Cohésion sociale : des slogans aux actes

©Nir Elias/Reuters

« Que quelques-uns s’enrichissent d’abord », disait Deng Xiaoping. Pourtant, au printemps 2011, les autorités de la ville de Pékin ont interdit des affiches publicitaires vantant des produits de luxe, au motif qu’elles risquaient de créer « un environnement politiquement malsain ».

La croissance présente l’inconvénient d’aller souvent de pair avec une augmentation des inégalités. Elle ne se traduit pas nécessairement par un relèvement du niveau de satisfaction et de bien-être ; c’est même loin d’être le cas, comme le montrent les exemples de la Thaïlande et de la Tunisie. Qu’arrive-t-il si les fruits de la croissance ne sont pas partagés, si l’opinion a le sentiment que les inégalités de revenu se creusent et que les prix alimentaires montent en flèche ? Précisément l’instauration de cet « environnement politiquement malsain » si redouté.

Lors du Printemps arabe, des millions de personnes ont exprimé leur exaspération en manifestant. De la place Tahrir aux rues de Tunis, une classe moyenne émergente et nombreuse a démontré sa formidable capacité de mobilisation, exigeant des gouvernements ouverts et transparents, et de meilleurs services publics. Comment les gouvernements peuvent-ils la satisfaire ? Comment s’y prendre pour redistribuer les fruits de la croissance ?

Un nouvel agenda politique s’impose, qui mette l’accent non plus seulement sur la croissance, mais aussi sur l’ouverture, l’équité et l’intégration. La cohésion sociale doit être au coeur du processus d’élaboration des politiques. À défaut, nous pourrions nous (re)trouver dans un cercle vicieux où les inégalités créent un sentiment d’injustice, lequel pourrait déboucher sur des manifestations (de masse) et sur des accès de violence. La paix sociale et la stabilité, de même que la croissance à long terme, pourraient s’en trouver compromises.

Comment les gouvernements peuvent-ils favoriser la cohésion sociale ? Le Centre de Développement de l’OCDE apporte des éléments de réponse dans ses Perspectives du développement mondial 2012 – La cohésion sociale dans un monde en mutation. Ce nouveau rapport témoigne de la volonté constante du Centre de Développement d’aller au-devant des grandes questions de notre époque : de la fiscalité au rôle fédérateur du football, le sentiment d’appartenance à une collectivité est fondamental. Cette notion, combinée à l’égalité des chances, constitue l’essence même de la cohésion sociale.

Depuis dix ans, le monde s’est engagé dans une évolution historique majeure : le centre de gravité économique de la planète s’est déplacé vers l’Est et le Sud. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2000, les pays de l’OCDE représentaient environ 60 % du PIB mondial ; leur part n’était plus que de 51 % en 2010, et elle tombera à 43 % en 2030. En outre, entre 2000 et 2010, les économies à forte croissance ont eu un taux de croissance par habitant deux fois supérieur à celui des pays de l’OCDE à revenu élevé.

Ce déplacement de la richesse offre une occasion unique de favoriser le développement et la cohésion sociale. Dans les économies à forte croissance, les recettes fiscales sont passées de 20 % du PIB en moyenne en 2000 à 27 % en 2008. Ces pays disposent désormais des moyens (budgétaires) pour financer des politiques sociales qui peuvent faire progresser les sociétés. Mais le peuvent-elles vraiment ?

Oui, selon le rapport du Centre de Développement précité. Les pays de l’OCDE qui se caractérisaient initialement par de fortes inégalités de revenus parviennent désormais à redistribuer les richesses à travers la fiscalité et les transferts. Le défi est alors de ne laisser personne au bord du chemin. Pour qu’il y ait cohésion sociale, il faut réduire les inégalités entre les groupes et faire en sorte que tous les citoyens – pauvres, classes moyennes, riches – soient pleinement intégrés.

Ces dix dernières années, des centaines de millions de personnes sont sorties de la pauvreté. Mais, comme le rappelle ce rapport, les classes moyennes émergentes ne doivent pas non plus être ignorées. Aujourd’hui, la classe moyenne mondiale – les personnes disposant de 10 à 100 dollars par jour – représente 2 milliards d’individus, dont près de 1 milliard vivent dans les pays à forte croissance. D’après les projections, ce chiffre devrait dépasser 3 milliards en 2030.

Les classes moyennes émergentes constituent un acteur économique et social majeur car elles peuvent être moteur de croissance, en particulier dans les pays en développement très vastes comme la Chine et l’Inde. Elles peuvent aussi grandement favoriser la cohésion sociale, et leurs attentes sont de plus en plus fortes. Cela suppose un contrat social entre les citoyens et l’État, lequel doit améliorer quantitativement et qualitativement les services publics en contrepartie des impôts versés par les citoyens. Un tel contrat permettrait d’alimenter un cercle vertueux, bénéfique non seulement à la croissance mais aussi à la cohésion sociale. Les citoyens acceptent plus facilement de payer des impôts s’ils ont un sentiment d’appartenance à une collectivité. La politique fiscale est donc un bon point de départ.

Comme le souligne le rapport, les politiques budgétaire, sociale et d’emploi sont indissociables. Grâce à certaines avancées récentes en matière de protection sociale, les plus pauvres sont couverts par des prestations sociales, et les plus riches par des systèmes par capitalisation ou des assurances privées. Mais un nombre considérable de travailleurs des classes moyennes (du secteur informel) passent entre les mailles du filet de protection sociale. Des systèmes de protection plus complets devraient donc couvrir toutes les catégories de la population.

Un meilleur encadrement du travail est également nécessaire. L’objectif doit être de créer davantage d’emplois « de qualité » et de réduire la dichotomie qui existe au sein des marchés du travail – entre contrats standard et non standard, et entre marché officiel et économie informelle. Cette étape sera cruciale pour réduire les inégalités et améliorer la cohésion sociale.

Une série de questions transversales doit également être traitée de manière cohérente, notamment l’éducation, la parité hommesfemmes, la politique alimentaire, l’intégration des immigrés et les institutions.

« La réalité est une illusion, certes, mais une illusion tenace », disait Albert Einstein. Il est dangereux d’ignorer les aspirations des individus et les réalités auxquelles ils sont confrontés. Les politiques qui n’en tiendraient pas compte, même bonnes sur le papier, seraient vouées à l’échec, et il est également essentiel de ménager un espace à l’expression des opinions divergentes.

La cohésion sociale est à la fois un vecteur de développement et une fin en soi. Cet objectif serait-il la quête du Graal du XXIe siècle ? Armons-nous alors d’une vision et d’une détermination sans faille – et d’un brin d’optimisme. À défaut, nous pourrions bientôt connaître des temps difficiles. Anne-Lise Prigent

Références

OCDE (2011), Perspectives du développement mondial 2012 – La cohésion sociale dans un monde en mutation, Centre de Développement de l’OCDE, Paris. Voir www.oecd.org/dev/perspectives

Pour en savoir plus sur la cohésion sociale, voir Wikiprogress : www.wikiprogress.org

Centre de Développement de l’OCDE : www.oecd.org/dev-fr

Cet article est une traduction de "Social cohesion: Making it happen", du blog www.OECDInsights.org 

©L’Observateur de l’OCDE n° 287, T4 2011




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