Les limites de la législation

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Pour remettre l’économie sur pied, serait-il préférable de miser sur les efforts collectifs des entreprises et des autres parties prenantes plutôt que sur de nouvelles lois ?

Dans tout débat économique entre les tenants du marché libre et ceux de l’État, la nécessité d’un certain degré d’intervention publique est généralement admise. En effet, comme le savent tous les étudiants en économie, des marchés exemptés de tout contrôle ne se soucient guère du bien public. En revanche, la question du degré d’intervention de l’État est toujours très controversée. Dirigeante d’une petite entreprise, je suis aux premières loges pour constater qu’une intervention constante de l’État produit des dommages collatéraux colossaux.

Exemple : le taux d’imposition à 50 % des revenus, introduit au Royaume-Uni par un gouvernement travailliste et reconduit par la coalition conservatrice-libérale au pouvoir. Le budget 2012 prévoit de le ramener à 45 % dès avril 2013. Cela peut sembler encourageant, mais pour les titulaires de revenus se situant à la limite, c’est-à-dire gagnant entre 100 000 et 150 000 livres par an, la perte de l’abattement individuel aboutit à un taux d’imposition effectif supérieur à 45 %, voire supérieur à 50 %. Dans ma société, si je nous attribue, à moi ou à mes cadres, 100 livres supplémentaires, cela coûtera près de 300 livres à l’entreprise. De ce fait, j’ai décidé de limiter mes heures de travail, et ai suggéré à mon mari en préretraite de travailler davantage, son taux d’imposition étant plus faible. Mon mari travaille donc quelques heures de plus par semaine comme entraîneur de cricket. C’est peut-être bon pour notre ménage, mais pas pour le Royaume- Uni, car je dirige une entreprise qui, si je travaille plus, s’agrandit et crée des emplois.

Il reste certes beaucoup à faire pour redresser l’économie des pays de l’OCDE, mais nous n’y parviendrons pas avec des lois sur la rémunération des cadres ou la présence des femmes dans les conseils d’administration, au Royaume-Uni ou ailleurs. Il faut traiter ces deux problèmes par un effort collectif des parties prenantes plutôt qu’en légiférant. Pour la rémunération des cadres, il faut utiliser les droits existants des actionnaires et les règles de représentation des salariés dans les conseils d’administration des fonds de pension de manière plus efficace. Par ailleurs, l’imposition de quotas de femmes dans les conseils d’administration n’aura qu’un effet symbolique sur la valorisation de la place des femmes dans l’entreprise. J’appartiens au comité directeur du Club 30 %, un groupe de lobbying qui recherche des PDG prêts à s’engager publiquement à atteindre un objectif d’intégration de femmes au sein de leur conseil d’administration. J’ai constaté que nos efforts, ainsi que ceux du Comité Davies initié par le gouvernement et auteur d’une étude intitulée « Les femmes dans les conseils d’administration » en 2011, ont permis une augmentation rapide de la proportion de recrutements féminins, sans en passer par la loi. Il me semble que les autres pays peuvent parvenir aux mêmes résultats.

Légiférer dans ces deux domaines peut emporter l’adhésion des médias de masse, mais cela ne favorisera pas une croissance économique durable, la seule chose qui importe aujourd’hui. Tant que la croissance ne sera pas de retour, les revenus réels des particuliers diminueront et le chômage demeurera extrêmement élevé. Selon l’Institut national de la statistique britannique, le taux de chômage a atteint 8,4 % de la population active en mars 2012, un record depuis 1995.

Mais les statistiques les plus effroyables sont celles du chômage des jeunes. Entre novembre 2011 et janvier 2012, on a enregistré 1,44 million de chômeurs âgés de 16 à 24 ans, soit un taux de chômage de 22,5 % pour cette classe d’âge. Parmi eux, 311 000 jeunes poursuivaient des études à temps plein, mais cherchaient un emploi pour les financer. Il reste donc 731 000 jeunes ni dans l’emploi, ni scolarisés. C’est non seulement un gâchis, mais aussi une bombe à retardement.

Si cela continue, le Royaume-Uni sera confronté d’ici 5 à 10 ans à un énorme problème de compétitivité. Les jeunes Chinois, par exemple, seront mieux formés et auront plus de compétences et d’expérience que les jeunes britanniques. La concurrence pour attirer les investissements internationaux est déjà forte ; elle s’intensifiera si nous avons toute une génération de travailleurs aux compétences médiocres. Et le Royaume-Uni n’est pas seul dans cette situation. De nombreux pays de l’OCDE, de l’Espagne aux États-Unis en passant par la France, ainsi que des pays non membres de l’OCDE, comme l’Afrique du Sud, en pâtiront tout autant.

Mais là encore, la réponse me semble résider bien plus dans un engagement accru des entreprises que dans l’intervention de l’État. Ma société, une agence de recrutement créée il y a trente ans, s’attendait dès 2004 à connaître une pénurie de compétences dix ans plus tard, notamment parmi les membres des minorités ethniques très demandés par nos clients basés au Royaume-Uni. Nous n’avons pas attendu l’intervention de l’État et avons utilisé une partie de nos bénéfices pour mettre au point et financer un programme de formation de 10 semaines qui s’adresse aux diplômés issus des minorités ethniques. Ce programme rémunéré est conçu pour faciliter l’entrée des jeunes diplômés dans la vie active en les dotant de compétences utiles à l’exercice d’un emploi, en leur présentant un large éventail d’emplois, et en les aidant à se faire embaucher durablement.

Nous connaissons un taux de réussite élevé, et nos programmes accueillent chaque année davantage de participants, avec l’aide et le soutien de nombreux clients. Ce programme, créé et mis au point sans aide publique, ce dont je m’enorgueillis, a remporté un prix et le Forum économique mondial de janvier 2012 l’a cité en exemple en matière de mobilité des talents. Je citerais aussi le travail accompli par Career Academies UK, une association caritative que je préside et qui entend raviver les aspirations des 16-19 ans en leur proposant des cours supplémentaires, un système de tutorat et des expériences professionnelles rémunérées. Fondée il y a 10 ans, cette association s’inspire d’un modèle américain éprouvé. L’État ne lui a accordé que des aides minimes, et elle vit presque exclusivement de l’argent et du temps que lui consacrent un millier d’entreprises de toutes tailles. En comparaison, les programmes d’apprentissage du gouvernement britannique croulent sous la paperasserie et il faut des années pour qu’ils soient opérationnels.

En somme, la loi est trop souvent considérée comme l’unique solution. Mais l’intervention de l’État peut faire des dégâts considérables, à l’instar du souhait, louable mais mal mis en oeuvre, de l’administration américaine de faire de chaque citoyen américain un propriétaire. Tout actionnaire ou partie prenante à une grande institution financière vous le dira : plutôt que de légiférer précipitamment, il vaut mieux commencer par chercher des solutions auprès des entrepreneurs et des employeurs.

Références McGregor, Heather (2012), Mrs Moneypenny’s Careers Advice for Ambitious Women, Penguin, Londres.

Voir www.taylorbennettfoundation.org

Voir www.careeracademies.org.uk 

Voir aussi le Centre pour l’entreprenariat, les PME et le développement local

©L’Observateur de l'OCDE n˚ 290-291, T1-T2 2012




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