Les classes moyennes en souffrance

La prospérité et la stabilité économique des pays développés reposent depuis longtemps sur les classes moyennes. Mais la crise exerce des pressions croissantes sur ce pilier de la société. Faut-il sauver les classes moyennes ?

La récession mondiale est techniquement terminée depuis un certain temps, mais on en ressent encore les effets dans le monde entier. Et pour comprendre l’obstacle majeur auquel se heurte une véritable reprise – faute pour nos dirigeants d’avoir perçu l’urgence de la situation – il faut revenir aux origines de cette crise.

Un mélange détonant d’avidité calculatrice et d’imprudence patente de la part de l’élite financière mondiale a déclenché une série de catastrophes économiques dans le monde, notamment un chômage de masse, la saisie de nombreux logements et une dette écrasante. À cela s’ajoute une crise de leadership : de nombreux responsables politiques proposent des solutions qui ne feront qu’aggraver les problèmes et qui continueront à récompenser ceux qui sont, en premier lieu, responsables de la crise.

Vous souvenez-vous des difficultés de Wall Street en septembre 2008 ? Les instances financières et politiques s’étaient alors réunies deux jours durant et avaient tout mis en oeuvre pour sauver la bourse. Mais quand il s’est agi des difficultés financières des gens ordinaires, ce sens de l’urgence s’est totalement évanoui. Et l’on peut en dire autant, malheureusement, de beaucoup d’autres pays. Les sauvetages se poursuivent en Europe, mais ce sont les banques que l’on sauve, pas les particuliers.

Partout dans le monde, les faucons de l’austérité et de la lutte contre les déficits ont détourné le débat économique en préconisant des réductions de dépenses, qui non seulement pèseront lourdement sur les familles et maintiendront des millions de gens au chômage, mais anéantiront aussi les chances de croissance et renforceront les problèmes de déficit à long terme qu’elles sont censées résoudre. Certaines de ces propositions émanent de responsables bien intentionnés mais mal avisés. D’autres proviennent de ceux qui tentent de se servir de cette crise pour nous ramener aux temps où les assurances sociales et autres programmes de protection fournissant les services publics essentiels, qui ont contribué à la croissance de la classe moyenne, n’existaient pas encore.

Aux États-Unis, plus de 4 millions de maisons ont été saisies depuis 2008. Le taux de chômage s’élève à 8,2 % et plus de 23 millions d’Américains sont sans emploi ou sous-employés. Beaucoup, à Washington et dans les médias, considèrent que c’est une « bonne nouvelle ». Mais, comme l’a récemment écrit Joseph Stiglitz, avec ce taux de croissance, il faudrait 13 ans pour atteindre le plein emploi. Il n’est pas besoin d’être Prix Nobel d’économie pour constater la lenteur de la reprise. Dans un récent sondage Gallup, 71 % des Américains se déclarent « très préoccupés » par la situation économique, ce qui en fait le souci numéro un du pays.

Pendant ce temps, la classe politique se fourvoie dans des débats sur les coupes budgétaires au lieu de chercher par tous les moyens à stimuler les revenus, la croissance et l’emploi, seule façon efficace de combattre les déficits. Et la classe moyenne américaine, moteur de tant de réussites, se trouve malmenée, ce qui sape une composante essentielle du rêve américain : la promessequ’en travaillant dur et en étant disciplinés, nos enfants peuvent réussir mieux que nous, de même que nous avons pu mieux réussir que la génération qui nous a précédée.

Les dégâts ne se font pas sentir qu’aux États- Unis. Le taux chômage dans la zone euro est de 10,8 %, et l’on prévoit une hausse record à 11 % d’ici fin 2012. Le chômage progresse aussi au Royaume-Uni : il était de 8,4 % fin 2011. Dans ma Grèce natale, le chômage atteint 21 % et, en Espagne, où le taux de chômage des jeunes dépasse les 50 %, on parle désormais de « génération perdue ».

Face à cette réalité maussade, une dynamique de fond émerge, alimentée par les médias sociaux et l’engagement des communautés. On peut penser que ce ne sont pas tant les responsables politiques qui feront émerger les véritables solutions que ces millions d’individus, au sein de milliers de communautés, qui prennent l’initiative de partager, de s’engager, de sympathiser, de résoudre les problèmes et de revendiquer une certaine maîtrise de leur avenir.

Dans Abundance: The Future is Better Than You Think, Peter Diamandis et Steven Kotler décrivent la trajectoire d’innovateurs brillants et altruistes qui emploient toute leur énergie à améliorer la condition humaine. Ils nous rappellent ainsi qu’il est possible de changer le monde en puisant dans l’intelligence et la sagesse collectives. Ils évoquent le cas de Burt Rutan, un ingénieur californien qui, déçu par le programme d’exploration spatiale du gouvernement américain, a conçu un vaisseau spatial habitable plus performant que le modèle officiel, à moindre coût.

Les auteurs insistent sur ce qu’ils appellent « le milliard qui monte », à savoir les plus pauvres de notre planète dont, auparavant, on n’entendait jamais la voix. Or, d’ici à 2020, la communauté des internautes comptera environ 3 milliards de membres de plus, ce qui créera, selon les auteurs, une « métaintelligence collective géante ».

Au final, nous devons choisir quel type de société nous voulons. Il est assurément dans l’intérêt public que la société soit composéed’une classe moyenne en progression, et qu’elle assure l’égalité des chances et l’ascension sociale. Ce qui fait défaut, du moins pour l’instant, c’est la volonté politique menant à cette vision largement partagée. Certains intérêts particuliers ont pris le contrôle du système et ont fait obstacle à ce modèle.

La question est de savoir si ces obstacles engendreront cynisme et apathie ou si nous trouverons d’autres voies. En tant qu’optimiste invétérée, je suis persuadée qu’avec l’aide de la technologie et des médias sociaux, nous saurons atteindre la masse critique porteuse des changements dont nous avons tant besoin.

Références

Diamandis, Peter et Steven Kotler (2012), Abundance: The Future is Better Than You Think, Free Press, New York. 

Voir www.huffingtonpost.com

©L’Observateur de l'OCDE N˚ 290-291 T1-T2 2012




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