Un euro à deux vitesses ?

Économiste, animateur d’émissions audiovisuelles et écrivain

Comment sortir de la crise de l’euro ? Pour David McWilliams, économiste irlandais et auteur à succès, la réponse réside probablement dans une Europe monétaire à deux vitesses. 

Herbert Stein est l’un des plus célèbres économistes américains du siècle dernier. Outre son activité de journaliste, il participait à l’action publique, notamment en sa qualité prestigieuse de président du groupe des conseillers en politique économique du Président des États-Unis, dans les années 1970. Sa plus grande contribution à l’économie se résume en une règle simple : « Tout ce qui ne peut durer éternellement prendra fin un jour ».

Une règle qui redevient d’actualité dans un contexte de crises récurrentes au sein de la zone euro : crises belge, espagnole, grecque, irlandaise, italienne, crises de la dette des banques, des ménages, des États, crises des contribuables allemands, du système bancaire français… Cette situation ne peut pas durer éternellement ; elle prendra donc fin d’une façon ou d’une autre.

Ce que les responsables politiques ne disent pas, c’est que chaque « sauvetage » de pays réalisé jusqu’à présent a consisté ni plus ni moins à renflouer des investisseurs professionnels privés aux frais des contribuables ordinaires. Ainsi, la facture d’une dette privée de plus en plus lourde est-elle présentée à un nombre croissant de personnes qui n’en sont nullement responsables. En conséquence, chaque sauvetage érode un peu plus la confiance de l’opinion publique vis-à-vis de l’action politique et compromet la légitimité de l’ensemble du projet européen.

Alors que les sauvetages/renflouements précédents sont dépassés par de nouveaux événements, la solution d’un euro à deux vitesses semble être de plus en plus probable. Personne ne l’a encore proposée, mais elle a de grandes chances de se concrétiser dans la mesure où l’Europe a toujours connu une dichotomie entre les pays du « noyau dur » et les pays périphériques. Confrontées à la dislocation de leur système, les élites européennes ont aujourd’hui besoin d’une solution de nature à transformer une défaite financière en victoire politique.

L’apocalypse, à savoir la sortie d’un pays de l’Union monétaire, n’est pas envisageable sur le plan politique, car le risque d’un effondrement généralisé est trop élevé. En revanche, un euro à deux vitesses, avec un euro fort pour les pays du noyau dur et un euro faible pour les pays en difficulté, permettrait de soulager l’ensemble du système financier européen.

Un euro à deux vitesses, basé sur deux monnaies distinctes mais liées, offre l’avantage de préserver le projet euro dans son intégralité, et d’apporter à l’UE à la fois une carotte (pour l’inciter à avancer) et un bâton (celui des réformes économiques promises). Il faut bien comprendre que l’idée d’un mouvement perpétuel vers l’avant est fondamentale dans le projet d’Union européenne. Tant que le train de l’UE semble avancer petit à petit, lorsque le contexte le permet, vers toujours plus d’intégration, l’Europe progresse.

Un effondrement de l’euro signifierait que le train européen est en panne, ce qui est inacceptable pour les responsables aux commandes de l’UE qui, en parfaits idéologues, sont animés par une utopie : celle des lendemains qui chantent quoi qu’il arrive.

Nous nous trouvons à un point de bascule prévisible. Depuis plusieurs années, j’évoque l’éventualité d’une scission de l’euro. Il n’était pas dans l’air du temps, à l’époque, de suggérer que la monnaie unique pouvait être intrinsèquement plombée par des incompatibilités internes, notamment des déséquilibres commerciaux et financiers, des particularismes nationaux et de profondes divergences sur le plan économique. Et il était encore plus impensable de suivre cette logique jusqu’au bout en prédisant une implosion du système.

Mais le fait est que, dans sa forme actuelle, l’euro est condamné. Comment pourrait-on le remplacer ?

En premier lieu, nous savons que les pays périphériques ne peuvent suivre le rythme de l’Allemagne. Prenons l’exemple de l’Irlande. Lorsque la livre était liée au Deutschemark, l’Irlande a procédé à six dévaluations en 13 ans, simplement pour préserver sa compétitivité par rapport à l’Allemagne. À l’inverse, lorsque nous avons rejoint l’euro, nous privant ainsi de la possibilité de dévaluer, nous avons perdu 30 % de notre compétitivité par rapport aux Allemands. Un exemple édifiant.

Les pays périphériques doivent donc pouvoir jouer sur la valeur de leur monnaie d’échange afin d’améliorer la compétitivité de leurs entreprises et leurs performances à l’exportation. Parallèlement, ils doivent rendre les produits d’importation plus chers afin qu’ils n’inondent pas leur marché. La baisse des taux de change permet de jouer sur ces deux tableaux. Les dévaluations fonctionnent. Que tous ceux qui doutent de l’efficacité des dévaluations dans les petits pays européens se remémorent les gains de compétitivité durables qu’ont obtenus la Finlande et la Suède après les dévaluations de 1992.

Sans taux de change, nous ne pouvons rivaliser avec l’Allemagne. Jusqu’à présent, nous avons emprunté pour atteindre un certain niveau de vie et d’activité économique. Aujourd’hui, aucun de nous ne peut rembourser.

Notre dette doit donc être annulée ou renégociée. Les dépréciations massives de créances seront le corollaire de ce nouvel euro, car sans réduction de l’encours de la dette, le remboursement sera impossible et les pays feront défaut après avoir dévalué. Tout doit être mené de front.

Commet concevoir ce nouvel euro ? Tout d’abord, cette monnaie serait distincte mais étroitement liée à l’euro fort. La Banque centrale européenne (BCE) se scinderait en deux pour gérer les deux devises. Cette idée n’est pas nouvelle ; plusieurs banques centrales l’ont appliquée par le passé, et notamment l’Allemagne dans les années 1950.

Le nouvel euro faible se négocierait, disons (au hasard) à 70 % de la valeur de l’ancien. Ce qui signifie que par rapport à l’Allemagne, le niveau de vie de la zone euro faible chuterait d’un tiers du jour au lendemain. Nous réussirions donc en un tournemain ce que les responsables politiques actuels tentent de faire en vain depuis cinq ans.

Ainsi, l’Irlande, par exemple, deviendrait un pays attractif pour les entreprises puisqu’elle offrirait une main-d’oeuvre bien moins chère. Mais n’oublions pas que le revenu des Irlandais serait diminué d’autant.

La dette des pays périphériques serait réduite de 30 % puisqu’elle serait libellée dans la nouvelle monnaie. Évidemment, ayant prêté en euro fort mais étant remboursées en euro faible, les banques subiraient de lourdes pertes de change. Il faudra trouver une solution pour y remédier. On peut envisager que les banques de chaque pays aient la possibilité d’émettre des obligations garanties par l’UE et remboursables en euros nouveaux auprès de la BCE. Ces obligations seraient considérées comme des fonds propres, préservant ainsi les banques de la faillite.

Les épargnants, dont le bas de laine constitué d’anciens euros aura perdu de la valeur, pourraient se voir proposer de nouvelles euro-obligations publiques indexées sur l’inflation et remboursables auprès de la BCE. Le remboursement ne pourrait toutefois intervenir qu’au terme d’un certain délai, afin d’inciter les épargnants à les laisser en banque – ce qui est somme tout assez logique puisque, d’une manière générale, les particuliers ne touchent pas à leur épargne.

L’introduction d’un euro à deux vitesses aurait au moins le mérite d’empêcher le chaos engendré par l’implosion du système et la réintroduction à la hâte de plusieurs devises. Cette solution permettrait de procéder à une dévaluation compétitive tout en soulageant momentanément une génération d’actifs fortement endettés.

Il n’y a pas de bonnes solutions pour sortir d’une crise, il n’y a que des solutions acceptables. Celle-ci en est peut-être une.

www.davidmcwilliams.ie

McWilliams, David (2010), Follow the Money, Gill & Macmillan Ltd., Dublin.

McWilliams, David (2007), The Generation Game, Gill & Macmillan Ltd., Dublin.

© L'Annuel de l'OCDE 2012




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