Ne pas embrasser

©Patrick Love

Le sept milliardième enfant de la planète est né aujourd’hui, ou il y a deux ans, ou naîtra peut-être dans deux ans. Les démographes ne peuvent dire précisément quand ce nombre fatidique sera atteint, alors Halloween 2011 fait aussi bien l’affaire. Or, de parole d’experts, il n’y aurait jamais eu pire époque pour être un enfant. Tous autant que nous sommes, nous enjolivons notre enfance. Le constat vaut pour toutes les périodes et, quelle que soit la vôtre, l’âge d’or se situe toujours une génération avant.

Cela dit, nous parlons ici d’enfants plus égoïstes, paresseux, etc., et pas seulement de personnes. En soi, c’est déjà une amélioration. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les enfants ne bénéficiaient d’aucun statut ou protection spécifique. Ils travaillaient des jours entiers dans des conditions souvent dangereuses, pouvaient endurer des châtiments barbares et être maltraités impunément par les adultes. De fait, nous découvrons aujourd’hui seulement les nombreux cas de maltraitance d’enfants devenus aujourd’hui adultes.

Lorsque les choses ont finalement commencé à évoluer, les progrès ont été lents. Les éducateurs croyaient fermement aux vertus de la sévérité. Dans son best-seller Care and Feeding of Children (Soin et alimentation des enfants) paru en 1894, L. Emmett Holt explique : « il ne faut jamais jouer avec les enfants de moins de six mois, et les embrasser le moins possible ». En 1928, le psychologue pour enfants le plus influent des États-Unis, John B. Watson, reprend cette recommandation dans Psychological Care of Infant and Child (Soin psychologique du nourrisson et de l’enfant) mettant en garde contre les dangers du « trop-plein d’amour maternel » et enjoignant les femmes à « ne pas les étreindre ni les embrasser, ni les laisser s’asseoir sur leurs genoux » sous peine d’en faire des rejetons gâtés, autocentrés et improductifs.

Parfois considéré aujourd’hui comme une approche « rationnelle » de l’éducation, ce discours séduit visiblement les nostalgiques du temps où d’autres endossaient vos responsabilités et vous donnaient les consignes à suivre. En dépit des guerres mondiales, génocides, maladies et turpitudes du passé, il est vain de tenter de combattre la nostalgie, les souvenirs heureux et le sentiment du paradis perdu. Qu’elle traverse ainsi les siècles montre toutefois que cette conception relève du mythe. Car les faits dépeignent une situation fort différente.

Prenons la santé : un enfant né il y a 50 ans ne pouvait espérer vivre plus de 73 ans en moyenne que dans deux pays du monde, contre 87 aujourd’hui. Dans la zone OCDE, l’espérance de vie moyenne a atteint 79,1 ans en 2007, soit plus de 10 ans de plus qu’en 1960.

Ailleurs, l’amélioration a également été considérable. Selon des chiffres des Nations unies relatifs aux Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), le taux mondial de mortalité infantile des enfants de moins de cinq ans a diminué d’un tiers, passant de 89 décès pour 1 000 naissances vivantes en 1990 à 60 en 2009. Malgré la croissance démographique, le nombre de décès d’enfants de moins de cinq ans dans le monde a été ramené de 12,4 millions en 1990 à 8,1 millions en 2009, soit près de 12 000 décès infantiles de moins par jour. On note également une amélioration de l’accès à l’éducation et des autres cibles des OMD.

Concernant les aspects plus subjectifs, la plupart des données proviennent d’études à plus petite échelle. Une analyse sur trois décennies, portant sur près d’un demi-million de lycéens de dernière année, a toutefois été publiée l’an dernier par Brent Donnellan, de l’Université d’État du Michigan, et Kali Trzesniewski, de l’Université de Western Ontario. Selon eux, « le plus souvent, les enfants d’aujourd’hui sont peu ou prou les mêmes que ceux du milieu des années 70 » au regard de nombreux critères tels que l’individualisme, le bonheur ou le comportement antisocial. Par rapport aux générations précédentes, la jeunesse actuelle serait néanmoins plus cynique et aurait moins confiance dans les institutions, redouterait moins les problèmes sociaux comme les tensions interraciales, la faim, la pauvreté ou les pénuries d’énergie, et attendrait plus du système éducatif.

Mais le problème de fond demeure : ils ne sont pas nous. La bonne nouvelle, c’est que, dans dix ou vingt ans, ils deviendront adultes et ennuieront leurs propres rejetons en parlant de leur iPad qui suffisait à faire leur bonheur pour leur anniversaire. Alors, qui que soit ce sept milliardième bambin, souhaitons lui bonne chance. Avec de tels parents, il en aura besoin.

Depuis que vous avez commencé à lire cet article, près de 1 000 bébés sont nés.

L’OCDE est associée à l’initiative « 7 Milliards d’actions », lancée par le Fonds des Nations unies pour la population, afin d’ « inspirer de vrais changements en soulignant les actions positives d’individus et d’organisations à travers le monde ».

Pour plus d’informations sur l’Initiative « Vivre mieux » de l’OCDE et pour calculer et partager votre propre indice « Vivre mieux », voir www.oecdbetterlifeindex.org/fr 

Emmett Holt, Luther (1894), The Care and Feeding of Children:a Catechism for the Use of Mothers and Children's Nurses.

Broadus Watson, John (1928), Psychological Care of Infant and Child.

©L'Observateur de l'OCDE n° 286 T3 2011




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