Un modèle à rééquilibrer : le casse-tête économique chinois

Chargé de recherche, Fondation Carnegie pour la paix internationale ; ancien Directeur régional pour la Chine de la Banque mondiale

Yukon Huang

Les déséquilibres du modèle de croissance chinois inquiètent, mais sont rarement bien compris. Comment les autorités chinoises peuvent-elles rééquilibrer investissement et consommation ? 

Aucun pays ne suscite de plus vives controverses économiques que la Chine. Si les optimistes la considèrent comme une puissance émergente dynamique dont l’économie détrônera bientôt, par sa taille, celle des États-Unis, les pessimistes ne voient en elle qu’un château de cartes prêt à s’effondrer, entraînant une crise financière majeure. En Asie de l’Est, la Chine est perçue comme le coeur du réseau de partage de la production qui a sorti la région de sa propre crise financière il y a dix ans. Mais de nombreux pays de l’OCDE, États-Unis en tête, lui reprochent de recourir à des subventions déloyales et de sous-évaluer sa monnaie pour favoriser sa production destinée à l’exportation.

Pourquoi tant de perceptions différentes ? Le modèle de croissance chinois ne cadre pas avec les stéréotypes occidentaux. Les institutions économiques sont fragiles, mais les politiques sont rigoureusement mises en oeuvre ; il y a des distorsions de coûts des principaux facteurs de production, mais le made in China est ultra-compétitif sur les marchés internationaux ; les inégalités se sont beaucoup creusées depuis plusieurs décennies, mais 500 millions de personnes sont sorties de la pauvreté. Ces paradoxes, certes façonnés par des idéologies différentes, reflètent également une mauvaise appréhension du modèle de croissance chinois.

La rapide montée en puissance de l’économie chinoise ces trente dernières années montre qu’une forte capacité d’application, à l’échelon local, de décisions émanant d’un pouvoir central peut se substituer, au moins temporairement, aux institutions financières et instances de régulation fondées sur le marché, caractéristiques des économies développées. Nul n’ignore qu’en Chine, les salaires sont bas, le capital peu coûteux et l’utilisation des terres discutable. Mais les produits chinois doivent être compétitifs sur des marchés nationaux aussi nombreux que variés, et par sa compétitivité, le pays se prémunit contre les inefficacités flagrantes qui ont conduit l’ex-Union soviétique à sa perte. Par ailleurs, bien que les disparités d’accès aux services sociaux et aux opportunités entre populations urbaine et rurale creusent les inégalités, le niveau de vie augmente rapidement chez les plus défavorisés, ce qui n’est pas le cas dans d’autres pays à faible ou moyen revenu.

Mais toutes ces améliorations se sont produites à une époque où la conjoncture internationale et nationale était bien différente de ce que l’avenir laisse maintenant présager, et les politiques qui, jusqu’à présent, ont si bien réussi à la Chine, devront sans doute être repensées.

Une même question taraude les esprits, y compris des autorités chinoises : comment gérer un modèle de croissance perçu comme en déséquilibre caractérisé ? Un déséquilibre d’ailleurs tenu pour responsable de l’excédent commercial de la Chine vis-à-vis des États-Unis et de l’Union européenne. Par rapport à d’autres pays, la part de la consommation chinoise dans le PIB est exceptionnellement faible, signe que les consommateurs seraient réfrénés. À l’inverse, le ratio investissement/PIB, très élevé, suggère une priorisation des exportations et une faible efficience. Pour bien des observateurs, la solution est donc simple : la Chine doit doper sa consommation nationale et réduire ses investissements. Cela aurait pour effet de tasser son excédent commercial. Les États-Unis et l’Union européenne pourraient alors plus facilement devenir excédentaires et renouer avec la croissance.

Cette perception d’une croissance chinoise déséquilibrée, toutefois, est peut-être erronée. En effet, comment expliquer le décalage entre les chiffres du PIB et l’impression généralisée que, depuis des années, les ménages chinois consomment à outrance ? Comment justifier une croissance annuelle de près de 20 % de la consommation de produits de base, quand les chiffres du PIB indiquent une consommation des ménages en progression de moins de 10 % ? Il y a là une incohérence.

Selon toute vraisemblance, la consommation chinoise est nettement sous-estimée.

Certes, il est difficile d’évoluer du système de comptabilité propre à la planification centralisée vers un système adapté à une économie de marché. Comme l’indique le Bureau national des statistiques, intégrer l’économie informelle, les transactions en nature et la hausse du coût des services de logement aux chiffres officiels du PIB nécessite encore du travail. Le faible ratio consommation/PIB est peutêtre dû, pour moitié environ, à des erreurs statistiques. Le recul de la part du revenu des ménages dans le PIB explique le reste. Certes, la « répression financière », sous forme de taux d’intérêt anormalement bas pour les épargnants, a tiré à la baisse les revenus des ménages et, partant, la consommation, mais elle n’est que très partiellement responsable du fléchissement de la part des revenus dans le PIB ces dix dernières années. À cet égard, l’élément déterminant est plutôt l’évolution structurelle de la main-d’oeuvre, qui délaisse les activités rurales au profit des activités urbaines. Or, la part du travail dans le revenu agricole est de près de 90 %, contre à peine 50 % dans l’industrie. De plus en plus de travailleurs quittant – et c’est sans doute heureux –le secteur de l’agriculture pour celui de l’industrie, la part du travail dans le revenu national fléchit. De fait, si l’exode rural se traduit par une hausse des salaires et de la productivité, le pourcentage du revenu allant directement aux travailleurs, lui, recule.

Le revenu des ménages augmente, mais l’épargne aussi, signe que la consommation ne suit pas. Cela est en partie dû à l’épargne de précaution des ménages, qui n’ont pas pleinement confiance dans le nouveau système de retraite, et des 200 millions de travailleurs migrants sans permis de résidence (hukou) qui sont donc plus prudents dans leurs dépenses que les résidents officiels. Or, il faudra du temps avant que les choses changent.

Si la part de la consommation des ménages est en baisse en Chine, c’est aussi parce que le revenu des investissements et les transferts représentent une part du revenu disponible bien plus faible que dans d’autres pays. Dans une économie socialiste où les terres et les principaux actifs appartiennent à l’État, les revenus générés par ces actifs reviennent majoritairement à celui-ci, non aux ménages.

L’État devrait donc investir davantage dans les services sociaux pour compenser la faible consommation des ménages. La part des dépenses sociales dans le PIB chinois est en effet très inférieure à la norme. La polémique autour de la trajectoire économique du pays a de beaux jours devant elle, car la situation ne va pas changer subitement. Si le gouvernement augmentait ne serait-ce que de 3 % du PIB les dépenses consacrées aux services sociaux – ce qui serait bénéfique pour la Chine –, cela suffirait à absorber l’excédent commercial de la Chine et à apaiser le sentiment de protectionnisme qui gêne tant les pays occidentaux.

www.CarnegieEndowment.org

© L'Annuel de l'OCDE 2012




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