L'Afrique et ses partenaires émergents

Une nouvelle Afrique semble voir le jour, plus confiante et plus sûre d’elle. Comme l’indiquent les Perspectives économiques en Afrique 2011, cette nouveauté se reflète aussi dans les relations entre le continent et les économies émergentes.

Nouvelles villes, nouveaux aéroports, nouvelles raffineries, l’Afrique fourmille d’activités et de projets d’investissement. Elle a survécu aux crises économiques et financières mondiales et a montré des signes de rebond en 2010. Certes, de nombreux défis économiques et politiques demeurent, mais les nouveaux lions africains semblent prêts à les affronter.

La transformation a été spectaculaire. Le nouveau millénaire a vu le revenu par habitant en Afrique grimper plus vite que dans les pays riches pour la première fois depuis les années 1970. Pauvreté et inégalités subsistent, mais dans beaucoup de pays, la différence de revenu avec les pays de l’OCDE s’est réduite. Cela tient notamment aux nouveaux marchés émergents, en particulier la Chine et l’Inde. Leur influence s’est surtout manifestée par la hausse des prix des matières premières, avec des retombées sur l’investissement et le commerce, mais aussi sur l’emploi, les salaires et le niveau de vie.

Jusqu’ici, on ne jurait que par le dollar. Aujourd’hui, les dirigeants invoquent aussi le renminbi chinois, la roupie indienne et le réal brésilien. Serait-ce la fin des dernières chaînes du colonialisme ? Ou l’installation d’une autre forme de dépendance, vis-à-vis cette fois de pays émergents en quête de matières premières ? La réponse dépendra largement de la façon dont l’Afrique parviendra à tirer parti des changements qui s’opèrent actuellement à grande échelle sur le continent.

Prenons l’aide au développement. Les puissances économiques traditionnelles dominent encore l’aide publique au développement (APD) : les pays membres du Comité d’aide au développement de l’OCDE (CAD) assurent 90 % de l’aide bilatérale mondiale. Mais l’aide de partenaires émergents croît rapidement : un quart de l’aide chinoise est aujourd’hui destinée à l’Afrique.

Mêmes évolutions en matière de commerce. Certes, l’Europe et l’Amérique du Nord représentent encore plus de la moitié des échanges et des investissements étrangers en Afrique, mais les « partenaires émergents », c’est-à-dire des pays qui n’appartiennent pas au CAD, le club des donneurs de l’OCDE, ont renforcé leur présence en Afrique. Les échanges entre l’Afrique et ses nouveaux partenaires représentent aujourd’hui 673,4 milliards de dollars par an, soit à peu près 37 % du total.

Quant à l’investissement direct étranger (IDE) en Afrique, la part des pays non-membres de l’OCDE a également augmenté, même si elle atteignait tout juste 21 % du total entre 2000 et 2008. Les trois quarts de l’IDE chinois en Afrique se concentrent dans les pays aux soussols riches en minerais et en hydrocarbures tels que le Cameroun, le Nigeria, le Gabon, l’Afrique du Sud et la Zambie, mais aussi en Algérie et en Libye : l’Afrique du Nord reçoit en effet entre 30 % et 50 % de l’IDE.

Toutefois, selon les Perspectives économiques en Afrique, un examen plus précis des pays aux données jusqu’ici parcellaires montre que si les partenaires émergents ne représentent encore qu’un dixième des flux d’IDE vers ces destinations, leur part a quasiment doublé entre la première et la seconde moitié de la décennie.

Au-delà des chiffres, la Chine a aussi eu un rôle pionnier en Afrique par son comportement et son discours positif sur le potentiel du continent, qui a ravivé l’intérêt des concurrents traditionnels. Une évolution clairement illustrée par l’hebdomadaire The Economist, qui, après avoir titré sur un continent « sans espoir » en 2000, saluait en 2010 le « lâcher des lions » africains.

Les commentateurs des mutations économiques africaines les associent surtout à la Chine, à l’Inde et au Brésil. La Chine, par exemple, offre un avantage comparatif en matière d’infrastructures, l’Inde dans l’éducation et les services, et le Brésil dans l’agriculture et l’agro-alimentaire. Les autres partenaires sont la Corée et la Turquie, toutes deux membres de l’OCDE, ainsi que des pays non-membres tels que les Émirats arabes unis, l’Argentine, l’Indonésie, Singapour et la Russie. Cette diversité est une formidable opportunité pour l’Afrique. Chaque nouvelle vague de pays partenaires apporte son lot de produits, de biens d’équipement, de technologies, de savoir-faire et d’expériences du développement. Les produits de consommation bon marché importés d’Asie, par exemple, contribuent à accroître le pouvoir d’achat des Africains et à améliorer leur niveau de vie.

Quid de la lutte tant décriée pour les ressources naturelles du continent ? Les puissances émergentes et traditionnelles sont clairement en concurrence pour les minerais, le pétrole, les pierres précieuses et les ressources agricoles. Les économies émergentes ont beaucoup à offrir, pour l’exploration et l’exploitation des réserves, par exemple, ainsi que pour les investissements qu’ils induisent dans les infrastructures, les services collectifs et les transports. Elles élargissent le champ des ressources exploitables au-delà des possibilités des seules puissances occidentales. Et elles pourvoient en outre des financements pour l’éducation et les systèmes de santé.

Point important pour le développement, un panel de 40 experts interrogés pour les Perspectives économiques en Afrique indique que les pays émergents sont perçus localement comme des partenaires plus efficaces, notamment en matière d’agriculture et d’infrastructures. En outre, ils traitent avec des pays négligés par les partenaires traditionnels, comme l’Éthiopie, la Guinée et le Soudan.

Sans doute la plus grande nouveauté qu’apportent les partenaires émergents estelle la variété des financements, souvent liés à des crédits à l’exportation et à des accords « ressources contre infrastructures », qui ne sont pas considérés comme de l’APD au sens strict, selon les critères du CAD de l’OCDE. Lorsque la banque chinoise Exim Bank a accordé à l’Angola des lignes de crédit de 2 milliards de dollars en 2004 et de 2,5 milliards de dollars en 2007 pour la construction de voies ferrées, de routes, d’hôpitaux, d’écoles, de logements sociaux et d’autres infrastructures, ces facilités ont été garanties par des exportations de pétrole. En 2010, la Chine a signé sur des bases similaires un contrat de 23 milliards de dollars avec le Nigeria pour la construction de trois raffineries de pétrole et d’un complexe pétrochimique.

Les autres partenaires émergents combinent eux aussi aide et investissement, bien qu’à plus petite échelle. Ainsi, le Sénégal a signé en 2007 un contrat de 2,2 milliards de dollars avec l’Inde et Arcelor Mittal pour un projet d’extraction de minerai de fer, complété par la construction de lignes ferroviaires et d’un port.

Il est encore trop tôt pour évaluer cette nouvelle approche par rapport à celle des partenaires traditionnels qui sépare l’investissement de l’aide publique (en général non liée à des contrats avec les pays donneurs) et du développement des capacités institutionnelles. La diversité des financements proposée par les émergents attirent les pays riches en ressources naturelles et permet de réaliser des projets dont les investisseurs privés se seraient autrement détournés, comme la construction de 6 000 km de routes en République démocratique du Congo. Ils incitent aussi les pays africains à réinvestir une partie de leurs revenus dans des programmes de développement national plus vastes.

Les deux approches soulèvent des problèmes de cohérence et de gestion. Mais les partenaires émergents sont réputés livrer des projets « clés en main » plus rapidement que les partenaires traditionnels et être moins bureaucratiques. Ils peuvent toutefois se montrer très exigeants lors de la mise en place des lignes de crédit, ce qui entraîne des problèmes similaires à ceux de l’aide liée.

Rien ne prouve clairement la supériorité de l’une ou de l’autre approche pour le développement. Les défenseurs du système traditionnel craignent que l’importance de ces nouveaux partenariats ne pousse l’Afrique à se spécialiser à l’excès dans les matières premières brutes. Cela dit, la production manufacturière africaine de machines, de matériel de transport et de produits transformés a doublé au cours de la dernière décennie, principalement à destination de marchés émergents. Et même si leur diversification et leur productivité restent à améliorer, les entreprises africaines ont aujourd’hui accès à des produits plus abordables. En outre, les partenaires émergents sont de plus en plus innovants, en particulier dans le domaine des technologies de pointe, comme les téléphones portables solaires à bas prix et l’éclairage à DEL pour les habitations, les bureaux et les écoles.

Et la gouvernance ? Il semble qu’elle n’ait pas souffert des partenariats avec les émergents, comme certains le craignaient. Elle se serait même améliorée dans certains cas. Par exemple, si l’aide accordée par la Chine pour les infrastructures impose souvent le choix des entreprises, elle n’est pas expressément soumise à des conditions politiques. C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles la coopération avec les partenaires émergents est tant appréciée en Afrique. Certains pays africains déclarent même que ces nouveaux partenariats leur ont donné du champ pour renégocier l’aide avec les pays de l’OCDE, renforçant ainsi leur contrôle sur leurs propres stratégies de développement.

Le basculement de la richesse mondiale pourrait bien signer la fin du postcolonialisme, même si, selon les Perspectives économiques en Afrique, le plus important pour l’Afrique est de tirer parti des complémentarités entre les approches de ses partenaires traditionnels et émergents, tout en élaborant ses propres politiques de développement, en particulier dans l’optique d’une intégration régionale plus poussée. L’Afrique y gagnerait en cohésion et son pouvoir de négociation, comme ses partenariats, en seraient renforcés.

Références

Les Perspectives économiques en Afrique 2011 sont publiées en partenariat avec la Banque africaine de développement (BAfD), le Centre de développement de l’OCDE, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA-ONU).

The Economist (2010), “Uncaging the lions: Business is transforming Africa for the better”, juin.

Voir aussi www.oecd.org/developpement

Pour plus d’informations, contactez Jean-Philippe Stijns, Centre de développement de l’OCDE.

©L’Observateur de l’OCDE n°285, T2 2011




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