unique : les impôts des travailleurs jeunes servent à financer les régimes de pension et d’assurance-santé des personnes âgées. En fait, il s’agit bien d’un mécanisme réciproque, qui s’appuie sur l’État et sur la famille : les générations plus jeunes profitent des investissements consacrés aux infrastructures, à l’éducation et à l’innovation et des divers legs de leurs ascendants, tandis que les plus âgés bénéficient des systèmes de retraite et de santé et de la solidarité de l’État et de la famille.

Les soins informels – aux personnes âgées ou aux jeunes enfants vulnérables – sont également dispensés de manière réciproque entre générations.

Si les échanges qui étayent la solidarité intergénérationnelle fonctionnent bien en période d’équilibre démographique, la situation actuelle est bien différente. En 2011, l’OCDE a célébré sont 50e anniversaire : en 1961, date de sa création, on comptait 18,5 millions de naissances environ dans les 34 pays qui composent actuellement l’organisation, soit le record du baby boom. Par rapport à la population totale, le nombre de naissances a diminué de moitié ces cinquante dernières années, tandis que l’espérance de vie s’est allongée de 10 ans, à 76 ans pour les hommes et 82 ans pour les femmes. Il s’agit là d’une avancée remarquable et bienvenue.

Toutefois, le vieillissement de la population pourrait provoquer des tensions dans les relations intergénérationnelles. Aujourd’hui, dans la zone OCDE, on dénombre en moyenne quatre personnes d’âge actif pour chaque personne en âge de prendre sa retraite. Ce ratio devrait tomber à trois pour un vers 2040 et à deux pour un d’ici à 2050. Pour les générations futures, il sera difficile de supporter une charge fiscale en constante augmentation pour subvenir aux besoins d’une proportion toujours plus grande d’inactifs. La prise en charge des seniors était plus aisée lorsqu’elle pouvait être partagée entre plusieurs enfants et proches. Les familles sont non seulement plus restreintes mais aussi plus complexes, pour diverses raisons (divorces, remariages et parents isolés). Or, l’évolution de la structure familiale a affaibli les liens entre ses membres. Les femmes, à qui il incombait traditionnellement de s’occuper des personnes à charge, sont aujourd’hui plus nombreuses à avoir un emploi rémunéré et sont donc moins à même qu’autrefois d’assumer leurs responsabilités familiales.

Il est donc utile d’évaluer les relations actuelles entre les générations. S’il est difficile de mesurer la solidarité intergénérationnelle, les enquêtes d’opinion offrent certaines informations précieuses. En 2009, l’une de ces enquêtes posait cette question quelque peu provocatrice : « les personnes âgéessont-elles un fardeau pour la société ? ». Dans 21 pays européens membres de l’OCDE, la grande majorité des individus répondaient par la négative : 62 % d’entre eux n’étaient pas du tout d’accord avec cette affirmation, 23 % n’étaient pas d’accord et seuls 14 % répondaient par l’affirmative.

Les réponses varient selon l’âge : les personnes âgées de 40 à 50 ans, amenées à prendre leur retraite au cours des 10 à 25 prochaines années, étaient plus enclines à considérer que les personnes âgées ne représentent pas un fardeau pour la société, tandis que les jeunes âgés de 20 à 30 ans étaient moins enclins à partager cette opinion. Notons que ce sont les seniors eux-mêmes qui s’estiment être un poids pour la société, les plus de 55 ans étant plus nombreux que la moyenne à répondre par l’affirmative à la question posée.

Si l’on étudie les variations entre les pays, les personnes interrogées étaient plus nombreuses à considérer que les seniors représentent un poids pour la société dans les pays où l’État garantit une grande partie des revenus des plus de 65 ans, comme la Belgique, la République tchèque, la République slovaque, la Hongrie et le Portugal. En revanche, cette proportion est moins importante dans les pays où le revenu des seniors dépend d’autres sources, comme le Danemark, l’Irlande, les Pays-Bas et le Royaume-Uni. La proportion des 60-65 ans qui continuent à travailler et les mesures démographiques du vieillissement de la population entrent aussi en ligne de compte.

Quelles implications pour l’action publique ? Prenons le cas des retraites, premier poste de dépenses publiques touché par le vieillissement de la population (devant la santé et la prise en charge de la dépendance). La solidarité intergénérationnelle joue à plein lorsque l’on considère que les seniors prennent leur situation en main, en investissant dans l’épargne-retraite privée ou en travaillant plus longtemps, ce qui va dans le sens de la stratégie à trois volets de l’OCDE en matière de retraite.

Dans la zone OCDE, les régimes publics constituent le pilier des systèmes de retraite et assurent 60 % en moyenne des revenus des seniors. En 2010, les pays de l’OCDE consacraient en moyenne près de 8,5 % de leur revenu national aux régimes de retraite publics. D’ici à 2050, cette proportion pourrait presque doubler sous l’effet des seules pressions démographiques, même si l’évolution des dépenses varie d’un pays à l’autre. Néanmoins, les récentes réformes des retraites devraient freiner l’augmentation des dépenses à 11,5 % du revenu national. De nombreuses réformes devraient conduire à diminuer fortement le montant des pensions à un âge donné et pourraient entraîner une résurgence de la pauvreté chez les personnes âgées. Il faut donc trouver un équilibre entre la garantie d’un revenu adéquat et la viabilité financière des régimes de retraite.

L’allongement de la vie active est l’une des clés. La moitié des pays de l’OCDE ont déjà relevé l’âge de la retraite ou s’apprêtent à le faire. Mais ces efforts difficiles ne suffiront pas à faire face à l’allongement de l’espérance de vie, qui se poursuit. C’est pourquoi un nombre croissant de pays choisissent d’indexer les droits à pension ou leurs montants sur l’espérance de vie.

Pour de nombreux hommes politiques et citoyens, il n’est pas judicieux d’encourager les individus à travailler plus longtemps alors que le chômage est élevé. Mais le fait que les travailleurs âgés poursuivent leur activité ne limite pas les possibilités d’emploi des jeunes, comme le montre l’évolution de l’emploi des jeunes et des seniors, tant au niveau national qu’international. Toutefois, cette idée fausse semble solidement ancrée et il n’y a que dans quatre pays européens (Danemark, Irlande, Pays-Bas et Royaume-Uni) qu’une majorité d’individus ne partagent pas l’opinion selon laquelle « lorsque les seniors travaillent plus longtemps, le nombre d’emplois disponibles pour les jeunes diminue ». C’est en Grèce, en Hongrie, en Italie et au Portugal que cet argument rencontre le plus grand soutien.

Près de la moitié des réformes des retraites menées dans la zone OCDE prévoient de cibler davantage les pensions des régimes publics sur les plus démunis, soit en protégeant les bas salaires des baisses de pension les plus drastiques, soit en relevant les prestations sociales de base. Des pensions plus ciblées permettent d’améliorer la viabilité des régimes de retraite et leur capacité à garantir un revenu adéquat. Mais elles pourraient aussi affaiblir le lien entre pensions et cotisations, déjà mis à rude épreuve par le vieillissement de la population. Enfin, l’échelle des régimes publics de retraite étant réduite pour garantir leur viabilité financière, le déficit qui en découlera devra être comblé au moyen d’une augmentation de l’épargne-retraite. Cette diversification des sources de revenus est un gage de pérennité des retraites.

Un conflit intergénérationnel sur la question des ressources publiques serait préjudiciable pour toutes les classes d’âge et générations confondues. Il serait en effet synonyme de rupture non seulement au niveau du rôle de l’État mais aussi du réseau d’aide informel au sein et à l’extérieur de la structure familiale, complément crucial à l’État providence pour assurer la cohésion sociale.

S’il touche tous les pays, c’est en Asie que le vieillissement de la population est le plus problématique : la transition démographique qui s’est déroulée sur plus d’un siècle en Europe et en Amérique du Nord interviendra en Asie en moins d’une génération. C’est pourquoi les pays asiatiques doivent s’attaquer dès maintenant à cette question, en s’inspirant des solutions trouvées par les pays de l’OCDE.

Références

OCDE (2011), Paying for the Past, Preparing for the Future: Intergenerational Solidarity in an Ageing World and Pensions at a Glance: Retirement-Income Systems in OECD and G20 Countries, Monographs, Paris.

Voir www.oecd.org/els/social/pensions-fr

Pour plus d’articles sur les retraites, voir www.observateurocde.org

Voir aussi les 7 indicateurs clés des retraites en France et à l'étranger

© L’Observateur de l'OCDE N˚ 290-291 T1-T2 2012  




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