Inégalités : au pied du mur

Reuters/Luke MacGregor

La crise économique a suscité certaines images historiques : effondrements bancaires, saisies immobilières, manifestations, files de chômeurs, entre autres. En 2011, l’image marquante restera celle des manifestants occupant les grandes places financières mondiales. Ces « indignés » s’élèvent contre un système qu’ils accusent d’enrichir un petit nombre de favorisés au détriment du grand nombre qui reste en bas de l’échelle économique.

Ces affirmations en apparence simplistes reflètent une indéniable réalité. Si l’on considère les salaires des dirigeants, qui représentent 71 fois le salaire moyen aux Pays-Bas, 85 fois au Canada et pas moins de 183 fois aux États-Unis, les raisons de la colère sont compréhensibles. Dans plus des trois quarts des pays de l’OCDE, le fossé entre riches et pauvres ne cesse de se creuser depuis un quart de siècle – c’est-à-dire avant même la grande récession de 2007, alors que de nombreux pays affichaient encore une croissance confortable.

En 2008, dans l’ensemble de l’OCDE, le revenu des 10 % les plus riches était en moyenne 9 fois supérieur à celui des 10 % des plus pauvres. Dans certains pays européens, l’écart est moins marqué puisque le rapport est d’environ 5 pour 1, mais il est de 14 pour 1 aux États-Unis, et culmine à 27 pour 1 au Chili et au Mexique.

Le problème s’est aggravé au cours des dernières décennies. Ainsi, au Japon, le revenu des 10 % les plus riches est plus de 10 fois supérieur à celui des 10 % les plus pauvres, contre un rapport de 1 à 7 en 1985. Les inégalités de revenus progressent jusque dans les pays de tradition égalitaire, comme la Suède, où le rapport est passé de 3,5 pour 1 en 1985 à 6,3 pour 1 aujourd’hui. Le chômage, en particulier des jeunes, a franchi la barre des 10 % dans plusieurs pays européens, et les prestations sociales diminuent sous l’effet de l’austérité budgétaire. Les bas salaires sont les plus touchés ; en Grèce, le salaire minimum légal a été amputé de 20 % en février.

Les disparités ont certes augmenté du fait de la crise et des programmes d’austérité ; mais cette progression a été modérée par la baisse des revenus du capital et le soutien public aux bas salaires pendant la crise.

Les inégalités ne sont pas seulement un problème social ou moral, mais un problème économique. Dans un récent rapport, le FMI démontre qu’elles pénalisent la croissance. De même, dans Objectif croissance publié en février 2012, l’OCDE cherche dans le cadre institutionnel et l’action publique les moyens de concilier croissance et égalité. Nous étudierons ces questions dans nos prochains numéros. Une autre publication de l’OCDE, Toujours plus d’inégalité : pourquoi les écarts de revenus se creusent, examine les principales causes et les réponses politiques envisageables.

Le progrès technologique est l’un des principaux facteurs de l’accroissement des inégalités de revenus. La demande de travailleurs très qualifiés dans les TIC a bondi – ainsi que leurs revenus. Il en est de même pour les personnes qualifiées de secteurs à forte valeur ajoutée et en croissance rapide comme la finance. Parallèlement, le revenu des travailleurs peu qualifiés a stagné, amplifiant l’écart de revenu entre ces deux catégories de travailleurs.

L’expansion des secteurs les plus dynamiques et innovants a surtout bénéficié aux travailleurs hautement qualifiés, en particulier les plus hauts revenus dans certains secteurs très spécifiques, comme les services financiers.

Les réformes réglementaires et les changements institutionnels ont permis d’accroître les opportunités d’emploi au cours des dernières décennies, mais ont également conduit à accroître le nombre d’emplois faiblement rémunérés.

Cette situation, conjuguée à l’augmentation du travail à temps partiel et des contrats de travail atypiques, mais aussi à l’affaiblissement des dispositifs de négociation collective dans de nombreux pays, contribue à expliquer l’écart croissant des revenus. De fait, la proportion de travailleurs à temps partiel dans la zone OCDE est passée de 11 % de l’emploi total au milieu des années 1990 à environ 16 % à la fin des années 2000. Pour beaucoup, le temps partiel a permis d’intégrer le marché du travail, et certains y trouvent leur compte (voir « Le temps partiel, un choix payant ? » L’Observateur de l’OCDE, n°280, juillet 2010). Mais il a globalement accentué les inégalités de revenus. En outre, le temps partiel offre souvent des conditions de travail moins favorables que le travail à temps plein (formation, retraite, congés payés, etc.).

Certains facteurs ont atténué la progression des inégalités de revenus. Ainsi, l’offre accrue de travailleurs qualifiés a limité la disparité des salaires induite par le progrès technologique, les réformes réglementaires et les changements institutionnels. L’amélioration du niveau de qualification de la main-d’oeuvre a également contribué à la croissance de l’emploi. Les revenus non salariaux jouent également un rôle. Dans deux tiers des pays de l’OCDE, les revenus du patrimoine (gains boursiers et investissements immobiliers, par exemple) ont eu plus d’impact sur les inégalités que les salaires. Toutefois, à 7 % en moyenne, la part des revenus du patrimoine dans le revenu total des ménages reste modérée ; elle n’explique donc que partiellement la progression des inégalités.

Les inégalités revêtent également une dimension générationnelle. Jusqu’à récemment, les parents pouvaient raisonnablement espérer que les revenus de leurs enfants seraient, à terme, supérieurs aux leurs. Aujourd’hui, rien ne leur garantit que la « mobilité intergénérationnelle des revenus » se fera vers le haut. L’ascenseur social fonctionne moins bien en Italie, au Royaume-Uni et aux États-Unis, où les inégalités de revenus sont marquées, que dans les pays moins inégalitaires. Toutefois, alors que la plupart des enfants des pays scandinaves, par exemple, sont susceptibles de ne pas se classer dans la même catégorie de revenus que leurs parents, cette mobilité peut s’avérer ascendante ou descendante.

L’inégalité des chances grève la performance économique en pesant sur la cohésion sociale, la confiance et la motivation, ce qui, nous l’avons vu pendant la crise, finit par paralyser la croissance. Que peuvent faire les décideurs politiques pour réduire les inégalités ? L’OCDE a identifié trois principaux axes d’action : les politiques fiscale et sociale (la redistribution), l’investissement dans le capital humain et l’incitation active au travail.

Jusqu’au milieu des années 1990, les politiques fiscale et sociale ont permis de compenser une grande part des inégalités de revenu. Globalement, les transferts sociaux et l’impôt sur le revenu permettent de réduire les inégalités de revenus d’un tiers (un quart parmi la population d’âge actif). Toutefois, l’effet de stabilisation positif des impôts et des prestations sociales sur les inégalités de revenus des ménages s’est amoindri dans de nombreux pays. Pire, les évolutions fiscales et sociales ont tendu à élargir le fossé plutôt qu’à le réduire, notamment pour les célibataires et les ménages sans enfant. Le nombre de bénéficiaires de prestations liées au chômage a chuté, notamment en raison du durcissement des critères d’éligibilité. Et si les prestations sont devenues plus généreuses en valeur absolue, celles destinées aux revenus les plus faibles n’ont pas évolué au même rythme que la croissance générale des revenus. Les pouvoirs publics doivent remédier à cela, mais en veillant à considérer les politiques fiscale et sociale comme un tout, au lieu de cibler un impôt ou une prestation en particulier.

La redistribution n’est pas seulement une question de transferts sociaux. Les gouvernements consacrent autant de ressources aux services publics, comme l’éducation et la santé, qu’à l’ensemble des prestations sociales, soit environ 13 % en moyenne dans la zone OCDE (de 8 % au Chili et en Turquie à environ 20 % au Danemark et en Suède). Certes, la redistribution n’est pas la mission première de ces services, qui visent d’abord à offrir une éducation correcte, des soins de santé performants et des niveaux de vie acceptables pour tous. Néanmoins, ils peuvent réduire d’un cinquième les inégalités de revenus. Ainsi, au Brésil, le recul de la pauvreté et des inégalités provient en partie de l’amélioration du niveau d’éducation (voir « L’économie brésilienne : vers de nouveaux sommets », L’Observateur de l’OCDE, n°287, T4 2011).

En matière d’incitation au travail, la formation et l’éducation sont importantes pour tous, mais dans certains pays, elles sont particulièrement urgentes pour les jeunes et les chômeurs de longue durée, toujours plus nombreux. Leur donner accès à une formation est indispensable pour qu’ils ne soient pas exclus du monde du travail. Par ailleurs, les gouvernements peuvent envisager de renforcer les prestations liées à l’exercice d’un emploi, comme les réductions d’impôts sur le revenu d’activités ou les crédits d’impôt pour enfant à charge, afin de favoriser le retour à l’emploi, ou encore d’octroyer une garantie de revenu supplémentaire aux ménages les plus démunis. Environ la moitié des pays de l’OCDE ont déjà mis en place des dispositifs de ce type. Ils s’adressent généralement aux bas salaires et se limitent parfois à une période de transition correspondant à la reprise d’une activité. Les prestations liées à l’exercice d’une activité sont une composante essentielle des stratégies de valorisation du travail. Les pouvoirs publics doivent certes créer plus d’emplois, mais surtout des emplois de meilleure qualité et offrant de véritables perspectives de carrière.

En somme, le creusement des inégalités n’est pas une fatalité. Si les politiques adéquates sont mises en œuvre, le fossé entre les deux extrémités de l’échelle économique pourrait cesser de paraître un gouffre insondable.

OCDE (2011), Toujours plus d’inégalité : pourquoi les écarts de revenus se creusent, Paris.

OCDE (2012), Réformes économiques 2012 : Objectif croissance, Paris.

Berg, A, et JD Ostry (2011), « Inequality and Unsustainable Growth: Two Sides of the Same Coin? », FMI, Washington.

Saint-Martin, A. et Venn, D. (2010), « Le temps partiel, un choix payant ? », L’Observateur de l’OCDE, n° 280, juillet.

©L'Observateur de l'OCDE n° 287 T4 2011




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