Pour une vision plus large du progrès

Secrétaire général, Commission Syndicale Consultative auprès de l’OCDE (TUAC)

OCDE

La conviction que le PIB par habitant constitue le seul repère pertinent des performances économiques est peut-être l’une des grandes faiblesses de la pensée économique traditionnelle. Tout indique en effet que l’augmentation du PIB n’a guère d’impact sur le bonheur ou les perspectives de progrès individuel. 

On peut s’étonner que les économistes semblent conquis par ce qui passe souvent pour une méthode peu sophistiquée de mesure du progrès. Se concentrer uniquement sur l’augmentation du PIB n’apprend pas grand-chose sur la qualité de la vie d’une population. Cela ne nous dit rien de la distribution des revenus, des écarts entre riches et pauvres en matière de santé ou d’espérance de vie, de la mobilité sociale, de la viabilité environnementale, et rien ou presque de la qualité de vie. Mais surtout, cela ne nous dit pas si la plupart des citoyens ont les moyens de choisir une vie appréciable.

Malgré tout, la croissance du PIB demeure quasiment une obsession pour les économistes, les décideurs et la plupart des grandes organisations intergouvernementales. Par exemple, l’ouvrage de l’OCDE Objectif : croissance a choisi, depuis des décennies, de façon d’abord explicite puis implicite, de mesurer les performances de tous les pays de l’OCDE en fonction du PIB par habitant des États-Unis. Le fait que celui-ci soit, d’après les indicateurs, le plus élevé de toutes les grandes économies a également servi à promouvoir, au début des années 2000, le « modèle américain » de déréglementation des marchés du travail, d’hégémonie des marchés financiers et d’une gouvernance d’entreprise axée sur la valeur pour l’actionnaire. Or, ce sont précisément ces caractéristiques qui ont participé à l’effondrement de septembre 2008 à l’origine de la crise financière. La focalisation sur le PIB donne une vision déformée des performances économiques générales. Un aspect que le PIB obscurcit – au lieu de l’éclairer – est la financiarisation de l’économie. Celle-ci concerne essentiellement les économies développées et donne plus de poids et d’importance au secteur financier, dont les restructurations conduisent à se concentrer sur l’ingénierie financière en tant que principale source de « création de richesse ».

Aux États-Unis, la part du secteur financier dans les bénéfices des entreprises nationales est passée de 19 % en 1986 à plus de 40 % vers 2005. À la suite de l’effondrement financier, il est apparu qu’une bonne part des transactions et des actifs ayant généré ces bénéfices était en fait sans aucune valeur. La déréglementation financière ayant permis cette financiarisation a néanmoins trouvé sa justification par l’expansion du PIB des États-Unis, indépendamment du fait que la création de richesse était largement illusoire.

Le PIB ne nous dit rien de la durabilité, de la qualité de la vie ni des perspectives de progrès individuel. Bien que les États-Unis affichent le PIB par habitant le plus élevé de la zone OCDE, leur modèle dépend d’une croissance très gourmande en énergie non durable. Les chiffres du PIB ne rendent pas compte de la dépendance énergétique excessive du secteur des transports, basée sur des prix relativement faibles comparés aux autres pays de l’OCDE. Ils ne rendent pas non plus compte des dépenses de santé excessives (16 % du PIB aux États-Unis en 2009 contre une moyenne de 8 % dans la zone OCDE). En outre, ces dépenses ne reflètent pas de meilleurs résultats en termes d’espérance de vie et de mortalité infantile par rapport à la moyenne des pays de l’OCDE.

Mais surtout, le PIB par habitant ne tient pas compte de la répartition du revenu, ni de l’évolution de cette répartition. Les États-Unis sont parmi les pays de l’OCDE connaissant le plus d’inégalités en termes de distribution du revenu. De plus, ces inégalités se sont creusées ces deux dernières décennies. Entre 1980 et 2005, plus de 80 % de l’augmentation totale du revenu aux États-Unis sont allés au 1 % de la population la plus riche. La croissance des inégalités et l’impossible progression des faibles revenus ont été les principaux déterminants du modèle américain de croissance fondée sur le crédit, et donc de la bulle économique.

Par-delà la crise immédiate, on a pris conscience du décalage entre la croissance mesurée par le PIB par habitant et le sentiment de bien-être économique de la population. L’OCDE elle-même a admis que « pendant un certain nombre d’années, on a vu se creuser l’écart entre l’image véhiculée par les statistiques macroéconomiques officielles comme le PIB, et la perception par tout un chacun de sa situation socioéconomique propre » et que « le fait de s’intéresser à ces perceptions des citoyens est d’importance cruciale pour la crédibilité et l’imputabilité des politiques publiques et pour le fonctionnement même de la démocratie » (« The Statistics Newsletter », OCDE, 2010).

Si l’analyse et la mesure des performances ne privilégiaient pas autant le niveau et la croissance du PIB par habitant, on aurait prêté plus d’attention à l’interprétation de la forte croissance des premières années du XXIe siècle. Et il y aurait probablement eu moins de triomphalisme dans la promotion des politiques et modèles qui ont provoqué la crise.

Comment mettre au point de meilleurs indicateurs de performance économique ? Avant tout, il faut transformer l’initiative de l’indice « Vivre mieux » en une batterie d’indicateurs révélateurs des aspects suivants : PIB médian et non par habitant ; égalité (ou inégalité) de la distribution de revenu mesurée par le coefficient de Gini ; taux d’emploi ventilé par groupe de population ; indicateurs d’espérance de vie ; indices de sécurité économique et intensité d’émission de carbone de l’activité économique. Deuxièmement, ces indicateurs doivent être reconnus comme crédibles et légitimes par toutes les parties prenantes, entreprises et syndicats compris. Troisièmement, l’information doit être régulièrement mise à jour, pour pouvoir mesurer l’impact des politiques. Enfin, les arbitrages entre objectifs doivent être clairement annoncés, et les indicateurs eux-mêmes doivent être intégrés dans l’élaboration des politiques, notamment au sein des ministères des Finances.

Une série d’indicateurs mesurés par les statistiques officielles méritent d’être considérés avec la plus grande attention. On peut néanmoins se demander si tous les pays de l’OCDE collectent les informations nécessaires pour mieux mesurer le progrès économique. De même, on peut douter de l’exactitude des données, car les gouvernements sont connus pour manipuler les statistiques afin de donner une image positive. Dès lors, il faut manifestement garantir l’indépendance politique de l’autorité chargée de collecter et publier les données. Sinon, cette initiative ambitieuse risquerait d’être fragilisée. Dans certains pays, l’opinion n’a déjà guère confiance dans les indicateurs traditionnels de la performance économique ; il serait désastreux que l’approche plus élaborée décrite ici connaisse le même sort.

www.tuac.org/fr

Voir aussi : 

OCDE (2010), « The Statistics Newsletter », Paris.  

OCDE (2011), Comment va la vie ? Mesurer le bien-être, Paris. 

Créez votre indicateur du vivre mieux

© L'Annuel de l'OCDE 2012




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