Investisseurs de long terme : trouver le bon modèle

© Rick Wilking RTW/Reuters

Depuis la crise financière de 2008, les tensions qui s’exercent sur le secteur financier et sur les budgets des administrations publiques se traduisent par une contraction régulière de l’offre de capitaux à long terme. Cette situation a de profondes implications pour la croissance et la stabilité financière. Les décideurs politiques doivent agir.

Un rapport de l’OCDE intitulé Les infrastructures à l’horizon 2030 estime les besoins en infrastructures dans le monde à environ 50 000 milliards de dollars. De son côté, l’Agence internationale de l’énergie chiffre à environ 45 000 milliards de dollars, soit environ 1 000 milliards de dollars par an, le coût de l’atténuation du changement climatique et de l’adaptation à ses effets au cours des 40 ans à venir, c’est-à-dire d’ici à 2050.

La demande mondiale en capitaux à long terme va augmenter, non seulement pour aider les pays à sortir de la crise financière actuelle et à renforcer la croissance des économies matures, mais également pour financer les programmes d’infrastructures, d’innovation, d’éducation et d’environnement. Il faut agir pour répondre à cette demande et pallier la pénurie anticipée.

Les prêts bancaires, source traditionnelle de financement privé des infrastructures et des énergies renouvelables, subissent la double contrainte de la réduction de l’effet de levier – consécutivement à la crise – et des nouvelles réglementations bancaires. Au cours du premier trimestre 2012, le volume mondial de financement de nouveaux projets, soit 64,6 milliards de dollars, était inférieur d’un tiers à celui de l’année précédente, et on estime qu’il devrait continuer à se contracter.

Les investisseurs institutionnels (fonds de pension, assurances, fonds communs de placement, fonds souverains) pourraient récupérer une partie de ce marché. Les principaux investisseurs institutionnels de l’OCDE (fonds de pension, assurances et fonds communs de placement) détiennent plus de 71 000 milliards de dollars d’actifs. Les fonds souverains sont les premiers investisseurs des pays émergents, avec plus de 4 000 milliards de dollars d’actifs. Ces institutions sont souvent considérées comme des investisseurs de long terme, mais ce n’est pas toujours le cas.

Il existe trois types d’investissement à long terme. Dans le cas des capitaux « patients », les investissements sont détenus sur de longues périodes, la rotation du portefeuille est faible, les stratégies sont moins procycliques et les actifs moins liquides. Il en résulte généralement des rendements nets supérieurs et une plus grande stabilité financière.

Les capitaux « engagés » encouragent un exercice actif du vote, qui favorise une meilleure gouvernance et une meilleure gestion des entreprises.

Enfin, les capitaux « productifs » soutiennent le développement des infrastructures, les initiatives de croissance verte, le financement des PME… favorisant ainsi une croissance durable.

Malgré leur contribution apparente à la stabilité financière (en absorbant les chocs en période de difficultés financières) et au développement des marchés de capitaux (en améliorant la liquidité du marché et l’accès aux financements), les investisseurs institutionnels sont souvent critiqués pour leur vision à court terme. En effet, les périodes de détention des actifs raccourcissent, et l’affectation des fonds vers des actifs moins liquides à long terme – comme les infrastructures et le capital-risque – diminuent, alors que leur affectation vers les fonds spéculatifs et les opérateurs spécialisés dans le trading à haute fréquence augmente. On reproche également aux investisseurs institutionnels leur mentalité moutonnière, susceptible d’alimenter des bulles du prix des actifs, et leur tendance à ne pas participer à la gouvernance des entreprises dont ils sont actionnaires. On rappelle également leur silence lorsque les banques étaient au bord de la faillite et que les grands patrons s’octroyaient des rémunérations injustifiées.

Pourquoi les investisseurs institutionnels ne réalisent-ils pas leur potentiel d’investissement à long terme ? Plusieurs obstacles complexes et interdépendants les en empêchent.

De plus en plus, les investisseurs institutionnels se concentrent d’un côté sur l’investissement passif, ou indiciel, de l’autre sur les investissements alternatifs (comme les fonds spéculatifs). La première option les dissuade d’exercer activement leur rôle d’actionnaire, la seconde met en oeuvre des stratégies d’investissement à court terme et une rotation rapide des actifs.

Les mandats de gestion constituent un frein à l’investissement à long terme. Par exemple, les fonds de pension délèguent de plus en plus leur activité d’investissement à des consultants ou des gestionnaires d’actifs externes, sans toujours leur donner de directives ni même exercer une surveillance efficace. Ils confient des mandats et suivent les performances sur de courtes périodes, perturbant les priorités de la chaîne d’investissement. Certaines des activités courantes des investisseurs institutionnels favorisent indirectement le court terme, comme les prêts de titres ou l’investissement croissant dans des fonds indiciels négociables en bourse. Ils peuvent ainsi contribuer involontairement au déploiement d’opérations spéculatives sur les titres de leur propre portefeuille.

La réglementation peut également exacerber l’intérêt pour la performance à court terme, notamment lorsque les actifs et les passifs sont évalués au prix du marché. Par exemple, le recours aux prix du marché pour calculer les actifs et les engagements de retraite (notamment l’application de taux d’actualisation au comptant) et la mise en oeuvre de normes quantitatives de capitalisation en fonction des risques, semblentavoir aggravé le caractère procyclique des investissements réalisés par les fonds de pension lors de la crise financière de 2008 dans certains pays.

Autre obstacle possible : l’absence d’opportunités d’investissement à long terme, et notamment de projets d’infrastructure, faute de programmes mis en oeuvre par les pouvoirs publics, et faute de mécanismes de financement offrant aux investisseurs institutionnels le ratio risque/rendement recherché. Il est également possible que les investisseurs ne disposent pas des connaissances ou du périmètre nécessaires pour s’impliquer dans ces projets (c’est notamment le cas pour les petits fonds de pension).

Enfin, il se peut également que les conditions ne soient pas réunies du fait du manque de données ou d’analyses comparatives de ce type de projets.

Quel peut être le rôle des pouvoirs publics ? L’OCDE estime que les réformes politiques peuvent contribuer à inciter les investisseurs institutionnels à s’engager davantage sur le long terme.

Cliquer pour agrandir

L’amélioration du cadre réglementaire serait un pas dans la bonne direction. Il faudrait par exemple mettre au point des systèmes de gestion du risque prenant en compte les risques de long terme et les mandats à long terme ; il faudrait contrôler l’action des gestionnaires externes, supprimer les obstacles réglementaires à l’investissement et corriger les potentielles incitations involontaires au court terme présentes dans les règles de solvabilité et de capitalisation.

Il faut également encourager l’actionnariat actif. Les gouvernements doivent d’abord s’assurer qu’aucune réglementation (immobilisation des actions, fiscalité, mesures anti-OPA, règles contre la coopération) n’empêche les investisseurs institutionnels de jouer pleinement leur rôle d’actionnaires. Ils peuvent ensuite prendre des mesures pratiques (vote électronique) ou contraignantes (obligation pour l’investisseur de communiquer son vote ou sa politique en matière de vote, de gouvernance et de conflits d’intérêts).

Il existe également d’autres incitations envisageables, comme l’octroi de droits de vote multiples aux investisseurs de long terme. Le poids d’une forte implication peut être allégé, notamment pour les petits investisseurs, en favorisant la coopération avec des groupes d’investisseurs, des fonds activistes ou des cabinets spécialisés dans le vote par procuration, sous réserve que des garde-fous adaptés soient prévus.

Il faut aussi informer les investisseurs institutionnels sur ce que l’on attend d’eux. Les autorités financières ont un rôle à jouer pour « orienter » les institutions financières vers l’investissement actif à long terme.

L’élaboration d’un cadre politique favorable est cruciale. Les décideurs politiques devraient également aider les investisseurs à gérer les risques à long terme, notamment en favorisant la mise au point d’indices fiables et transparents. L’État pourrait ainsi émettre des obligations à long terme indexées sur l’inflation. Un cadre bien structuré pour les partenariats public-privé serait également précieux, les gouvernements évaluant les « bonnes » opportunités d’investissement avec les investisseurs institutionnels.

Après avoir vanté les mérites de l’investissement de long terme, il convient de rappeler que le financement de court terme joue également un rôle important dans nos systèmes de financement. De fait, les investisseurs « de court terme » (fonds spéculatifs notamment) ont souvent parié « juste » en misant sur l’effondrement des marchés des titres adossés à des créances hypothécaires, qui a déclenché les crises financière et économique. Il nous faut un système financier plus équilibré, incitant les investisseurs à appliquer le modèle le plus productif.

Références

Della Croce, R., Stewart, F., Yermo, J., (2011), « Promoting Longer-term Investment by Institutional Investors: Selected Issues and Policies », OECD Journal: Financial Market Trends, Volume 201, n° 1.

Della Croce, R. (2011), « Pension Funds Investment in Infrastructure: Policy Actions », OECD Working Papers on Finance, Insurance and Private Pensions, n° 13, Éditions OCDE.

Della Croce, R., C. Kaminker et F. Stewart (2011), « The Role of Pension Funds in Financing Green Growth Initiatives », OECD Working Papers on Finance, Insurance and Private Pensions, n° 10, Éditions OCDE.

OCDE (2011), The Role of Institutional Investors in Promoting Good Corporate Governance, Corporate Governance, Éditions OCDE.

OCDE, (2010), « Pension Funds Investment in Infrastructure: A Survey », International Futures Programme, Project on Strategic Transport Infrastructure to 2030

Voir www.oecd.org/finance/lti

©L’Observateur de l'OCDE N˚ 290-291 T1-T2 2012




Données économiques

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier en anglais par courrier


Edition en ligne
Editions précédentes

Ne manquez pas

  • G20: « Le temps est venu d’accroître les dépenses publiques » (Le Monde)
  • En France, les inégalités salariales se réduisent chaque année. Les salaires des femmes cadres de moins de 30 ans sont « seulement » inférieurs de 5 % à celui des hommes, selon l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) dans une étude publiée en mars 2015.Les réseaux féminins ont-ils encore un rôle à jouer dans le monde du travail ? (Le Monde)
  • Pourquoi les fils d’immigrés ne réussissent-ils pas à l’école aussi bien que leurs sœurs? Un article du journal Le Monde.
  • L'intégration rapide des réfugiés est la clé de la croissance économique en Europe, selon le FMI et l'OCDE, présents à Davos, le forum économique mondial qui se déroule du 20 au 23 janvier. Lire l'article du Monde ici.

  • Expliquez-nous... l'OCDE par FranceInfo
  • "Nous avançons à une vitesse d'escargot" sur le climat, estime Ban Ki-moon. Le secrétaire général des Nations Unies confie au journal Le Monde son optimisme sur la conclusion d’un accord international permettant de contenir le réchauffement en cours, en dépit des obstacles.
  • La France est "l'un des pays où l'anxiété en classe est la plus fortement ressentie" explique Eric Charbonnier, analyste à l'OCDE.
  • Après le vote des mesures sociales demandées par l'Union européenne et le FMI, prévu pour le 22 juillet au soir, le gouvernement grec "va reprendre immédiatement les négociations avec les institutions, UE, BCE et FMI, qui doivent durer jusqu'au 20 août au plus tard".
  • Peut-on réduire l'immigration légale? Le député français de l’Yonne Guillaume Larrivé, membre de l'opposition, a proposé que les parlementaires fixent des plafonds d’immigration annuels. Thomas Liebig, spécialiste des migrations internationales à l’OCDE, analyse cette proposition pour le journal La Croix.
  • "Les 40% les plus pauvres, les classes moyennes, manquent de moyens pour investir dans le capital humain", explique à L'Express l'économiste Michael Förster, spécialiste des inégalités à l'OCDE.
  • La lutte contre le travail au noir franchit un nouveau seuil. Selon le bilan 2014 publié par Les Echos, le montant total des redressements imposés par les Urssaf pour « travail dissimulé » s’est élevé à 401 millions d’euros, contre 320 millions l’année précédente.
  • Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon rallie le soutien de l’OCDE: « 2015 est une année des plus cruciales pour l’humanité ».

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2016