Pêche : la leçon des Grands Bancs

©REUTERS/Lucas Jackson

Suite aux avanies environnementales et économiques subies par le secteur de la pêche, le Canada met en oeuvre d’importantes réformes. Une renaissance s’annonce, mais certains défis demeurent.

Pendant près de cinq siècles, les Grands Bancs de Terre-Neuve ont nourri les habitants de l’île et fait du Canada l’un des champions mondiaux de la pêche. Mais à la fin du XXe siècle, les abondants bancs de morue qui avaient fait la fortune de pêcheurs du monde entier ont quasiment disparu des Grands Bancs. La surpêche réduisant les stocks dans l’Atlantique Nord, on pouvait craindre une extinction prochaine de la morue.

Le 2 juillet 1992, le gouvernement fédéral canadien a imposé un moratoire sur la pêche à la morue. Cela a entraîné une vague historique de licenciements, touchant les pêcheurs, mais aussi les employés des usines de transformation, de la commercialisation et de la construction navale. Terre-Neuve fut alors pendant dix ans le théâtre d’un exode massif vers d’autres provinces pour trouver des emplois. Le coup a été rude pour les pêcheries canadiennes de l’Atlantique, comme pour d’autres pays. Mais la surexploitation de la morue devait être stoppée. Avec aujourd’hui des stocks d’environ 5 500 tonnes, le moratoire est toujours en vigueur et c’est désormais une pêche récréative et artisanale qui se pratique sur les Grands Bancs.

Tandis que les stocks de morue déclinaient, les morutiers se sont tournés vers la pêche au crabe et à la crevette, dont les stocks sont abondants. Selon les estimations de l’OCDE, entre 1989 et 1992, la valeur totale des débarquements (morue comprise) à Terre-Neuve s’élevait à près de 275 millions de dollars canadiens par an. Quinze ans plus tard, elle atteignait 470 millions de dollars. Compte tenu de l’augmentation de l’indice des prix à la consommation au Canada de 1990 à 2006 (d’environ 40 %), la valeur débarquée a augmenté de 20 % par rapport à la période où la morue était reine. Le homard, la crevette et le crabe constituent les produits « haut de gamme », très demandé par les restaurants, les hôtels, les clubs de vacances et les casinos. Les coquillages représentaient à eux seuls 63 % de la valeur des prises commerciales canadiennes en 2009.

La crise économique est toutefois passée par là. Entre 2007 et 2009, le prix au détail du homard a chuté de 50 % et celui du crabe des neiges de 20 %. Les pêcheurs ciblant d’autres espèces n’ont pas été mieux lotis. Les captures de morue, déjà mises à mal, ont perdu 47 % de leur valeur. La situation a été aggravée par la hausse du dollar canadien, qui a réduit les marges des exportations libellées en dollars des États-Unis (le plus gros importateur de produits pêchés au Canada). Les faibles coûts de production des concurrents internationaux, notamment asiatiques, ont contribué à maintenir les prix bas.

Parmi ses mesures de relance économique, le gouvernement fédéral a injecté directement 75 millions de dollars canadiens dans la filière, dont 50 millions destinés à viabiliser la pêche au homard, la plus rentable des espèces pêchées au Canada. De plus, les provinces ont injecté plus de 4 millions de dollars canadiens dans des projets d’aquaculture et de viabilisation. Dès avant la crise, le gouvernement fédéral envisageait déjà de redynamiser le secteur. En 2006, le ministère des Pêches et des Océans du Canada (MPO) a initié la révision de la loi sur les pêches, promulguée plus d’un siècle auparavant. Plusieurs initiatives sont en cours pour actualiser les politiques de gestion de la pêche et pour donner plus de liberté aux pêcheurs, tout en leur conférant davantage de responsabilités dans la gestion des pêches.

Parallèlement à la nouvelle législation, le gouvernement a instauré le Cadre pour la pêche durable, une série de mesures de précaution tenant compte des écosystèmes marins. Ce cadre comprend des seuils de populations marines en-deçà desquels la pêche est interdite et un classement par zone (« zone saine », « zone de prudence » et « zone critique »), ainsi que diverses stratégies et procédures de mise en oeuvre, tout en tenant compte des risques et des incertitudes. « Le Cadre pour la pêche durable du Canada offre une base pour une pêche durable et préservant les espèces, souligne Nadia Bouffard, Directrice générale des Pêches et des Politiques autochtones au MPO. Combiné à des réformes socio-économiques et à de nouvelles initiatives, ce Cadre est un instrument-clé pour développer une pêche à la fois respectueuse de l’environnement et porteuse de prospérité économique pour le secteur de la pêche et pour les communautés qui en dépendent. »

Conscient du rôle crucial des habitats marins et de la biodiversité pour la durabilité de la pêche, le gouvernement fédéral a créé sept zones de protection marines, dont celle du Mont Bowie, un ancien volcan sousmarin situé dans le Nord-Est du Pacifique et considéré par le MPO nvironnementales et scientifiques prises récemment dans le cadre du Programme pour la santé des océans, neuf nouvelles zones de protection marines seront créées d’ici 2015 et la coopération internationale sera renforcée dans le golfe du Maine et dans l’Arctique.

Le MPO développe également une politique nationale de gestion des prises non-intentionnelles, qui concernent tant les prises accidentelles d’espèces non recherchées que les prises surabondantes. Cette politique procède du même esprit que les codes de conduite et les principes directeurs de la FAO, ou de pratiques telles que le Plan d’action national visant à réduire la capture accidentelle d’oiseaux de mer (PAN-Oiseaux de mer) et le Plan d’action national pour la conservation et la gestion des requins (PAN-Requins).

La coopération internationale, à travers des organisations comme l’OCDE, devient de plus en plus cruciale. Environ 40 % des produits de la mer pêchés sont échangés sur les marchés internationaux. En 2007, les exportations du Canada en produits de la mer ont atteint quelque 3,88 milliards de dollars canadiens et ses importations 2,2 milliards. Le Canada a en outre signé des protocoles d’entente avec l’Espagne, la Fédération de Russie, le Groenland, la Norvège et le Portugal pour tisser des liens plus étroits en matière de recherche, de développement économique et de police des pêches.

Quant à l’aquaculture canadienne, elle prospère. « La production aquacole canadienne a plus que doublé depuis 1996, selon Guy Beaupré, Directeur général de l’Aquaculture au MPO, et sa valeur a presque triplé sur la même période, frôlant maintenant le milliard de dollars par an. » Le secteur recouvre plus de 14 000 emplois. « Il représente une part de plus en plus grande de l’économie canadienne, offre d’importantes opportunités d’emploi pour les communautés côtières et rurales, et contribue à l’offre mondiale d’aliments. »

Qu’en est-il du réchauffement climatique ? Selon l’Examen des pêcheries de l’OCDE, le réchauffement des eaux arctiques pourrait entraîner la diminution d’espèces comme le capelan et le flétan du Groenland. Une telle perte porterait un rude coup à la biodiversité canadienne et mondiale, ainsi qu’aux communautés qui en dépendent. Une hausse de température, le morcellement de la banquise et l’ensoleillement accru des mers qui s’ensuivrait pourraient accroître les colonies de morues, colins, harengs et poissons plats. De tels changements ont déjà eu lieu par le passé, et leurs effets peuvent durer longtemps. À condition d’anticiper et de favoriser une gestion respectueuse de l’environnement et la coopération internationale, le Canada a de bonnes raisons d’être optimiste. La leçon des Grands Bancs ne sera pas oubliée.


Références

Site Internet de Pêches et Océans Canada : www.dfo-mpo.gc.ca/index-fra.htm

Ma, Paul (2009), « Canada’s Fishing Communities: An Overview of Current Challenges and Opportunities », présentation effectuée lors de la Conférence sur le développement rural, Québec, 3-15 octobre (en anglais uniquement)

Patrimoine de Terre-Neuve et du Labrador : www.heritage.nf.ca/home.html

OCDE (2010), Examen des pêcheries dans les pays de l’OCDE 2009 - Politiques et statistiques de base

©L'Observateur de l'OCDE n° 284, mai 2011




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