Parité : le chemin est encore long

© Evaristo SA/AFP

Dans tous les pays où je me rends, les femmes veulent faire entendre leur voix. Dans les pays arabes, où elles continuent à lutter pour la liberté et la démocratie, mais aussi dans le reste du monde, le combat pour l’égalité des droits, des chances et de la participation se généralise avec, déjà, d’importantes victoires à la clé.

En 1911, les femmes n’avaient le droit de vote que dans deux pays. Un siècle plus tard, ce droit est presque universel. Les femmes exercent davantage d’influence sur les décisions prises dans les sphères publiques et privées. La scolarisation des filles a progressé, et les femmes sont plus nombreuses à percevoir un revenu, à ne pas mourir en couches et à pouvoir programmer la naissance de leurs enfants. Toutefois, le chemin pour parvenir à l’égalité hommefemme est encore long.

Le siècle dernier a profondément transformé les droits des femmes, mais les lois écrites ne suffisent pas à garantir l’égalité et la justice. Même si les pays ont redoublé d’efforts en matière d’égalité hommefemme, les femmes sont trop souvent empêchées de disposer librement de leur corps, de participer aux décisions et d’échapper à la violence.

Aujourd’hui, moins d’un président ou premier ministre sur dix, et moins d’un parlementaire sur cinq, est une femme. Seules 3 % des entreprises du classement Fortune 500 sont dirigées par des femmes. Environ 600 millions de femmes occupent des emplois précaires. Les écarts de salaire entre hommes et femmes persistent et, chaque jour, les femmes doivent trouver un difficile équilibre entre vie professionnelle et familiale.

À l’approche de la Conférence Rio+20, on considère de plus en plus le développement comme un processus global comportant des dimensions économiques, sociales et environnementales – les trois piliers du développement durable. De même, le combat pour l’égalité implique un engagement politique, une évolution des politiques et une mobilisation de la société et de chaque individu : filles, garçons, femmes et hommes.

Mais malgré notre connaissance du sujet, c’est l’écoute des gens ordinaires qui nous permet de comprendre ce qu’il faut faire, à l’instar de quelques femmes d’affaires afghanes qui se sont récemment rendues à l’ONU. La créatrice d’une entreprise de mobilier pour bureaux et habitations déclarait : « J’ai créé mon entreprise parce que j’ai deux filles et que j’ai pensé à leur avenir ». Une autre femme, fondatrice d’une entreprise agro-alimentaire employant plus de 250 femmes, indiquait : « J’ai voulu changer le mode de vie traditionnel des Afghanes ».

Interrogées sur les conditions nécessaires à leur réussite, ces chefs d’entreprise ont toutes répondu la même chose : l’éducation et la sécurité.

Partout dans le monde, l’objectif du développement ne se résume pas à l’augmentation du produit national brut : il s’agit d’accroître le bien-être et la liberté des individus.

J’identifie quatre axes d’action pour mieux assurer la sécurité des populations et lutter contre l’exclusion économique.

Premièrement, nous devons faire en sorte que les gouvernements et les institutions multilatérales répondent efficacement aux défis financiers, sociaux, économiques et environnementaux actuels, qui sont tous liés. Le Programme des Nations unies pour l’environnement définit l’économie verte comme « une économie qui entraîne une amélioration du bien-être humain et de l’équité sociale, tout en réduisant de manière significative les risques environnementaux et la pénurie de ressources ».

Il est de notre devoir de préserver les citoyens de la pauvreté et de la déchéance. Les gouvernements doivent utiliser les fonds publics à bon escient, assurer la bonne santé et l’éducation de la main-d’oeuvre, favoriser la création d’emplois, protéger les consommateurs, assurer un niveau de vie décent et protéger l’environnement.

Deuxièmement, en conséquence du premier point, il faut un leadership éthique. C’est ce qu’ont revendiqué l’an dernier les manifestants du monde entier, des protestataires du mouvement Occupy Wall Street aux étudiants et travailleurs descendus dans les rues d’Europe et d’ailleurs, en passant par les peuples réclamant la liberté et la démocratie dans le monde arabe.

Le mouvement de protestation continue cette année. Les manifestants exigent un leadership éthique pour réduire l’insécurité et l’inégalité économiques, lutter contre le chômage et le manque d’opportunités, et éradiquer la cupidité et la corruption. Bref, un leadership qui respecte l’être humain.

Troisièmement, il faut une protection sociale et des créations d’emplois. Six décennies de forte croissance économique n’ont fait que creuser les inégalités. Le PIB mondial est dix fois supérieur, en termes réels, à ce qu’il était en 1950, mais l’accès à des prestations et à des services sociaux dignes de ce nom reste un privilège réservé à une population relativement restreinte.

Aujourd’hui, environ 5,1 milliards de personnes, soit 75 % de la population mondiale, ne bénéficient pas d’une protection sociale suffisante. Quelque 1,4 milliard de personnes vit avec moins de 1,25 dollar par jour. Environ 38 % de la population mondiale, soit 2,6 milliards de personnes, n’a pas accès à des installations sanitaires satisfaisantes. Pas moins de 884 millions d’individus n’ont pas un accès correct à l’eau potable.

Beaucoup trop de gens, notamment des jeunes, sont au chômage. La persistance d’une telle exclusion du marché du travail représente un gaspillage considérable de potentiel humain et économique, ainsi qu’un risque en termes de sécurité. Les stratégies de croissance et les politiques économiques et sociales doivent assurer à la population des services et des emplois.

En octobre, nous avons publié avec l’Organisation internationale du travail (OIT) un rapport préconisant un socle – plutôt qu’un filet – de protection sociale. Tout d’abord, chacun devrait avoir accès à des services de base en matière de santé, d’éducation, de logement, d’eau et d’installations sanitaires, entre autres services essentiels. Ensuite, tout le monde devrait pouvoir bénéficier d’un certain revenu minimum, assuré par exemple par des pensions pour les personnes âgées ou lourdement handicapées, des allocations familiales ou des garanties d’emploi.

La protection sociale ne se borne pas à une prestation de services : elle vise à émanciper les individus en leur permettant de travailler et de bénéficier d’un salaire et de conditions de travail acceptables. C’est possible, c’est faisable. De nombreux pays, dont l’Argentine, le Brésil, l’Inde et le Rwanda, ont considérablement progressé. Je peux en témoigner à titre personnel.

La protection sociale a été au coeur de l’action de mon gouvernement au Chili de 2006 à 2010. Nous avons lancé de nombreuses réformes et réalisé des investissements considérables pour améliorer l’accès à la santé, à la retraite, à l’éducation, au logement, à l’eau et aux installations sanitaires et, surtout, pour favoriser le développement de l’enfant et l’égalité homme-femme.

Il ne faut pas croire que le prix de ces programmes est prohibitif. Les études menées par l’OIT en concertation avec le Fonds monétaire international montrent que dans des pays comme le Bénin, le Salvador, le Mozambique et le Vietnam, un vaste socle de protection sociale ne coûterait qu’entre 1 et 2 % du PIB.

À long terme, ces socles de protection sociale se financent eux-mêmes, car ils améliorent la productivité de la maind’oeuvre, stimulent la demande globale et augmentent les recettes fiscales.

Enfin, pour bâtir des économies et des sociétés plus saines, il faut miser sur les femmes. Les femmes constituent la moitié de l’humanité, mais on ne leur accorde pas les mêmes chances ni la même place qu’aux hommes. Or, il apparaît de plus en plus clairement que leur exclusion de la vie sociale, économique et politique est dommageable pour elles, mais aussi pour nous tous, parce qu’elle nous prive d’un potentiel précieux et nous fait payer un lourd tribut. Lever les obstacles à une participation pleine et entière des femmes et protéger leurs droits fondamentaux conduiraient à une croissance économique plus forte et plus solidaire, à des enfants en meilleure santé et plus instruits, et à un processus de prise de décision plus équilibrée. La participation pleine et égale des femmes renforce la bonne gouvernance et la démocratie.

Nous pouvons bâtir des sociétés solidaires et plus saines en plaçant les droits des femmes et l’égalité homme-femme au centre de l’action économique et des priorités politiques, en les prenant en compte dans chaque décision. La participation pleine et entière des femmes n’est plus une simple option : c’est une nécessité pour notre avenir commun.

Voir www.onufemmes.org

Voir aussi :

Socle de protection sociale pour une mondialisation juste et inclusive.
Rapport du Groupe consultatif sur le socle de protection sociale

©L’Observateur de l'OCDE N˚ 290-291 T1-T2 2012




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