Une classe moyenne émergente

Mario Pezzini ©OCDE

L’augmentation du revenu moyen et la diminution du niveau de pauvreté absolue, en particulier ces dix dernières années, suggèrent qu’une proportion croissante de la population mondiale n’est ni riche ni pauvre par rapport aux normes nationales mais se situe dans le milieu de l’échelle des revenus.

En 2009, la « classe moyenne » comptait environ 1,8 milliard d’individus, l’Europe (664 millions), l’Asie (525 millions) et l’Amérique du Nord (338 millions) représentant le nombre de personnes le plus important appartenant à ce groupe. Même en Afrique, où l’essor des classes moyennes est resté limité, leur progression est cependant sensible et a contribué à une hausse de la consommation intérieure dans de nombreux pays. Les ventes de réfrigérateurs, de télévisions, de téléphones portables, de deux-roues et d’automobiles ont explosé dans pratiquement tous les pays d’Afrique ces dernières années. Par exemple, au Ghana, le nombre de propriétaires d’automobiles et de motos a progressé de 81 % depuis 2006.

Cet essor se poursuit : la classe moyenne mondiale passera de 1,8 milliard de personnes en 2009 à 3,2 milliards en 2020, et à 4,9 milliards en 2030. Cette progression sera tirée par l’Asie, qui représentera, en 2030, 66 % de la classe moyenne mondiale et 59 % de la consommation des classes moyennes, contre 28 % et 23 % respectivement en 2009 (voir le graphique).

La « classe moyenne émergente » des pays en développement joue un rôle économique et social déterminant, puisqu’elle représente un moteur de croissance, surtout dans les pays les plus grands comme la Chine ou l’Inde, mais aussi en Afrique subsaharienne. Les classes moyennes ont toujours accumulé du capital, qu’il soit physique (usines, équipements ou logements) ou humain (éducation ou santé). En faisant de cette nouvelle catégorie de population à revenu intermédiaire une classe moyenne stable, on jettera des bases solides pour le progrès économique en stimulant la consommation et la demande intérieure.

L’évolution comparée du Brésil et de la Corée en donne un bon exemple. Dans les années 1960, ces deux pays affichaient des niveaux de revenus et des taux de croissance comparables. Toutefois, dans les années 1980, la classe moyenne ne représentait que 29 % de la population brésilienne en raison d’inégalités marquées, contre 53 % de la population coréenne. C’est cette classe moyenne qui a permis à la Corée de diminuer progressivement la part des exportations au profit de la consommation intérieure, une transition qui n’a pas pu être opérée au Brésil à l’époque. Aujourd’hui, le Brésil a cette possibilité : grâce au recul de la pauvreté qui touchait près 40 % de la population en 2001 contre 25 % environ en 2009, 31 millions de personnes ont rejoint la classe moyenne, qui représente aujourd’hui 52 % de la population totale.

Si les classes moyennes constituent un moteur de la consommation et de la demande intérieure, elles jouent aussi un rôle social déterminant. En effet, elles sont réputées soutenir la démocratie et les partis politiques progressistes mais modérés. Une classe moyenne forte peut donc influer sur le développement économique en s’impliquant plus activement dans le processus politique, en apportant son soutien à des programmes politiques et électoraux, en particulier ceux qui favorisent une croissance solidaire.

Bien que leurs niveaux de revenus soient supérieurs au seuil de pauvreté, ces classes moyennes demeurent souvent vulnérables. Leurs caractéristiques en termes d’emploi (poids du secteur informel), d’éducation (faible taux de diplômés de l’enseignement supérieur) et de consommation ne correspondent pas aux conceptions traditionnelles d’une classe moyenne capable de tirer la consommation intérieure et la croissance. Par exemple, en Bolivie, au Brésil, au Chili et au Mexique, 44 millions de travailleurs des classes moyennes travaillent dans le secteur informel, soit plus de 60 % des 72 millions de travailleurs des classes moyennes. Dans ces conditions, les systèmes de protection sociale ne peuvent atteindre ne serait-ce que la moitié de ces travailleurs, le taux de couverture des travailleurs du secteur informel étant extrêmement faible : inférieur à 15 % au Brésil, au Chili et au Mexique, et négligeable en Bolivie.

Ce type de classe moyenne n’est pas comparable à celui qui s’est imposé comme le moteur du développement dans de nombreux pays de l’OCDE.

La vulnérabilité de ces nouvelles populations en Afrique est encore plus frappante. Malgré une tendance favorable à l’expansion de la classe moyenne, il est encore rare de posséder des biens durables comme des voitures, même si la situation s’améliore. Même dans des pays comme l’Île Maurice ou l’Afrique du Sud, où le nombre de propriétaires de biens durables a fortement augmenté, moins d’un cinquième des ménages possèdent une voiture.

Une telle vulnérabilité est d’autant plus préoccupante que, si les classes moyennes ont des revenus précaires et des emplois instables, on ne peut compter sur leur consommation pour tirer le développement national, et leur croissance ne constitue pas un signe de progrès social. Surtout, leurs préférences politiques peuvent tendre vers des courants populistes qui ne sont pas nécessairement propices à une bonne gestion économique.

Dans les pays émergents et en développement, les attentes de la classe moyenne grandissent et évoluent au rythme de l’amélioration de la situation économique, conformément à « l’effet tunnel » observé par Hirschman. La classe moyenne ne se contente plus d’avoir accès aux services publics : elle est de plus en plus préoccupée par leur qualité. Or il est beaucoup plus difficile de répondre à cette demande de qualité que d’offrir uniquement accès aux services publics, ce qui est source de tensions, de conflits et de troubles politiques.

Le Chili offre un exemple récent : après des décennies de croissance économique soutenue, il s’est imposé sur l’échiquier international, fort d’une économie compétitive. Néanmoins, au second semestre 2011, les étudiants ont manifesté en masse contre le gouvernement, demandant un accès élargi à une éducation de qualité et à moindre coût. Après l’accès à l’éducation, les étudiants revendiquent désormais une éducation moins onéreuse et de meilleure qualité, ce qui est beaucoup plus difficile à fournir. Parallèlement à l’explosion de la demande de services publics, la capacité de l’État à répondre à cette demande augmente également, mais moins rapidement.

La classe moyenne demeurant vulnérable, elle n’est pas satisfaite des services publics. Les pouvoirs publics devraient prendre des mesures pour atténuer cette vulnérabilité et bénéficier ainsi du soutien de la classe moyenne. L’action publique doit oeuvrer en faveur de l’ascension sociale, notamment via l’éducation, et mettre en place les dispositifs permettant de protéger les groupes les plus vulnérables face aux risques de la vie (chômage, vieillesse, handicap, responsabilités parentales).

Avec une offre de services publics de bonne qualité, la classe moyenne peut aider à établir un système de protection sociale de grande ampleur, en participant aux systèmes financés par des cotisations. Si la qualité des services publics est médiocre, les classes moyennes risquent de se considérer comme les perdantes de la négociation budgétaire et seront moins enclines à contribuer au financement du secteur public.

Si la classe moyenne se développe rapidement dans les pays émergents et en développement, elle s’amenuise dans les pays riches et se sent incapable de préserver le niveau de vie qui la caractérise depuis plusieurs siècles. En Grande-Bretagne, en Israël et en Espagne, ainsi que dans de nombreux autres pays, la population manifeste contre une situation qui est devenue, pour beaucoup, insupportable. Les classes moyenne et ouvrière supportent de manière excessive le poids de la crise économique : la perte de leur patrimoine et de leurs revenus au profit des catégories de population les plus aisées n’est plus acceptable.

Les attentes croissantes de la classe moyenne qui progresse dans les pays en développement contrastent avec la stagnation du niveau de vie de la classe moyenne des pays de l’OCDE, qui s’amenuise. Aujourd’hui, toutes deux se mobilisent : fortes de leurs spécificités, ces classes moyennes pourront-elles être force de changement ?

Liens recommandés

BAfD (2011), « The Middle of the Pyramid: Dynamics of the Middle Class in Africa », Market Brief, 20 avril.

OCDE (2011), Perspectives économiques de l’Amérique latine 2011 : Une région de classes moyennes ?, Éditions OCDE.

OCDE (2011), Perspectives du développement mondial 2012 : La cohésion sociale dans un monde en mutation, Éditions OCDE.

Centre de Développement : www.oecd.org/dev-fr

©L’Annuel de l’OCDE 2012




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