Des compétences pour innover

Charles Fadel ©OCDE

Les besoins de main-d’oeuvre évoluant avec le progrès technologique, les compétences doivent s’adapter au même rythme pour que les économies restent compétitives.

En cette deuxième décennie du XXIe siècle, le monde est confronté à des défis économiques, sociétaux et individuels prenant la forme de la mondialisation, des changements climatiques et de marchés de l’emploi instables. Ces difficultés mettent les États à rude épreuve et ébranlent la confiance des gens dans l’avenir. Parallèlement, la croissance exponentielle des technologies entraîne une multiplication rapide des problèmes et aggrave la fracture sociale dans nombre de pays et de régions des mondes développés et en développement.

Les besoins du marché du travail évoluent vite. Enquête après enquête, les employeurs affirment vouloir recruter des personnes maîtrisant non seulement des contenus, mais aussi des savoirfaire. De nouvelles répartitions du travail apparaissent, alors qu’un nombre croissant de pays développés automatisent les activités de nature répétitive ou les délocalisent. Même des activités spécialisées et non répétitives, comme la recherche juridique et la conception de microprocesseurs, quittent les pays développés.

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L’économiste Alan Blinder, de l’Université de Princeton, a montré qu’aux États-Unis, entre 22 % et 29 % des emplois, soit 30 à 40 millions, étaient exposés à la délocalisation. Les métiers concernés impliquent des prestations d’exécution impersonnelle (par exemple, opérateurs de centres d’appel et chercheurs, aux deux extrémités de l’échelle salariale), par opposition aux prestations d’exécution personnelle (par exemple, gardien d’immeuble, aide maternelle et chirurgien ou PDG). En combinant les distinctions établies par Blinder quant au mode d’exécution de la prestation (recours aux technologies des communications et de transport) avec la dichotomie tâches répétitives-non répétitives de Levy, Murnane et Autor (recours à l’informatique), on obtient les quatre types d’activités futures.

Les deux types d’activités impersonnelles quittent les pays développés. Les activités répétitives et impersonnelles (opérateurs de centres d’appel et comptables, par exemple), facilement délocalisées, continuent d’être confiées aux prestataires qualifiés étrangers les mieux disants. De même, les activités non répétitives (pathologistes, analystes juridiques) sont susceptibles d’être délocalisées à mesure que les compétences spécialisées se diffusent vers les pays à bas salaires et les technologies des communications progressent.

Ce n’est pas le cas des deux types d’activités d’exécution personnelle, répétitives et non répétitives. Les premières (chauffeurs de taxi et aides maternelles, par exemple) restent sur place mais continuent d’être mal rémunérées. Les salaires augmentent lorsqu’il y a pénurie de main-d’oeuvre (due, par exemple, à un resserrement des politiques d’immigration), que le progrès technique et le recours à des professionnels hautement qualifiés apportent une valeur ajoutée aux services, ou que les salaires sont complétés dans le cadre de programmes publics. Quant aux secondes (chirurgiens, PDG), il est probable qu’elles demeureront encore longtemps sur place, en fonction de la vitesse à laquelle les innovations technologiques (téléprésence, télémédecine, robotique, intelligence artificielle et installations intelligentes en libre-service) se répandront.

Quelles que soient leurs perspectives à long terme, pratiquement tous les pays sont confrontés à une certaine forme de désorganisation ou de restructuration de la population active, se manifestant par des phénomènes de fort chômage et de sous-emploi, ou encore par des pressions accrues en faveur de nouvelles formations et de préparation professionnelle plus en phase avec la nouvelle donne.

Comment les systèmes éducatifs peuvent-ils s’adapter ? L’enseignement reste à la traîne du progrès technique, comme déjà à l’époque de la révolution industrielle. Le monde du XXIe siècle ne ressemblant guère à celui de la fin du XIXe, la refonte totale des programmes d’enseignement n’a que trop tardé. Ils ont été bien sûr retouchés, mais jamais remaniés en profondeur au profit des connaissances et des compétences.

Le savoir transmis doit être pertinent. Le manque de motivation, voire le décrochage, des élèves trahit l’inaptitude des systèmes d’enseignement à créer un lien entre les programmes et le monde réel. Or, cela est crucial pour répondre aux besoins de l’économie et de la société. Il faut revoir l’importance et l’applicabilité de ce qui est enseigné afin de trouver un meilleur équilibre entre théorie et pratique.

Quant aux compétences, elles sont nécessaires pour faire fructifier l’enseignement reçu. Des compétences plus évoluées (« compétences du XXIe siècle ») comme la créativité, la pensée critique, le sens de la communication et de la collaboration, sont essentielles pour fournir un travail de qualité et assimiler de nouvelles connaissances. Comme l’OCDE l’a souligné dans une publication de 2009, Formation et emploi, « l’apprentissage scolaire est abstrait, théorique et organisé en disciplines, alors que la vie active est concrète, spécialisée et organisée en problèmes et en projets. » Il existe un net consensus général quant aux compétences nécessaires et à la façon dont les méthodes pédagogiques faisant appel aux projets peuvent en favoriser l’acquisition.

La créativité se distingue des autres compétences en ce qu’elle précède l’innovation. Or, aussi bien dans les pays que dans les organisations, on table désormais sur la créativité et l’innovation pour résoudre le problème de l’employabilité et sortir des crises sociétales. Il n’est donc pas étonnant que les 14 « grands défis » recensés par l’Académie nationale des sciences américaine présentent tous un rapport avec les innovations, notamment dans les domaines de l’énergie, des technologies de l’information et des communications, de la santé et, de façon plus notable, de l’apprentissage personnalisé.

En ce qui concerne l’employabilité, il serait vain de croire que les grandes entreprises traditionnelles constituent la seule source d’emplois car, au total, ce sont surtout les petites et moyennes entreprises qui en créent. Même au sein des grandes entreprises, les employés doivent innover pour justifier leur emploi. L’entrepreneuriat et « l’intrapreneuriat » sont le moteur naturel de la croissance économique. De plus en plus, les actifs devront créer leur propre emploi, à l’intérieur comme à l’extérieur des grands groupes et des PME.

Sur le plan sociétal, les problèmes structurels appelés à durer, tels que l’instabilité financière et le réchauffement planétaire, requièrent des solutions originales et innovantes, ainsi qu’une collaboration d’une ampleur inégalée dans l’histoire de l’humanité. Pour reprendre les termes du Prix Nobel Christian de Duve : « Nous avons développé des traits de caractère [comme l’égoïsme de groupe] qui conduiront à l’extinction de l’humanité — nous devons donc apprendre à les maîtriser ». Cette dernière citation convient bien à la célèbre phrase d’Albert Einstein : « L’imagination est plus importante que le savoir ».

Liens recommandés

Fadel, Charles et Trilling, Bernie, 21st Century Skills: Learning for Life in Our Times, www.21stcenturyskillsbook.com/index.php

Voir aussi www.oecd.org/innovation-fr et www.oecd.org/education

© L' Annuel de l'OCDE 2012




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