Crise bancaire : Faire contribuer les créanciers privés

©REUTERS/Daniel Munoz

La crise financière a prélevé un lourd tribut sur les finances publiques et les contribuables continuent de régler la note. Les investisseurs privés ne pourraient-ils pas contribuer davantage au règlement du problème ? C’est ce qu’estime Mohamed El-Erian, directeur général et co-directeur des investissements de la société de gestion de portefeuille PIMCO. Il s’en explique à L’Observateur de l’OCDE.

L’Observateur de l’OCDE : Pensez-vous que la crise bancaire touche à sa fin ou la situation estelle encore trop fragile pour se prononcer ?

Mohamed El-Erian : D’importants progrès ont été faits dans la recapitalisation du système bancaire, l’élimination des risques et l’identification des solutions pour minimiser la probabilité d’une nouvelle crise. Mais ces évolutions positives ont eu un coût élevé pour nos sociétés, et il faudra beaucoup de temps pour remédier aux dommages collatéraux et autres conséquences involontaires.

À titre d’illustration, réfléchissons un peu à trois problèmes :

Premièrement, les gouvernements de nombreuses économies avancées ont jugé nécessaire d’intervenir, à la fois pour compenser le désendettement en ordre dispersé du secteur privé et pour éviter une crise mondiale. De ce fait, on a assisté à un transfert de dettes vers le secteur public, si bien que trop de pays souffrent désormais de problèmes de déficit budgétaire et de dette publique.

Deuxièmement, dans certains cas comme ceux de la Grèce, de l’Irlande et du Portugal, les problèmes de dette souveraine sont tellement aigus qu’ils peuvent déclencher une véritable crise de l’endettement ainsi qu’un débat certes légitime mais auparavant inimaginable sur la possibilité d’une restructuration de la dette d’économies avancées.

Troisièmement, la débâcle du système bancaire a contribué à la faiblesse de la croissance économique, exacerbant ainsi les obstacles structurels à la création d’emplois – en particulier dans des économies dépendant de la sphère financière comme le Royaume-Uni ou les États-Unis et dans celles qui connaissent des problèmes d’endettement aigus comme les pays périphériques de la zone euro. Ce faisant, les inégalités de revenu et de patrimoine se creusent. Du fait de cette configuration, l’économie mondiale se remet de la crise, mais seulement de façon progressive, inégale et hésitante.

Il y a quelques mois, vous avez défrayé la chronique en déclarant qu’il fallait « un meilleur partage du fardeau » mobilisant les créanciers privés pour faciliter le renflouement des banques. Pouvez-vous préciser ?

Face au problème de la dette des pays périphériques, l’UE, la BCE et le FMI ont pour l’essentiel privilégié une approche axée sur la liquidité dans un premier temps, pour passer ensuite à une approche axée sur la solvabilité. Même si on peut le comprendre, cette démarche comporte des coûts et des risques importants.

Prenons le cas des pays de la zone euro – Grèce, Irlande et Portugal – qui ont bénéficié de vastes plans de sauvetage. Dans ces trois cas, le fardeau a été porté par le corps social qui subit de sévères plans d’austérité, et par les créanciers publics qui ont mis des ressources financières considérables à la disposition de ces pays.

Les créanciers privés ont été intégralement remboursés et, dans leur grande majorité, ils ont refusé tout renouvellement de leurs engagements financiers.

Pour l’essentiel, cette approche consiste à empiler de nouvelles dettes sur les anciennes tout en faisant peser une part croissante des engagements du secteur privé sur les contribuables. Cela ne favorise que très peu le règlement du problème de surendettement qui entrave l’investissement, la croissance et la création d’emplois.

Il n’est donc guère surprenant que nombre des objectifs initiaux des plans de sauvetage n’aient pas été atteints. Prenons l’exemple de la Grèce.

Malgré plus d’un an d’énormes sacrifices de la part de la société grecque et d’un soutien financier exceptionnel de la BCE, de l’UE et du FMI, le pays est encore très loin d’avoir renoué avec la stabilité économique et financière. La production grecque continue de s’effondrer, le chômage s’accroît, le déficit budgétaire reste alarmant, les banques nationales sont en très mauvaise posture et le fardeau déjà excessif de la dette s’alourdit davantage.

Dans le même temps, les créances douteuses continuent d’être transférées des créanciers privés, qui savaient qu’ils prenaient des risques en prêtant à la Grèce (et qui ont choisi de gagner une prime de risque) vers les contribuables grecs et européens ainsi que vers le bilan du FMI.

Bref, même si la démarche suivie a permis à d’autres segments et pays vulnérables de la zone euro de gagner du temps pour remettre de l’ordre dans leurs affaires, elle n’a que très peu contribué à rétablir les conditions nécessaires à la croissance dans les économies périphériques. Parallèlement, les contraintes substantielles induites par cette démarche, aussi bien immédiates que futures, continuent d’être reportées sur les contribuables.

Quels sont les défis majeurs qui s’annoncent dans les prochains mois pour l’économie mondiale et quels conseils donneriez-vous aux décideurs des pays de l’OCDE et au-delà ?

Le scénario d’une poursuite, à un rythme cependant lent et inégal, du redressement de l’économie mondiale pose nombre de grands problèmes qu’il faut comprendre et souvent régler.

Premièrement, le monde doit réagir à la fois à un choc négatif du côté de la demande et à un choc négatif du côté de l’offre associé au renchérissement du pétrole et à la triple tragédie qui a frappé le Japon. Il est rare de se trouver dans une telle configuration, et il est encore plus rare d’être en présence de deux sources de chocs négatifs simultanés.

Deuxièmement, si l’Europe ne rectifie pas son approche de la crise de la dette des économies périphériques, les risques pour la région et pour le monde vont progressivement s’accroître.

Troisièmement, l’absence d’accord sur une réforme budgétaire à moyen terme aux États-Unis contribue à assombrir les perspectives de ce pays et porte préjudice à son rôle de pilier du système mondial. Or, cela se produit à un moment où les autorités se demandent aussi comment se désengager au mieux des mesures non conventionnelles qu’elles ont prises et à un moment où le secteur du logement reste vulnérable.

Quatrièmement, les économies émergentes doivent faire face à des accès de surchauffe et, plus généralement, continuer de gérer la réussite qui est allée de pair avec leur percée historique en matière de développement.

Ces risques sont gérables, mais ils demandent une attention de tous les instants et une réactivité de la part des décideurs. S’ils réagissent bien aux défis, ces derniers peuvent accélérer le redressement de l’économie mondiale et, espérons-le, parvenir à une masse critique de secteurs en bonne santé capables de tirer ceux qui le sont moins. En cas d’échec, le monde devra affronter les vents contraires de plus en plus perturbants de la stagflation.

Références

BBC (2010), « Pimco boss: Pain of rescues ‘should be shared’ », 24 novembre, voir www.bbc.co.uk/news/business-11835044

Voir www.oecd.org/daf/dettepublique

Voir également www.pimco.com

©L’Observateur de l’OCDE n° 284, T1 2011




Données économiques

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier par courrier


Edition en ligne
Editions précédentes

Ne manquez pas

  • G20: « Le temps est venu d’accroître les dépenses publiques » (Le Monde)
  • En France, les inégalités salariales se réduisent chaque année. Les salaires des femmes cadres de moins de 30 ans sont « seulement » inférieurs de 5 % à celui des hommes, selon l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) dans une étude publiée en mars 2015.Les réseaux féminins ont-ils encore un rôle à jouer dans le monde du travail ? (Le Monde)
  • Pourquoi les fils d’immigrés ne réussissent-ils pas à l’école aussi bien que leurs sœurs? Un article du journal Le Monde.
  • L'intégration rapide des réfugiés est la clé de la croissance économique en Europe, selon le FMI et l'OCDE, présents à Davos, le forum économique mondial qui se déroule du 20 au 23 janvier. Lire l'article du Monde ici.

  • Expliquez-nous... l'OCDE par FranceInfo
  • "Nous avançons à une vitesse d'escargot" sur le climat, estime Ban Ki-moon. Le secrétaire général des Nations Unies confie au journal Le Monde son optimisme sur la conclusion d’un accord international permettant de contenir le réchauffement en cours, en dépit des obstacles.
  • La France est "l'un des pays où l'anxiété en classe est la plus fortement ressentie" explique Eric Charbonnier, analyste à l'OCDE.
  • Après le vote des mesures sociales demandées par l'Union européenne et le FMI, prévu pour le 22 juillet au soir, le gouvernement grec "va reprendre immédiatement les négociations avec les institutions, UE, BCE et FMI, qui doivent durer jusqu'au 20 août au plus tard".
  • Peut-on réduire l'immigration légale? Le député français de l’Yonne Guillaume Larrivé, membre de l'opposition, a proposé que les parlementaires fixent des plafonds d’immigration annuels. Thomas Liebig, spécialiste des migrations internationales à l’OCDE, analyse cette proposition pour le journal La Croix.
  • "Les 40% les plus pauvres, les classes moyennes, manquent de moyens pour investir dans le capital humain", explique à L'Express l'économiste Michael Förster, spécialiste des inégalités à l'OCDE.
  • La lutte contre le travail au noir franchit un nouveau seuil. Selon le bilan 2014 publié par Les Echos, le montant total des redressements imposés par les Urssaf pour « travail dissimulé » s’est élevé à 401 millions d’euros, contre 320 millions l’année précédente.
  • Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon rallie le soutien de l’OCDE: « 2015 est une année des plus cruciales pour l’humanité ».

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2016