Une nouvelle vision de la croissance et du bien-être

Si en 2012 les gros titres économiques sont un peu moins sombres, ce n’est pas pour autant le Printemps de l’OCDE. La crise économique et financière a laissé de profondes cicatrices, qui mettront du temps à se refermer et influenceront les politiques des années qui viennent.

Baisse de la production potentielle, progression du chômage global et de longue durée, ampleur de la dette publique et privée, volatilité des marchés financiers : voici certaines caractéristiques d’une réalité nouvelle à laquelle les décideurs politiques doivent faire face. L’inégalité des revenus, qui s’est également accentuée, va affecter la croissance à long terme, dans un contexte d’augmentation des coûts liés à la lutte contre le changement climatique. Les défis à relever sont immenses.

Si les pays avancés veulent échapper à une diminution de la croissance et du bienêtre, il faut exclure le retour au statu quo. Dans la « nouvelle normalité », celle d’une croissance molle et d’une pression accrue sur les finances publiques, il est difficile de préserver les systèmes de protection sociale et de répondre à des coûts sociaux croissants. Les décideurs vont devoir prendre des initiatives décisives, mais pour assurer la croissance à long terme, il faudra aller plus loin.

La croissance des économies avancées, proches de la « frontière technologique », dépendra de leur capacité à repousser cette frontière en mobilisant de nouvelles sources de croissance.

En revanche, les économies émergentes, qui s’efforcent de rattraper les économies avancées, devraient voir leur croissance se maintenir. Mais, si le processus de basculement de la richesse, c’est-à-dire le rééquilibrage du PIB mondial en faveur de l’Asie et des autres grandes économies émergentes, représente une opportunité, c’est aussi un véritable défi planétaire.

La crise a montré que l’instabilité est inhérente aux économies de marché. La période de « grande modération », qui devait être marquée par une moindre volatilité des cycles économiques, s’est révélée source d’illusions et de dangers. De nombreuses mesures malvenues relatives aux marchés de capitaux, des incitations inadaptées et des mécanismes de contrôle insuffisants ont créé un environnement dans lequel prise de risques excessifs et (mauvaise) affectation des ressources à des investissements non durables étaient devenues courantes.

Les déséquilibres internationaux, notamment entre pays excédentaires et déficitaires, ont découlé de choix erronés en matière d’épargne et d’investissements, ainsi que de politiques inadaptées d’accumulation de réserves et de taux de change. La mondialisation et l’interdépendance affectant tous les aspects économiques et sociaux de notre vie, ces politiques à visées nationales se sont révélées contre-productives. En période de transfert de richesses, cela constitue une raison supplémentaire pour renforcer la coopération internationale entre économies avancées et émergentes, afin de prévenir un déséquilibre de la croissance mondiale dans les années à venir.

Pour identifier les défaillances du marché, il est essentiel de comprendre pourquoi les déséquilibres persistent et s’accentuent au niveau mondial, national et dans les entreprises. Pour les redresser, il faudra changer de démarche, de réflexion et de mode d’élaboration des politiques.

Prenons le problème de l’explosion de la dette publique depuis le début de la crise. Les politiques publiques internes en sont, certes, partiellement responsables. Certains pays de l’OCDE, qui n’avaient pas fait d’efforts de rééquilibrage budgétaire lors de périodes fastes, le paient aujourd’hui au prix fort. D’autres pays, dont les finances publiques paraissaient pourtant saines avant la crise, ressentent aujourd’hui très durement les effets de politiques laxistes propices à la formation de bulles immobilières et à l’endettement privé.

Le lien entre finances publiques et croissance mérite plus d’attention. On le sait désormais, une augmentation trop forte de la dette affecte la croissance de manière permanente. Une meilleure répartition des dépenses et de la fiscalité peut contribuer à y remédier. Il faut désormais davantage s’intéresser à la prestation de biens publics, tels que l’éducation, la santé, la protection de l’environnement, et à la définition du rôle que l’État et les marchés peuvent jouer en la matière.

Vers une nouvelle vision de la croissance

En dernière analyse, le paradigme d’avant la crise n’était pas économiquement, socialement et environnementalement viable. Une nouvelle vision du bien-être est nécessaire, tant pour les économies avancées qu’émergentes, prenant en compte les défis nouveaux, les opportunités nouvelles et les nouvelles sources de croissance. Cette vision doit promouvoir la croissance verte et l’innovation, ainsi que les compétences, l’inventivité et d’autres « actifs immatériels » sources de valeur ajoutée. Elle doit se pencher sur certaines des causes de la crise, notamment sur la réforme des marchés de capitaux, afin de favoriser stabilité et croissance, de décourager les investissements hasardeux et de sauvegarder les intérêts publics plus généraux. La croissance, dans ce modèle, serait plus intégratrice qu’avant la crise, l’exclusion et le creusement des inégalités affectant à long terme le bien-être. L’amélioration de la qualité de vie y serait reconnue en tant qu’objectif politique indépendant et mesurable.

Mettre en oeuvre ce modèle de croissance inclusive exigerait une compréhension des relations et des arbitrages existant entre une infinité de facteurs, mais aussi une analyse des retombées des choix politiques possibles.

À titre d’exemple, prenons les inégalités, qui se sont creusées dans beaucoup de pays de l’OCDE lors des dernières décennies. La fameuse « vague de croissance » n’a pas bénéficié à tous ; dans certains pays, une proportion restreinte de hauts revenus s’est taillée la part du lion, tandis que d’autres revenus n’augmentaient pas ou peu. Quels seraient les effets des réformes visant à relancer la croissance sur les inégalités ? Par ailleurs, quelles politiques de redistribution favoriseraient la croissance à long terme ? Quelle place pour la complémentarité ou l’arbitrage ? Certaines politiques pourraient générer un double dividende : une augmentation à long terme du PIB par habitant, accompagnée d’une réduction des inégalités. C’est le cas des politiques de formation, d’intégration, ou d’accès des femmes à un travail décent.

Mais d’autres politiques appellent des arbitrages. Ainsi, une réforme fiscale taxant davantage la consommation et l’immobilier, mais moins les revenus du travail et des entreprises, pourrait avoir un effet incitatif sur l’emploi, l’épargne et l’investissement, tout en risquant de porter atteinte à la justice fiscale si ces mesures dégressives n’étaient pas assorties de transferts en faveur des bas revenus.

Le potentiel vert

Tout en contribuant à la lutte contre le renchérissement des combustibles fossiles et à la lutte contre le changement climatique, la croissance verte représente à maints égards une promesse de bien-être accru, notamment en termes de capital humain, de technologie et d’innovation. Les stratégies de croissance verte doivent être centrées sur les synergies entre politiques économique et environnementale, et prendre pleinement en compte la valeur du capital naturel en tant que facteur de production à part entière.

Étant donné les technologies de production existantes et le comportement des consommateurs, nous savons qu’il existe une frontière, une limite au-delà de laquelle l’épuisement du capital naturel aura des conséquences néfastes sur la croissance globale. Nous ne savons pas exactement où situer cette frontière, mais nous sommes conscients qu’il nous faut promouvoir une croissance qui ne repose pas sur l’épuisement de ce capital. Nous savons également que l’innovation est indispensable pour repousser les limites de la frontière technologique et réaliser ce découplage. Le PIB, en tant que mesure centrale du progrès économique, ne prend pas en compte la contribution des actifs naturels à la prospérité et au bien-être ; le nouveau modèle de croissance devrait donc remédier à cela en recourant à des indicateurs incluant la qualité et la composition de la croissance.

La croissance verte soulève des interrogations légitimes. Dans quelle mesure, par exemple, la création d’une taxe sur le carbone aurait-elle un effet néfaste sur l’emploi ou inciterait-elle les industries fortement dépendantes du carbone à se délocaliser ? Il est essentiel pour la compétitivité d’appréhender les effets redistributifs des politiques environnementales.

L’évaluation des impacts futurs est également cruciale, et notre approche doit aussi s’inscrire dans une perspective de plus long terme : les impacts environnementaux sont cumulatifs et parfois irréversibles. Même si les politiques ne sont pas irréversibles, la croissance et le progrès technologique tendent à se nourrir mutuellement, générant ainsi des interdépendances et des verrouillages ; l’inertie dans les secteurs de l’énergie et des transports en témoigne. Il faut agir maintenant pour prévenir cette situation et en anticiper les effets néfastes, voire catastrophiques, en évitant des coûts économiques élevés à venir.

Notre nouvelle vision ne devrait pas non plus se limiter à quelques facteurs économiques. Pour élaborer et évaluer des politiques devenues mondiales, ou pour mesurer lesperformances globales d’un pays, on ne peut plus avoir recours au modèle classique d’avant la crise, axé sur la production et l’efficacité économique pure. Nous avons besoin, au contraire, d’une fonction de bienêtre multidimentionnelle, capable de rendre compte du fait qu’une société peut choisir de sacrifier la croissance économique à court terme à d’autres priorités liées au bien-être, comme les soins de santé ou l’équilibre entre vie privée et professionnelle.

Ce cadre multidimensionnel nous permettrait de dresser un tableau cohérent des relations entre les variables, et d’identifier la source des déséquilibres et des défaillances potentielles du marché, afin d’élaborer des politiques et des stratégies de long terme.

L’OCDE est riche d’une expérience transversale d’un demi-siècle en matière d’analyse et de conseil sur les causes de la croissance. La crise nous a appris que notre modèle de croissance doit être réexaminé et modifié pour faire face aux défis futurs. Notre nouveau modèle nous aidera à comprendre comment les choix effectués en matière de politiques économiques, structurelles et institutionnelles façonneront les perspectives de croissance mondiale dans 50 ans. Avant tout, il nous aidera à concevoir de meilleures politiques pour des vies meilleures.

Références

OCDE/Banque mondiale (2012), Promoting Inclusive Growth: Challenges and Policies, Paris.

Padoan, Pier Carlo, « Changements de paradigme », L’Annuel de l’OCDE 2012, Paris.

Padoan, Pier Carlo (2010), « De la crise à la reprise : passer à la vitesse supérieure », L’Observateur de l’OCDE n° 278.

Voir aussi : « World economy: Crisis over? Chief Economist Pier Carlo Padoan explains » 

©L’Observateur de l'OCDE N˚290-291 T1-T2 2012




Données économiques

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier en anglais par courrier


Edition en ligne
Editions précédentes

Ne manquez pas

  • G20: « Le temps est venu d’accroître les dépenses publiques » (Le Monde)
  • En France, les inégalités salariales se réduisent chaque année. Les salaires des femmes cadres de moins de 30 ans sont « seulement » inférieurs de 5 % à celui des hommes, selon l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) dans une étude publiée en mars 2015.Les réseaux féminins ont-ils encore un rôle à jouer dans le monde du travail ? (Le Monde)
  • Pourquoi les fils d’immigrés ne réussissent-ils pas à l’école aussi bien que leurs sœurs? Un article du journal Le Monde.
  • L'intégration rapide des réfugiés est la clé de la croissance économique en Europe, selon le FMI et l'OCDE, présents à Davos, le forum économique mondial qui se déroule du 20 au 23 janvier. Lire l'article du Monde ici.

  • Expliquez-nous... l'OCDE par FranceInfo
  • "Nous avançons à une vitesse d'escargot" sur le climat, estime Ban Ki-moon. Le secrétaire général des Nations Unies confie au journal Le Monde son optimisme sur la conclusion d’un accord international permettant de contenir le réchauffement en cours, en dépit des obstacles.
  • La France est "l'un des pays où l'anxiété en classe est la plus fortement ressentie" explique Eric Charbonnier, analyste à l'OCDE.
  • Après le vote des mesures sociales demandées par l'Union européenne et le FMI, prévu pour le 22 juillet au soir, le gouvernement grec "va reprendre immédiatement les négociations avec les institutions, UE, BCE et FMI, qui doivent durer jusqu'au 20 août au plus tard".
  • Peut-on réduire l'immigration légale? Le député français de l’Yonne Guillaume Larrivé, membre de l'opposition, a proposé que les parlementaires fixent des plafonds d’immigration annuels. Thomas Liebig, spécialiste des migrations internationales à l’OCDE, analyse cette proposition pour le journal La Croix.
  • "Les 40% les plus pauvres, les classes moyennes, manquent de moyens pour investir dans le capital humain", explique à L'Express l'économiste Michael Förster, spécialiste des inégalités à l'OCDE.
  • La lutte contre le travail au noir franchit un nouveau seuil. Selon le bilan 2014 publié par Les Echos, le montant total des redressements imposés par les Urssaf pour « travail dissimulé » s’est élevé à 401 millions d’euros, contre 320 millions l’année précédente.
  • Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon rallie le soutien de l’OCDE: « 2015 est une année des plus cruciales pour l’humanité ».

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2016