Innovation : des horizons illimités

©REUTERS/Chris Wattie

Certaines entreprises de hautes technologies bien connues siègent au Canada. Mais le pays innove-t-il suffisamment ? Le tableau est contrasté, une certaine autosatisfaction figurant parmi les défis à relever.

Lorsque le magazine Forbes est pour la première fois sorti du cadre des États-Unis, il y a deux ans, pour trouver dans d’autres pays des entreprises susceptibles de figurer sur sa liste des 100 premières sociétés mondiales, ce n’est pas vers l’Europe, l’Asie ou encore l’Amérique du Sud qu’il s’est tourné, mais vers le voisin du Nord.

C’est en effet à Waterloo (Ontario) que se trouve le siège social de Research in Motion (RIM), le fabricant du Blackberry. En seulement trois ans, cette entreprise canadienne a vu ses bénéfices augmenter de 84 % et son chiffre d’affaires de 77 %. Le fameux appareil, largement utilisé par le personnel de l’OCDE, est connu non seulement pour sa souplesse d’utilisation, mais aussi pour son ingénieuse stratégie de marque. Il est le fruit d’une démarche innovante, à la fois technologique et commerciale.

« Certains pensent que les Canadiens n’aiment pas prendre de risques , relève Ilse Treurnicht, Directrice générale de MaRS, un centre d’innovation de Toronto. Je n’en crois rien. Ce n’est pas ce que nous constatons chez MaRS, parmi les jeunes entrepreneurs avec lesquels nous traitons, dont beaucoup sont Canadiens de fraîche date ».

MaRS (à l’origine acronyme de « Medical and Related Sciences ») est une société à capitaux publics et privés qui offre aux entrepreneurs des conseils, de l’information commerciale et du capital d’amorçage. Créé en 2000, MaRS est un organisme sans but lucratif dont la vocation est de stimuler l’innovation dans divers domaines : sciences du vivant, médias numériques et TIC, technologies propres, soins de santé et entreprises à « orientation sociale ». Depuis sa création, MaRS a travaillé avec plus de 1 300 entreprises canadiennes.

Mais pour de nombreux experts, le Canada dispose d’une marge importante pour innover, eu égard au potentiel du pays. Il y existe en effet relativement peu d’obstacles à la création d’entreprise et à l’accès au crédit bancaire. Les taux d’imposition généraux y sont parmi les plus bas des pays de l’OCDE. « Les entreprises canadiennes sont très rentables, davantage que leurs voisines des États-Unis, rappelle Ilse Treurnicht, citant le rapport CCA/Nicholson. Et nos ressources font l’objet d’une forte demande. »

Le Canada entend s’imposer à l’avant-garde des idées nouvelles, notamment sur la scène politique internationale. Dans les années 90, les responsables politiques ne savaient pas très bien comment aborder, par exemple, la fiscalité des transactions commerciales réalisées Par Internet. En 1998, le Canada a accueilli une grande conférence de l’OCDE qui a permis de jeter les bases du consensus actuel : ne pas faire obstacle au commerce électronique et laisser l’Internet se développer au plan international.

Toutefois, au plan intérieur, le Canada doit encore faire quelques efforts pour être à la hauteur de ses ambitions. Le pays est loin de manquer de ressources intellectuelles, et ses dépenses d’éducation, en proportion de son PIB, surpassent celles de l’Allemagne, des États-Unis, de la France, de l’Italie, du Japon et du Royaume-Uni. Les entreprises ne sont pas en reste ; leurs investissements dans l’enseignement supérieur sont supérieurs à la moyenne OCDE. Les Canadiens ont en général un niveau d’instruction élevé. Plus de 55 % des 25-34 ans et plus de 45 % des 35-45 ans ont fait des études supérieures.

Avec un tel capital de compétences scientifiques, d’esprit d’entreprise et de soutien du gouvernement fédéral, comment expliquer que ce dernier, dans sa présentation du budget 2010, ait pointé le retard d’innovation du pays par rapport à d’autres économies avancées ?

« Le principal obstacle à surmonter est peut-être une certaine autosatisfaction, selon Mme Treurnicht. La croissance nationale étant alimentée par l’abondance des ressources, les Canadiens ne se sentent pas tenus d’être des innovateurs de pointe, dans un contexte mondial extrêmement compétitif. Peut-être les entreprises canadiennes n’ont elles pas été assez contraintes d’innover pour assurer leur survie et leur prospérité. »

Toujours selon Mme Treurnicht, l’une des choses qui manquent aux entreprises naissantes, c’est le capital-risque. « La disponibilité limitée du capital-risque à toutes les étapes du cycle de croissance d’une entreprise est souvent un obstacle au développement d’entreprises de dimension mondiale à partir du Canada. »

Les chiffres de l’OCDE abondent en ce sens. Parmi sept pays étudiés en 2008 (Australie, Canada, Danemark, Finlande, Norvège, Pays-Bas et Royaume-Uni), le capital-risque accessible aux start-up canadiennes représentait 0,08 % du PIB, le chiffre le plus bas du groupe (la Finlande se classant première, à 0,24 %). Cela explique sans doute en partie pourquoi en 2007, malgré les facilités administratives au Canada, seules 8 % des sociétés enregistrées étaient nouvelles, contre 18 % au Royaume-Uni.

En matière de recherche-développement (R-D), un indicateur courant, quoiqu’incomplet, du degré d’innovation, le Canada accuse également un certain retard. La DIRDE (« dépense intérieure brute de R-D des entreprises ») mesure le niveau d’investissement en R-D des pouvoirs publics et des entreprises. En 2008, la DIRDE représentait au Canada à peine plus de 1 % du PIB, soit nettement moins que la moyenne de l’OCDE (1,6 %).

Mais la DIRDE a-t-elle un impact sur la productivité du travail ? Oui, selon l’OCDE. « Les gains de productivité et la croissance du PIB sont étroitement liés aux nouvelles technologies et aux investissements dans les actifs intellectuels, note Andrew Wyckoff, directeur de la Science, la Technologie et l’Industrie à l’OCDE. Les ordinateurs personnels, l’Internet et ses ramifications, les réseaux de télécommunications haut débit jouent un rôle déterminant dans l’amélioration de l’efficacité, le développement de nouveaux modèles économiques et la création d’entreprises ».

Le rapport sur la Stratégie de l’OCDE pour l’innovation présenté aux ministres en mai 2010 indique que les investissements dans les actifs immatériels, y compris la DIRDE, ont accru la productivité du travail d’un point de pourcentage en Autriche, aux États-Unis, en Finlande, au Royaume-Uni et en Suède. La baisse de productivité et l’écart croissant entre les performances du Canada et celles des États-Unis ont incité  le gouvernement canadien, dans son budget 2010, à réexaminer l’aide fédérale à la R-D, afin d’améliorer les opportunités offertes aux jeunes entreprises et de stimuler l’innovation.

« Dans les économies modernes, la majorité des nouveaux emplois sont créés grâce aux jeunes entreprises à forte croissance, explique Mme Treurnicht. Ces entreprises sont également des catalyseurs pour la création de secteurs d’avenir. Dans le cadre des mesures destinées aux PME en général, les pouvoirs publics doivent tenir compte des besoins particuliers de ces « gazelles » et leur assurer des conditions propices à leur croissance. Ces jeunes entreprises sont aussi des sources importantes de nouvelles idées, de talent entrepreneurial et de croissance future pour des entreprises plus établies ; le secteur privé se doit donc d’investir en elles ainsi que dans l’écosystème qui favorisera leur croissance ».

L’essentiel de la R-D est menée par les grandes entreprises. Selon la Stratégie de l’OCDE pour l’innovation, parue en mai 2010, 700 entreprises réalisent près de la moitié des dépenses mondiales de R-D. Le Canada ne fait pas exception : dix entreprises ont réalisé à elles seules le tiers de toutes les activités de R-D au cours des 20 dernières années, bien que 98 % des entreprises canadiennes entrent dans la catégorie des petites et moyennes entreprises (PME), qui emploient quelque 5 millions de personnes, soit environ la moitié de l’effectif du secteur privé. Libérer ce potentiel est l’un des objectifs du budget 2010 du gouvernement canadien.

Pour ce faire, il a créé à l’intention des PME le Programme canadien pour la commercialisation des innovations, doté d’un budget de 40 millions de dollars canadiens sur deux ans, qui sera affecté à une vingtaine de projets et servira à organiser des foires commerciales régionales où les PME pourront présenter leurs innovations. Une initiative bienvenue pour les PME canadiennes. Par rapport à leurs grandes soeurs, qui ne réservent que 1 % de leurs recettes à l’innovation, certaines petites entreprises innovantes peuvent exceptionnellement y consacrer bien davantage.

Mais pour faire décoller l’innovation, il ne faut pas limiter les dépenses en direction de la R-D, qui n’est que l’un des moteurs de l’innovation. Certaines entreprises innovantes ne font aucune R-D. « La R-D est un puissant moteur de l’innovation, mais ce n’est pas le seul, explique M. Wyckoff. La mondialisation a modifié notre manière de transformer le savoir en valeur marchande – ce qui est la définition même de l’innovation. Ce processus se déroule désormais de plus en plus hors des laboratoires. Les nouvelles approches de la conception, de la commercialisation et de l’organisation sont de puissants vecteurs de croissance ». M. Wyckoff souligne ce que l’OCDE considère comme la caractéristique primordiale de l’innovation : trouver de nouvelles manières, plus efficaces, de faire les choses, de mobiliser les compétences, les idées et les technologies pour accroître la productivité et le potentiel. Ce type d’« actifs immatériels » représente entre 5 et 12 % du PIB dans certains pays de l’OCDE.

Malheureusement, la crise économique a forcé de nombreuses entreprises à reporter, voire à annuler des projets innovants. « Le marché local canadien est petit, explique Mme Treurnicht, et nous avons grandement bénéficié de l’appétit insatiable des États-Unis pour nos nouveaux produits et services. Le ralentissement de ce marché ces dernières années pousse les Canadiens à rechercher de plus en plus de nouveaux partenaires et de nouvelles opportunités dans les marchés émergents à forte croissance. Cela stimulera l’innovation à l’avenir ».

L’innovation prospère dans de vastes espaces, pas seulement géographiques, mais aussi dans le monde des idées, qui ne connaît pas de frontières. Les entreprises bénéficiant de contacts internationaux diversifiés innovent davantage. « Les compétences, les réseaux et l’échange des connaissances sont essentiels pour rester concurrentiels dans une économie où l’information circule en temps réel », explique M. Wyckoff. « Les entreprises collaborent de plus en plus afin de réduire les coûts et les risques de la mise sur le marché de nouvelles idées, en faisant appel aux compétences disponibles partout dans le monde ».

À cet égard, le Canada n’est pas à la traîne. Le financement d’origine étrangère représentait près de 10 % des dépenses de R-D combinées du secteur public et des entreprises en 2009. La proportion de fabricants canadiens qui collaborent à l’échelle internationale à des projets innovants se situe au-dessus de la moyenne OCDE. Une tendance encourageante. Selon l’OCDE, les entreprises qui collaborent ainsi investissent davantage dans l’innovation que celles qui sont plus individualistes.

Les entreprises canadiennes ne sont pas non plus avares de leurs innovations. Une étude réalisée en 2007 par Statistique Canada révèle en effet que 42 % des entreprises manufacturières avaient mis au point leurs propres technologies ou avaient modifié des technologies acquises auprès d’autres entreprises. Ces innovations étaient par la suite librement partagées par 18 % des entreprises, souvent gratuitement.

Cela ne surprend guère Mme Treuernicht. « Les nouveaux modèles d’innovation, explique-t-elle, font de plus en plus appel à la collaboration, entre disciplines, à travers les frontières géographiques et même à travers le fossé culturel entre secteur public et secteur privé. Du fait de l’étendue géographique, de la faible densité démographique et du statut de puissance moyenne de leur pays dans le monde, les Canadiens sont culturellement ouvert aux approches collaboratives, et ils ont une certaine expérience de la constitution de réseaux du savoir ». Nul doute que le Canada et ses partenaires de l’OCDE en récolteront les fruits.

Références

Voir www.oecd.org/fr/canada/ et www.oecd.org/fr/innovation/

OCDE (2010), La stratégie de l’OCDE pour l’innovation : Pour prendre une longueur d’avance

OCDE (2010), Mesurer l’innovation : Un nouveau regard

Travaux publics et Services gouvernementaux Canada (2010), « Examen du soutien fédéral de la recherche-développement », recommandations d’un groupe d’experts

Wyckoff, A. (2009), « La reprise par l’innovation », L’Observateur de l’OCDE n° 273, juin

Conseil des académies canadiennes (2009), « Innovation et stratégies d’entreprise : pourquoi le Canada n’est pas à la hauteur », comité d’experts sur l’innovation dans les entreprises

©L'Observateur de l'OCDE n° 284, mai 2011




Données économiques

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier par courrier


Edition en ligne
Editions précédentes

Ne manquez pas

  • G20: « Le temps est venu d’accroître les dépenses publiques » (Le Monde)
  • En France, les inégalités salariales se réduisent chaque année. Les salaires des femmes cadres de moins de 30 ans sont « seulement » inférieurs de 5 % à celui des hommes, selon l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) dans une étude publiée en mars 2015.Les réseaux féminins ont-ils encore un rôle à jouer dans le monde du travail ? (Le Monde)
  • Pourquoi les fils d’immigrés ne réussissent-ils pas à l’école aussi bien que leurs sœurs? Un article du journal Le Monde.
  • L'intégration rapide des réfugiés est la clé de la croissance économique en Europe, selon le FMI et l'OCDE, présents à Davos, le forum économique mondial qui se déroule du 20 au 23 janvier. Lire l'article du Monde ici.

  • Expliquez-nous... l'OCDE par FranceInfo
  • "Nous avançons à une vitesse d'escargot" sur le climat, estime Ban Ki-moon. Le secrétaire général des Nations Unies confie au journal Le Monde son optimisme sur la conclusion d’un accord international permettant de contenir le réchauffement en cours, en dépit des obstacles.
  • La France est "l'un des pays où l'anxiété en classe est la plus fortement ressentie" explique Eric Charbonnier, analyste à l'OCDE.
  • Après le vote des mesures sociales demandées par l'Union européenne et le FMI, prévu pour le 22 juillet au soir, le gouvernement grec "va reprendre immédiatement les négociations avec les institutions, UE, BCE et FMI, qui doivent durer jusqu'au 20 août au plus tard".
  • Peut-on réduire l'immigration légale? Le député français de l’Yonne Guillaume Larrivé, membre de l'opposition, a proposé que les parlementaires fixent des plafonds d’immigration annuels. Thomas Liebig, spécialiste des migrations internationales à l’OCDE, analyse cette proposition pour le journal La Croix.
  • "Les 40% les plus pauvres, les classes moyennes, manquent de moyens pour investir dans le capital humain", explique à L'Express l'économiste Michael Förster, spécialiste des inégalités à l'OCDE.
  • La lutte contre le travail au noir franchit un nouveau seuil. Selon le bilan 2014 publié par Les Echos, le montant total des redressements imposés par les Urssaf pour « travail dissimulé » s’est élevé à 401 millions d’euros, contre 320 millions l’année précédente.
  • Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon rallie le soutien de l’OCDE: « 2015 est une année des plus cruciales pour l’humanité ».

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2016