La culture financière, un droit civique

Un minimum de culture financière peut permettre aux non-spécialistes, sinon de rivaliser avec les professionnels de Wall Street, du moins de mieux gérer leur argent.

Face aux multiples problèmes économiques que nous connaissons, les remèdes miracles sont rares. Depuis que j’ai fondé Operation HOPE en 1992, j’ai une mission et un objectif simples : promouvoir et participer à l’éducation financière des adultes et des jeunes dans tous les pays où l’argent existe. HOPE est une organisation internationale à but non lucratif qui s’efforce de donner aux citoyens les moyens de gérer leur budget, et juge qu’il est plus utile d’aider les gens à se prendre en main que de leur donner l’aumône. Voilà des années que j’insiste, que j’exhorte, que je flatte même, pour faire passer le message.

La culture financière, en Amérique comme dans le monde entier, c’est ce que j’appelle les « silver rights », en référence aux « civil rights ». Le mouvement des Silver rights part d’un principe : tout le monde – noirs, blancs, bruns, rouges ou jaunes – voudrait plus de vert (la couleur du dollar). Or, dans les pays de l’OCDE, le chômage est passé de 6,8 % en avril 2008 à 10 % en 2010. Cela signifie que près de 57 millions de personnes sont sans emploi – presque l’équivalent de la population du Royaume-Uni.

Il y a plusieurs manières de traverser cette reconfiguration économique. On peut accumuler les dettes, se tourner vers nos gouvernements respectifs pour qu’ils continuent à soutenir l’économie, et fermer les yeux en espérant que les choses vont s’arranger. Mais nous le savons bien, pour trouver de vraies solutions, nous devons comprendre où nous en sommes, quelles erreurs ont été commises, et ce que nous pouvons faire pour nous prémunir contre ce type de crise à l’avenir.

L’institut Gallup, notre partenaire pour l’Indice Gallup-HOPE de culture financière, estime que, bien que les statistiques gouvernementales placent le taux de chômage à 10 % ou un peu plus, il y aurait en réalité près de 20 % d’Américains sans emploi. Pour que les États-Unis et les autres pays mettent en place des stratégies de création d’emplois dans le cadre de leurs économies respectives, il faut que nous revenions à un environnement propice aux petites entreprises, à l’entreprenariat et à l’auto-entreprenariat, et pour tout cela, il faut comprendre « le langage de l’argent » et la culture financière. Nous avons besoin de la d’idées nouvelles fortes pour créer une nouvelle génération d’emplois et accroître l’assiette fiscale pour aborder le XXIème siècle.

Concernant la crise des prêts immobiliers subprime aux États-Unis, les responsabilités sont multiples, mais une chose est claire : trop de gens n’ont pensé qu’à leur revenu à court terme, au lieu de penser au long terme et de se demander ce qu’ils pouvaient se permettre et quels étaient les taux d’intérêt. Pour beaucoup, l’argent est une notion vague qui porte une forte charge émotionnelle. Les statistiques montrent qu’environ 50 % des personnes menacées d’expulsion de leur logement pour défaut de paiement aux États-Unis n’ont jamais pris la peine de téléphoner à leur organisme de prêt. Ce qui les retient, c’est la honte. Dans beaucoup de pays, l’argent est la première cause de divorce, et aux États-Unis, c’est aussi la première cause d’interruption des études. Nous dépensons des milliards pour l’éducation formelle, ce qui est une bonne chose, mais nous consacrons assez peu de temps, d’argent et d’énergie à enseigner aux gens les règles fondamentales de notre système de marché libre. Et nous consacrons encore moins de temps et de ressources à œuvrer pour que « la libre entreprise et le capitalisme travaillent pour les pauvres », selon les termes du porte-parole mondial de HOPE, l’Ambassadeur Andrew Young. Qu’on le veuille ou non, l’argent fait marcher le monde.

Certes, améliorer leur culture financière ne permettra pas aux non-spécialistes de rivaliser avec les traders de Wall Street ou avec les professionnels de la finance, ni par exemple de prévoir la prochaine récession. Mais elle permet aux gens de comprendre « le langage de l’argent », et ainsi de mieux gérer leurs propres ressources.

Le mouvement Silver Rights part d’un principe simple : il ne suffit pas de penser à gagner plus, il faut aussi chercher à faire plus avec l’argent dont on dispose. Aux États-Unis, même avant la crise économique, les statistiques montrent que pour 70 % des ménages, l’horizon s’arrêtait au prochain salaire. Avec la crise actuelle, un nombre croissant de familles ne parviennent pas à couvrir leurs dépenses avec leur revenu disponible. Les consommateurs ont alors recours à des cartes de crédit aux taux d’intérêt élevés, leur endettement explose, et ils se retrouvent paralysés dans le chaos ambiant. Il faut promouvoir les choix financiers intelligents, et en particulier donner aux familles déshéritées et pauvres les moyens de comprendre le B-A BA de notre système économique.

La culture financière est une chose essentielle car la stabilité financière affecte tous les aspects de notre vie. L’amour ne s’achète pas, mais l’argent peut contribuer à apaiser sur nos relations, à accéder aux soins médicaux et à subvenir aux besoins de nos enfants.

Esclaves économiques

Dans leur ouvrage The Road from Ruin, Matthew Bishop et Michael Green montrent qu’aux États-Unis, le pays le plus riche du monde, 40 millions de personnes n’ont même pas de simple compte en banque et sont la proie d’officines d’encaissement. Ils sont exclus de l’économie mondiale et, qui plus est, ils n’ont pas la possibilité de devenir propriétaires ni d’obtenir un prêt pour développer une petite entreprise.

En période faste, quand il y a du travail et que l’argent rentre, les défauts structurels de notre mode de vie peuvent facilement passer inaperçus. Mais quand les temps sont durs, ce sont ceux qui n’ont pas de culture financière qui souffrent le plus. Selon moi, de nos jours, quelqu’un qui ne comprend pas le langage de l’argent, quelqu’un qui n’a pas de compte en banque est un esclave économique, ni plus ni moins.

La culture financière ne se limite pas à des concepts mathématiques, ni à comprendre les taux d’intérêts associés aux cartes de crédit et les notations de crédit. Pour moi, donner des rudiments de culture financière aux personnes déshéritées et défavorisées signifie les rendre autonomes. Autonomes et capables de prendre en charge leur situation actuelle, d’avoir un contrôle sur leur propre vie et d’aspirer à un avenir meilleur.

Nous devons convaincre nos dirigeants qu’il s’agit d’une priorité. Il faut que les parlementaires du monde entier soutiennent l’éducation financière pour tous les enfants, de la maternelle à la terminale.

Aux États-Unis, nous devons inciter nos élus à voter pour le projet de loi HR 1325 – inspiré par le travail de Operation HOPE et par le Conseil consultatif de la présidence des États-Unis sur la culture financière, organisation sans engagement politique qui stipule que tout étudiant bénéficiant d’un prêt étudiant garanti doit suivre une formation en culture financière. Le projet de loi HR 1325 prévoit également que tout établissement d’enseignement supérieur bénéficiant de subventions fédérales doit suivre une formation obligatoire de culture financière.

J’encourage aussi chacun à organiser une fois par semaine une réunion sur la culture financière autour de la table familiale. Les enfants ne voient plus leurs parents compter l’argent qu’ils ont dans leurs poches pour payer les commissions. Avec les cartes de crédit, l’acte de dépenser est dématérialisé, et pour les jeunes générations, les achats n’ont plus la même valeur. Il faut que toute la famille comprenne la différence entre les désirs et les besoins. Donnons aux jeunes une culture financière, ils seront mieux armés pour réussir dans une économie mondialisée. Promouvoir les « silver rights » dans le monde entier, c’est transmettre ce pouvoir à la prochaine génération, et c’est notre responsabilité.

Références

Bishop, Matthew et Michael Green (2010), The Road from Ruin: How to Revive Capitalism and Put America Back on Top, Crown Business, New York, États-Unis.

Voir www.johnhopebryant.com

Voir aussi www.oecd.org/economie




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