Une classe moyenne qui rétrécit

Chef du Bureau de Paris, Financial Times

Peggy Hollinger

Dans de nombreux pays, la classe moyenne se sent prise en étau, et la crise n’a fait qu’aggraver cette situation. Qu’y a-t-il derrière ce sentiment, et comment y remédier ?

Aristote l’a dit voici plus de 2 300 ans : « Heureux sont les États dont les citoyens disposent d’un patrimoine modeste et suffisant ; car lorsque certains possèdent beaucoup alors que les autres n’ont rien (…) une tyrannie peut naître de l’un des deux extrêmes. Lorsque la classe moyenne est importante, il y a moins de risques de discordes et de divisions ». Ces remarques du grand philosophe, qui figurent dans son traité intitulé Politique, sont aussi vraies aujourd’hui qu’elles l’étaient à l’époque. La classe moyenne – dans les pays en développement ou développés – constitue le groupe le plus à même de prendre « une part importante dans la conduite des affaires publiques » et donc de contribuer à garantir la stabilité politique.

Pourtant, l’accroissement inexorable des inégalités au cours des 20 à 30 dernières années réduit la classe moyenne dans de nombreuses économies, et des tensions apparaissent dans le monde entier. Des révolutionnaires du Printemps arabe aux Indignés de Wall Street, il est difficile d’ignorer les voix de ceux qui estiment avoir été privés des gains de la croissance.

Une étude de la Resolution Foundation britannique portant sur 10 économies avancées au cours des 40 dernières années montre que leurs plaintes ne sont pas injustifiées. Le lien entre la rémunération moyenne des travailleurs ordinaires et la croissance économique globale semble s’être rompu dans chacun des pays étudiés. À différents degrés, la croissance du salaire médian s’est ralentie par rapport à celle du PIB dans presque tous les pays. La principale cause en est une augmentation brutale et croissante des inégalités de salaires, au profit des très riches, tandis que l’écart entre les salaires les plus bas et moyens a diminué.

La tendance à l’accroissement des inégalités a été particulièrement notable dans les pays anglophones, où la forte croissance dans le secteur des services financiers a favorisé un transfert compensatoire des salaires vers les primes et les options d’achats d’actions. Aux États-Unis, les statistiques montrent qu’entre 1979 et 2007, le quintile de la population aux plus hauts revenus a perçu des gains additionnels totaux après impôts de 10 points de pourcentage, dont la majeure partie a profité aux 1 % les plus riches. Tous les autres ont vu leur part baisser de 2 à 3 points.

La part de la richesse déclarée actuellement par les 1 % d’américains les plus favorisés a retrouvé des niveaux inconnus depuis les années 1920. Au Royaume-Uni, la High Pay Commission a averti que, si la tendance actuelle se poursuivait, les disparités de revenus entre les 1 % les plus riches et le reste de la population atteindraient des niveaux qui n’ont pas été observés depuis l’ère victorienne. Et l’Institute for Fiscal Studies a annoncé qu’en 2011, le revenu médian subirait sa plus forte baisse depuis 30 ans.

Les inégalités de salaires ont commencé à augmenter fortement aux États-Unis et au Royaume-Uni au cours des années 1980 mais, depuis, ce phénomène est devenu mondial. L’augmentation des inégalités et de la pauvreté relative ont affecté plus des trois quarts des pays de l’OCDE au cours des 20 dernières années, selon les rapports de l’OCDE Toujours plus d’inégalité: pourquoi les écarts de revenus se creusent (2011) et Croissance et inégalités (2008).

Selon le Professeur John Van Reenen, directeur du Centre for Economic Performance de la London School of Economics, cela s’explique en partie par le changement technologique. Les nouvelles technologies ont eu tendance à aider les plus qualifiés, comme les avocats, les experts-comptables ou les économistes, à améliorer leur efficacité, et leurs compétences restent très demandées. Toutefois, l’évolution technologique rapide fait disparaître les postes peu qualifiés et routiniers tels qu’employé de banque ou fonctionnaire – ceux qui comptaient sur leur situation stable pour financer l’éducation de leurs enfants et une retraite qu’ils espéraient confortable. « Dans tous les pays de l’OCDE, les emplois de la « classe moyenne » semblent se réduire par rapport à ceux des tiers inférieur et supérieur des revenus », selon M. Van Reenen.

Pour certains économistes, ce rétrécissement de la classe moyenne n’a pas que des inconvénients si plus de familles s’élèvent que ne régressent dans l’échelle sociale. Pourtant, la polarisation de la population active et l’accroissement des inégalités, tandis que les riches deviennent beaucoup plus riches, posent des problèmes pressants aux responsables politiques, notamment pour stimuler la croissance. Ces questions sont tout aussi urgentes pour les pays en développement, comme la Chine et l’Inde où, malgré un développement rapide de la classe moyenne, les inégalités ont également augmenté.

L’économiste américain William Easterly, écrivant pour la Banque mondiale en 2001, estimait que la part des revenus moyens affecte tous les indicateurs : espérance de vie, mortalité infantile, état de santé. Il soutient par ailleurs qu’un consensus au sein de la classe moyenne est favorable à la démocratie, les recherches ayant montré qu’une augmentation de la part de la classe moyenne a une incidence très nette sur le développement des droits civiques. Il ajoute que des sociétés élitistes investiront également moins dans le capital humain et les infrastructures dont profite la majorité de la population par « crainte de donner du pouvoir à des groupes extérieurs à [sa] propre classe ».

La classe moyenne est une clientèle électorale que les responsables politiques négligent à leurs risques et périls. Il leur sera particulièrement nécessaire de s’assurer que les aspirations traditionnelles de la classe moyenne – un emploi, l’éducation des enfants et une retraite assurée – ne deviennent pas vaines tandis qu’ils s’efforcent de maîtriser les dépenses publiques tout en stimulant la croissance.

Cela suppose, bien entendu, de mener des politiques de création d’emplois. Mais dans un monde où la technologie a impitoyablement réduit les débouchés offerts aux revenus moyens, il faudra également faire en sorte que l’éventail des qualifications de la classe moyenne s’adapte aux besoins des employeurs, ce qui obligera à donner une priorité quasiabsolue à l’éducation. Il faudra mettre l’accent sur la formation permanente et l’amélioration des qualifications, car il est clair que le niveau d’études permet de plus en plus de bénéficier d’un meilleur salaire. Autre constatation remarquable de l’étude du Resolution Group : les pays dans lesquels la croissance économique et l’évolution des salaires médians sont le moins liés sont ceux où les syndicats et les négociations collectives sont les plus faibles. Favoriser un dialogue constructif entre salariés et employeurs pourrait contribuer à endiguer l’accroissement des inégalités.

Enfin, les responsables politiques doivent intervenir davantage pour arrêter l’accumulation, par une infime minorité, d’une part toujours plus grande de la richesse nationale. Ils doivent s’efforcer de maîtriser davantage la culture des primes excessives qui a tant prospéré ces dernières années. Grâce à des politiques budgétaires novatrices, la charge du maintien des services publics comme la santé et l’éducation – qui ont l’incidence la plus importante sur les inégalités de revenus et la pauvreté relative – devra être partagée plus équitablement. Cela permettra de renforcer la classe moyenne, et les catégories les plus défavorisées en bénéficieront également.

Comme le disait Aristote, aucun gouvernement ne devrait se satisfaire d’une nation « de maîtres et d’esclaves, les uns méprisants, les autres envieux ». Les intérêts de chacun sont bien mieux préservés lorsqu’il existe une solide classe moyenne. « C’est la classe de citoyens qui est la plus sûre dans un État… et comme ses membres ne complotent pas les uns contre les autres et ne font pas eux-mêmes l’objet de complots, ils mènent une vie sans risques ».

www.oecd.org/els/social/inegalite

Voir aussi : 

OCDE (2012), Toujours plus d’inégalité : pourquoi les écarts de revenu se creusent (à paraître).

OCDE (2008), Croissance et inégalités : Distribution des revenus et pauvreté dans les pays de l'OCDE, Éditions OCDE.

La Resolution Foundation britannique. 

© L' Annuel de l'OCDE 2012




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