Au pays des start-ups

L’innovation est un moteur majeur de productivité, de croissance économique et de développement. De nombreux pays de l’OCDE cherchent à gagner en productivité en investissant dans la science, la technologie et la recherche-développement (R-D). Quelles leçons peut-on tirer de l’expérience d’Israël, ce « pays de startups », selon l’essai éponyme de Dan Senor et Saul Singer ?

Israël remporte la palme de l’innovation dans plusieurs domaines – plus importantes dépenses brutes consacrées à la R-D, plus grand nombre de sociétés cotées au NASDAQ hors Amérique du Nord, plus grande part du capital-risque dans le PIB, etc. Pourquoi un tel succès ?

Selon Mme Orna Berry, investisseuse en capital-risque israélienne, une série de politiques judicieuses y a beaucoup contribué. « L’État israélien a fait le choix stratégique de relancer un secteur fondé sur la science en offrant des aides financières à la R-D privée », déclare-t-elle. « Cette politique a compensé les défaillances du marché et le risque élevé qui caractérise un marché géographiquement isolé tel que celui d’Israël. »


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Mme Berry connaît bien le domaine, pour l’avoir expérimenté dans le public comme dans le privé. Outre une carrière de 25 ans dans le secteur scientifique et technologique, elle a été Scientifique en chef entre 1996 et 2000, un poste qui témoigne de l’importance accordée à l’innovation par l’État israélien. Créé en 1969 au sein du ministère de l’Industrie, du Commerce et de l’Emploi, le Bureau du Scientifique en chef a joué un rôle crucial dans l’essor des industries de pointe.

Lors de la création du Bureau, l’économie israélienne s’inscrivait toutefois dans une ligne corporatiste : bon nombre d’entreprises étaient publiques et le commerce était lourdement réglementé. Au cours de la « décennie perdue » qui a suivi la guerre de Kippour de 1973, la dette publique a atteint près de 300 % du PIB. Israël n’a pas repris pied avant 1985, année de l’adoption d’un programme de stabilisation économique visant à juguler l’hyperinflation et la dette publique.

L’économie du pays a véritablement repris grâce à l’émergence des exportations de biens et services high tech au début des années 90, avec une croissance du PIB d’au moins 4 % par an. Matériels et logiciels informatiques, techniques médicales, produits pharmaceutiques, le secteur a acquis une renommée mondiale en matière d’innovation. Les clés USB, la messagerie instantanée, shopping.com et les endoprothèses cardiaques comptent parmi les innovations israéliennes récentes.

Selon l’OCDE, les exportations des industries de pointe représentent aujourd’hui presque 50 % des exportations industrielles. Entre 1995 et 2004, Israël a augmenté ses dépenses de R-D, passées de 2,7 % à 4,6 % du PIB, le taux le plus élevé de tous les pays de l’OCDE.

Israël disposait aussi sans nul doute au début des années 90 du capital humain nécessaire pour alimenter cet essor. Le service militaire obligatoire favorise une formation précoce aux technologies de pointe. Au même moment, le pays a accueilli près d’un million d’immigrants juifs de l’ex-Union soviétique. Ces immigrants hautement qualifiés, dont 82 000 étaient des ingénieurs formés en Russie, ont apporté des compétences essentielles dans les TIC et les sciences. La diaspora juive a également constitué un réservoir important de chercheurs.

« Les politiques industrielles israéliennes ont contribué au plein épanouissement des potentiels de cet abondant capital humain », assure Mme Berry. Le programme de pépinières technologiques a été mis en place en 1991, en partie pour que ces immigrés qualifiés puissent accéder au financement et au savoir-faire nécessaires pour devenir des entrepreneurs prospères. Le Bureau du Scientifique en chef supervisait le programme et finançait les créations d’entreprise. Parmi les entreprises issues du programme de pépinières lancé en 1993, 61 % ont réussi à financer leur expansion, et 40 % d’entre elles existent encore aujourd’hui. Selon l’OCDE, le secteur privé a investi plus de 2,5 milliards de dollars dans les entreprises sélectionnées par le programme.

Au coeur de la politique d’innovation israélienne se trouve le programme de subventions de contrepartie du Bureau du Scientifique en chef. Celui-ci consiste à accorder des aides, qui couvrent de 66 % à 90 % du budget de recherche, après une mise en concurrence des projets de R-D présentés au Bureau. « Nous étudions les propositions en fonction de leur faisabilité technique et commerciale, des risques et de la création potentielle de savoir-faire », explique Orna Berry. Ces aides sont en fait des prêts à haut risque. Les projets qui réussissent doivent rembourser au Bureau les fonds perçus en lui versant un léger pourcentage sur le chiffre d’affaire annuel.

Un autre programme public lancé dans les années 90, Yozma, est considéré comme étant à l’origine du très dynamique capitalrisque israélien. Fondé avec un budget de 100 millions de dollars en 1993, Yozma a permis de créer dix fonds de capital-risque. Jusqu’à 40 % des capitaux émanaient du programme, le reste provenant d’investisseurs étrangers attirés par les garanties contre les risques. Neuf des quinze sociétés suivies par Yozma ont ouvert leur capital ou ont été rachetées. « En 1997, l’État a récupéré son investissement initial avec 50 % d’intérêts et les fonds ont été privatisés », rappelle Mme Berry. Un récent rapport de l’OCDE qualifiait Yozma de « programme le plus original et concluant de l’histoire relativement longue d’Israël en matière de politiques d’innovation. »

Bien que ces programmes aient indéniablement profité à la croissance d’Israël, tirée par les exportations, et servi de modèle à d’autres pays de l’OCDE, le bilan est aujourd’hui mitigé, d’après Mario Cervantes, économiste principal à l’OCDE. « Les retombées en matière de création d’emploi à long terme et d’augmentation des revenus n’ont pas été vraiment sensibles, et ce malgré l’investissement soutenu dans les technologies de pointe, commente-t-il. Beaucoup de start-ups israéliennes sont rachetées sur le marché américain et sont absorbées dans des multinationales, sans se développer vraiment en Israël. La petite taille du marché interne explique en partie ce phénomène, mais cela pousse à relativiser l’importance des retombées de l’innovation en matière de création d’emplois ». Selon les données de l’OCDE, le secteur des TIC en Israël représente à peu près 20 % de la production industrielle totale et 9 % des salariés du privé. De plus, si les sociétés israéliennes sont encouragées par ces politiques publiques favorables, elles n’en sont pas moins confrontées à certains excès bureaucratiques. Selon les indicateurs de réglementation des marchés de produits de l’OCDE, qui permettent d’évaluer l’influence positive ou négative des politiques publiques sur la concurrence, Israël se classe dernier de la zone OCDE. L’Étude économique de l’OCDE : Israël publiée en 2009 préconise un effort de réduction des obstacles réglementaires et autres influences de l’État sur les entreprises.

Si les politiques publiques ont activement stimulé les industries de pointe, d’autres secteurs semblent avoir été délaissés. « À l’exception des TIC, où la R-D est soutenue, l’innovation dans le secteur tertiaire a reçu moins d’attention », explique M. Cervantes, qui cite à cet égard l’exemple de « la productivité du travail dans le secteur des services aux entreprises, plus faible en Israël qu’aux États-Unis, en Corée ou au Royaume- Uni. Peut-être est-ce à cause de la concurrence (ou malgré elle), ou à cause des obstacles réglementaires qui limitent la propension à innover », conclut-il. L’économie israélienne dépend majoritairement des technologies de pointe, ce qui laisse entrevoir peu de marge de croissance, selon l’OCDE. La politique d’innovation devra s’intéresser aux secteurs plus traditionnels de l’industrie et des services. La Stratégie de l’OCDE pour l’innovation, un des projets-phares de l’Organisation, prône une approche plus large qui, au-delà de la R-D, englobe les formes d’innovation technologiques et non technologiques, telles que la conception, les changements organisationnels et la commercialisation.

Les auteurs de l’essai cité plus haut, Dan Senor et Saul Singer, pointent un autre trait caractéristique expliquant la réussite technologique du « pays des start-ups » : la chutzpah, un mot hébreu qu’on pourrait traduire par « audace », « culot » ou « tripes » (ou pure arrogance, selon le contexte). En Israël, la chutzpah dans les affaires implique une culture de la prise de risque, qui pourrait inspirer les politiques d’innovation des autres pays de l’OCDE. « Peut-être y a-t-il besoin d’encore un peu plus de chutzpah dans la politique d’innovation israélienne », conclut M. Cervantes. Ilan Moss

Références
Senor, Dan et Saul Singer (2009), Start-Up Nation: The Story of Israel’s Economic Miracle, Hachette Book Group, New York.

La Stratégie de l’OCDE pour l’innovation : www.oecd.org/innovation

OCDE (2009), Étude économique de l’OCDE : Israël

Voir la Direction de la science, de la technologie et de l’industrie : www.oecd.org/sti-fr

©L’Observateur de l’OCDE n°285, T2 2011




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