Occupy : quelques leçons pour un avenir meilleur

© REUTERS/Andrew Winning

Une crise peut focaliser l’attention du public, mais cela ne suffit pas pour croire qu’un vrai changement est possible. Pourtant, des citoyens du monde entier se sont mobilisés et ont commencé à y croire. 

Dans plusieurs pays membres de l’OCDE, un mouvement spontané s’est emparé des espaces publics du jour au lendemain pour pratiquer une démocratie directe, à l’image des mouvements d’occupation des places au coeur des villes espagnoles un an plus tôt. Après que ces manifestations ont atteint Wall Street, le mouvement Occupy s’est mondialisé, et j’ai eu la chance d’y participer à Londres.

Le mouvement des « Indignés » est souvent perçu comme une lutte contre le capitalisme, mais, bien que la crise financière et les plans d’austérité qui l’ont suivie en aient été les déclencheurs, je ne crois pas que REUTERS/Andrew Winning cela corresponde à la réalité. À l’origine, Occupy n’est pas une protestation contre l’ordre établi, mais une démonstration par l’action qu’une meilleure façon de faire est possible, consistant à exploiter les capacités individuelles pour poursuivre des objectifs établis dans le cadre d’un processus politique intégrateur.

Occupy London a démarré par une journée d’action internationale, le 15 octobre 2011. Nous nous dirigions vers la Bourse de Londres mais nous sommes retrouvés – peut-être de manière inespérée – devant l’un des bâtiments les plus emblématiques de Londres, la Cathédrale St Paul. C’est là, au pied de cet édifice néoclassique, que le mouvement a installé son village de tentes, dans un sympathique désordre plein de vie et de fantaisie. Je ne dirais pas que tout s’y est déroulé à merveille, mais il y a des enseignements à tirer de ces cinq mois, qui pourraient nous aider à avancer à plus grande échelle.

La première leçon d’Occupy, c’est que la société civile peut être une vraie force de changement. Ceux qui ont rejoint le mouvement voulaient qu’il se passe quelque chose, sans nécessairement savoir quoi, ni même avec qui ils devaient y oeuvrer – maisl’expérience de l’éducation politique et de la participation a eu sur eux un effet addictif. Pendant l’année écoulée, des espaces publics ont été le théâtre de réunions de groupes de travail ad hoc qui se sont saisis du débat sur les politiques publiques et les difficiles arbitrages à opérer. À Londres, ces travaux ont abouti en quelques semaines à des déclarations sur les multinationales, l’économie, l’environnement et les collectivités locales.

Les résultats des mouvements d’occupation rendent irrecevable le postulat de certains responsables politiques selon lequel leurs décisions ne peuvent être comprises par les citoyens qu’ils servent. Lorsque les lieux communs sonnent creux – je crois qu’il est désormais clair pour tout le monde que les produits dérivés complexes n’avaient pas d’effet stabilisateur sur le système financier –, il existe un impératif démocratique : associer les citoyens ordinaires au processus d’élaboration des politiques, et prendre leur avis au sérieux.

Second enseignement d’Occupy : avec des gens enthousiastes qui partagent des objectifs communs, on peut mobiliser une énergie considérable. Toute l’organisation du site de St Paul par Occupy London – hébergement, cuisine, université, infirmerie, assainissement, conseil juridique, communication – a été mise sur pied en moins de 48 heures, sans aucune planification préalable. Une organisation ouverte à tous et non hiérarchisée peut être extraordinairement efficace, car elle peut engendrer des ressources et des idées totalement inédites. Les responsables politiques pourraient utiliser certains de ces outils pour étendre le champ des possibles, mais cela requiert un projet convaincant, qui donne toute leur place aux citoyens, tant dans le projet lui-même que dans l’élaboration de ce projet.

Occupy et les Indignados espagnols tiennent beaucoup à leur mode de décision par consensus au sein d’assemblées nombreuses. Abaisser les barrières à la participation permet d’ouvrir les processus délibératifs à davantage de personnes, y compris celles qui n’auraient pas eu l’idée de participer à la vie politique. Il est également indispensable que les voix dissidentes aient toute leur place. Bâtir un consensus peut être un processus long et lourd, mais il peut porter des fruits précieux. Cela s’apparente à ce que Kant nomme l’usage public de la raison : s’emparer de la sphère publique, comme le fait le mouvement Occupy, supprime certaines des limitations qui relèvent de l’usage privé de la raison, à savoir essentiellement les freins bureaucratiques à une parole franche et directe.

Nous le savons tous, nous sommes confrontés à d’immenses défis pour organiser nos économies, nos sociétés et nos gouvernements. Pour commencer à les relever, il faut dès maintenant encourager les idées audacieuses au sein et à l’extérieur des institutions.

L’expérience des mouvements populaires cette année a démontré une immense aspiration des peuples à participer à la vie politique – mais aussi un grand désenchantement à l’égard de systèmes perçus comme inféodés aux intérêts particuliers. L’idée selon laquelle les citoyens ordinaires ont été conduits à payer pour éponger l’ardoise des banquiers porte autant atteinte à l’idée de démocratie qu’aux principes fondamentaux d’équité. Ce n’est pas pour rien que le slogan « Nous sommes les 99 % » a eu un tel succès.

Il existe aussi des menaces externes à la gouvernance démocratique – et sans doute faudrait-il s’attaquer à certaines d’entre elles à l’échelle internationale. Les paradis fiscaux et l’opacité financière de certains territoires précipitent les gouvernements dans une course au moins-disant fiscal, dont leurs populations font les frais. C’est là l’une des causes majeures de l’aggravation des inégalités, si préjudiciable à la santé des sociétés. L’OCDE a joué un rôle important dans la prise en main de ces questions par les responsables politiques, mais ces efforts doivent être poursuivis et renforcés.

Il y a d’autres problèmes urgents à résoudre. Sans une réforme fondamentale du système bancaire qui mette fin à l’actuel équilibre entre privatisation des bénéfices et mutualisation des risques, il y aura d’autres crises, c’est une quasi-certitude. Par ailleurs, il nous faudra mener une réflexion vraiment audacieuse si nous voulons aligner nosobjectifs économiques sur les impératifs environnementaux.

Ces défis, de même que d’autres problèmes que nous connaissons, sont d’une ampleur gigantesque et aucune fraction de la société n’a la capacité d’y répondre de manière isolée. Les solutions ne peuvent passer que par une participation vaste et profonde à un débat qui donne toute sa place à l’égalité citoyenne. J’espère que les institutions mondiales et leurs agents prendront part à ce débat. L’OCDE, le Fonds monétaire international et d’autres organisations recèlent un savoir et une expertise considérables. En tout état de cause, la société civile évolue, et elle évolue rapidement. Elle devient de plus en plus sûre d’elle et de plus en plus capable. Pour tout un chacun, les leçons d’avenir continuent à émerger.

Référence

Pour plus d’informations sur Occupy London, voir occupylondon.org.uk 

©L’Observateur de l'OCDE N˚ 290-291 T1-T2 2012




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