Pourquoi mesurer le bien-être subjectif ?

© CEP

Chercher à s’affranchir du PIB pour mesurer le progrès est une démarche aussi opportune que nécessaire, mais seul un autre indicateur unique peut faire l’affaire.

Quelle réussite ! Huit ans à peine après avoir posé la question « qu’est-ce que le progrès ? », l’OCDE a déjà organisé trois grandes conférences sur ce thème, et lance maintenant une vaste initiative sur la mesure du bien-être subjectif à l’échelle internationale. L’an dernier, la Grande- Bretagne a été le premier pays développé à lui emboîter le pas en réalisant ses propres mesures, mais nombreux sont ceux, à travers le monde, qui souhaitent désormais disposer d’un autre indicateur que le PIB.

Quel serait cet indicateur ? Jusqu’à présent, l’OCDE et le gouvernement britannique sont prudemment restés sur la réserve. Ils ont expliqué que les éléments à prendre en considération sont nombreux : le bien-être subjectif certes, mais aussi l’éducation, la santé, l’ordre public, la gouvernance, le revenu, etc. Sur le site consacré à l’Initiative du vivre mieux de l’OCDE, les internautes sont invités à pondérer ces critères en fonction de l’importance qu’ils leur accordent. Mais on ne voit pas bien ce que cela peut changer au bout du compte. Après tout, les indicateurs sociaux existent depuis une cinquantaine d’années, mais cela n’a pas empêché le PIB de s’imposer au cours de cette période comme l’alpha et l’oméga de la performance nationale. Il le restera tant que nous n’aurons pas trouvé une autre solution unique et convaincante.

Cette solution est pour moi évidente. Elle consiste à mesurer la qualité de vie telle que la perçoivent subjectivement les individus. Dans un monde vraiment démocratique, les responsables politiques devraient accorder aux différents aspects de la vie la même importance que celle qu’ils revêtent aux yeux de la population dans son ensemble. En d’autres termes, il faudrait qu’ils fassent du bien-être subjectif de la population leur objectif, et qu’ils envisagent tous les autres biens comme l’éducation, la santé, le revenu, etc., comme autant de moyens au service de cette fin.

Les raisons en sont les suivantes. Il y a une façon très simple de savoir, en définitive, ce qui est bon pour les individus : c’est ce qui s’impose comme tel avec la force de l’évidence. Il suffit pour s’en rendre compte de dresser la liste de tous les critères que nous jugeons importants pour notre bonheur : liberté, santé, réussite, revenu, etc., et de nous demander ensuite « pourquoi est-ce bon pour nous ? ». Par exemple, à la question de savoir pourquoi la liberté est-elle un bien précieux, les gens répondront généralement « parce que l’esclavage rend malheureux ». Il en va de même pour la santé et le reste. Mais si vous demandez pourquoi il est important que les gens soient heureux plutôt que malheureux, vous ne recevrez pas d’explication car la réponse va de soi.

Telle est la raison philosophique pour laquelle on considère depuis longtemps que les meilleures sociétés sont celles où l’on trouve le plus de bonheur et le moins de malheur. Aux XVIIIe et XIXe siècles, cette conviction, largement répandue, a favorisé l’instauration d’un ordre social plus humain, mais au début du XXe siècle, la montée du scepticisme lui a porté un rude coup. On s’est mis à douter de la possibilité même de savoir ce que quiconque éprouve, et la révolution de la psychologie behavioriste, pour laquelle le seul objet d’étude possible est le comportement et non les motivations ou les sentiments, n’a fait qu’exacerber ce doute.

Heureusement, ces 50 dernières années, la psychologie a changé de cap pour revenir à l’idée que les sentiments ont une réalité objective. On s’est aperçu, par exemple, qu’il existe une corrélation entre la situation d’un individu qui se déclare lui-même heureux et la perception qu’en a l’un de ses proches – ce qui, lorsqu’on y réfléchit, est une condition indispensable pour une amitié solide et une vie sociale réussie. Mais l’élément le plus décisif dans le débat intellectuel a été l’identification par les neuropsychologues des zones cérébrales associées au bonheur et au malheur. Là, les corrélations entre bonheur exprimé et lecture électronique de l’activité cérébrale ne font aucun doute – aussi bien dans le temps qu’entre les individus. Cela constitue à mon sens une preuve suffisante de la réalité objective, et donc de la pertinence de la prise en compte des sentiments. Cela montre aussi que l’on peut faire confiance aux individus et utiliser leurs déclarations comme principale source d’informations pour apprécier leur situation. Il est donc extrêmement encourageant que l’OCDE travaille à la mise au point d’un indicateur normalisé du bien-être subjectif, susceptible d’être utilisé par les pays pour leurs propres besoins, mais aussi pour des comparaisons internationales.

De toutes les composantes du bien-être subjectif, celui de la satisfaction est le plus étudié pour une raison très simple : la satisfaction générale étant la résultante de la satisfaction éprouvée dans les divers domaines du quotidien, laquelle dépend à son tour de facteurs particuliers, par exemple l’organisation des services publics et leur qualité, il est très utile et instructif pour les décideurs de la mesurer.

Comment les décideurs peuvent-ils exploiter ce genre de données ? De nombreuses manières. Notamment en observant les tendances générales pour voir quels sont les domaines où la situation est satisfaisante et ceux où elle l’est moins.

Les décideurs pourraient analyser plus finement la répartition du bien-être afin de déterminer qui va bien et qui va mal. À partir de ces observations pourrait ensuite se dessiner un changement de politique. Pour évaluer l’impact de ce changement sur le niveau global de satisfaction, deux approches sont ensuite possibles : celle du modèle causal qui analyse les conséquences d’une action en termes de bien-être, et celle de l’expérimentation contrôlée, qui permet une estimation plus précise.

© Reuters/Luke MacGregor

Dans tous les cas, l’objectif ultime serait évidemment le bien-être de la population. Les pouvoirs publics pourraient préférer réduire le malheur plutôt qu’accroître le bonheur, faisant ainsi un choix éthique. Mais toutes les autres étapes de l’analyse seraient fondées sur la science sociale positive. Ce type d’analyse quantitative est sans nul doute appelé à se propager largement dans les 20 à 30 prochaines années.

Pendant 40 ans, j’ai participé à des analyses coûts/avantages fondées sur le critère financier, mais les limites de ce système apparaissent de plus en plus nettement : il fait inévitablement abstraction de la répartition des revenus (tout dollar en valant un autre) et n’est pas conçu pour intégrer nombre de facteurs sociaux du bonheur qui échappent à toute notion de « consentement à payer ». Le concept des QALY (années de vie corrigées de la qualité), utilisé dans la recherche sur la santé, est bien plus adapté mais, tel qu’il est appréhendé, il implique une évaluation arbitraire de différentes dimensions de l’expérience. Nous voilà donc revenus, une fois de plus, au critère de la satisfaction.

En entreprenant de redéfinir la notion de progrès, l’OCDE a pris une initiative formidable. Il serait désastreux que, malgré le scepticisme qui entoure aujourd’hui le critère du PIB, rien ne change faute de consensus sur une proposition cohérente. La mesure financière a une logique forte, mais limitée. Seul un autre indicateur unique pourra s’y substituer. Si ce à quoi nous attachons le plus de prix, en définitive, est la qualité de l’expérience humaine, cet indicateur doit être centré sur les notions de bonheur et de malheur.

Référence

Layard, Richard, Le Prix du bonheur : Leçons d’une science nouvelle, Armand Colin (2007)

Voir http://www.oecdbetterlifeindex.org/fr/

Voir aussi le rapport Comment va la vie ? Mesurer le bien-être (octobre 2011)

©L’Observateur de l'OCDE N˚ 290-291 T1-T2 2012




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