50 ans de prospective : retour sur notre vision de l’avenir

La prospective stratégique est un outil majeur pour les gouvernements. Elle permet aux décideurs de mieux anticiper les événements, en les incitant à plus de créativité dans leur réflexion sur les choix qui s’offrent à eux et en leur laissant plus de temps pour préparer et mettre en place leurs programmes. C’est un domaine dans lequel certains gouvernements excellent, mais qui réussit moins à d’autres. C’est aussi un domaine qui prête à confusion et à bien des idées fausses.

La prospective stratégique (scénarios, probabilités conditionnelles, simulations, analyses de tendances, etc.) ne prédit pas l’avenir. Les cas où de grands événements mondiaux ont été anticipés avec succès – la nature de l’événement aussi bien que le moment où il s’est produit – sont aussi rares que célèbres : la prévision à long terme de Shell International, menée bien avant la crise pétrolière de 1973, qui au lendemain de la flambée des prix du pétrole a fait le l’entreprise le leader incontesté dans son domaine, en est une illustration. Souvent fort imprécises, les prévisions parviennent rarement à prévoir les bouleversements majeurs – par exemple, l’apparition et la propagation dévastatrice du sida, ou la chute du Mur de Berlin, que bien peu prévoyaient quelques semaines avant. Ou encore l’ampleur et les circonstances de la crise financière, dont les effets se font encore sentir deux ans après l’effondrement de Lehman Brothers. Certains « gourous », comme George Soros, prévoyaient certes une crise, mais le moment où elle a éclaté et son impact même ont surpris la plupart des gens.

Mais ce sont là des prévisions, qui sont bien rarement justes lorsqu’elles visent à prédire des événements ponctuels. Plutôt que de chercher à prévoir l’avenir, la prospective stratégique envisage les trajectoires à long terme possibles, et en étudie les conséquences qui pourraient inciter à en infléchir le cours. On peut trouver à cet égard des exemples intéressants dans les travaux consacrés depuis plus de trente ans au vieillissement de la population et à ses répercussions à long terme sur le financement public des retraites et des soins de santé, ou encore dans l’attention croissante accordée depuis les années 1970 au changement climatique, à ses possibles retombées et à la nécessité d’une action concertée de la communauté internationale.

Ce qui, en matière de prospective stratégique, s’applique aux gouvernements s’applique aussi aux organisations intergouvernementales. La prospective stratégique leur donne les moyens d’anticiper les événements et attire l’attention de leurs États membres sur la nécessité d’agir opportunément. À l’heure où l’OCDE célèbre son 50ème anniversaire, elle peut s’enorgueillir d’une longue pratique d’activités de prospective, souvent pionnières du fait de leur caractère visionnaire et de leur impact.

Curieusement, les grands défis qu’ont eu à affronter les gouvernements des pays de l’OCDE dans les années 1960 présentent des similitudes avec les défis du monde actuel : une conjoncture économique marquée par de grands déséquilibres macroéconomiques et des crises monétaires ; une agitation sociale multiforme (manifestations pour la paix, conflits sociaux, protestations étudiante et mouvements contre les réformes économiques, etc.). Et un conflit armé, aussi, avec la guerre du Vietnam.

À plusieurs égards, cependant, les préoccupations essentielles des gouvernements des années 60 différaient de celles des gouvernements actuels. La principale menace géopolitique venait alors du face-à-face entre le bloc soviétique et le bloc de l’Ouest, un facteur qui a été pour beaucoup dans la création de l’OCDE, comme complément économique de l’OTAN. Cette menace a aujourd’hui disparu, mais d’autres lui ont succédé.

Dans les années 1960, l’économie mondiale était dominée par les pays de l’OCDE, qui produisaient les deux-tiers du PIB mondial (aujourd’hui seulement la moitié) ; sur le plan politique, un certain nombre d’entre eux étaient aux prises avec la difficulté de mettre fin à leurs politiques colonialistes. Les gouvernements cherchaient de grandes opportunités dans les promesses incarnées par le progrès scientifique et la technologie. C’est cette fascination des gouvernements pour la science et la technologie qui, pour une large part, est à l’origine des premiers efforts de prospective de l’OCDE.

Dès 1963, l’Organisation a consacré une étude de fond aux tendances de la recherche-développement dans les sciences des matériaux, mettant en avant l’impact potentiel de la recherche biologique et prévoyant certaines des retombées à attendre des progrès dans ce domaine. Cette étude fut suivie en 1966 par un rapport influent traitant des possibles conséquences économiques des évolutions de la recherche-développement dans le domaine de l’énergie, notamment une évaluation sur le long terme des ressources naturelles en énergie et une analyse des retombées économiques plus générales jusqu’en 2000 et au-delà (voir Erich Jantsch, La prévision technologique, OCDE, 1967). Ensuite, les deux chocs pétroliers et le ralentissement des performances économiques de la zone OCDE amenèrent à s’interroger sur la viabilité du modèle d’exploitation des ressources naturelles mondiales. Une interrogation au centre de Halte à la croissance ?, rapport commandé par le Club de Rome, dont l’un des co-fondateurs était Alexander King, de l’OCDE.

De façon intéressante, ces préoccupations redeviennent d’actualité – sous une forme quelque peu différente – dans la Stratégie de l’OCDE pour une croissance verte. Mais en 1976, c’est dans ce climat malthusien que l’OCDE lança ses premiers travaux de réelle prospective stratégique, le projet Interfutures, dans l’optique de « proposer aux gouvernements des pays de l’OCDE une évaluation des différents modèles de développement économique à long terme afin d’en préciser les répercussions sur les choix stratégiques qui leur étaient offerts dans la gestion de leurs propres économies ».

Se définissant comme l’exploration d’un avenir incertain plutôt que comme un exercice de prévision, le rapport Interfutures adressait aux décideurs un ensemble de messages et de recommandations – qui paraissaient alors – audacieux et optimistes : contrairement aux idées exprimées dans Halte à la croissance ?, l’expansion pourrait se poursuivre durant les 50 années suivantes sans se heurter à des limites physiques insurmontables au niveau mondial sur le long terme ; il était nécessaire d’accepter des évolutions structurelles, à un rythme toutefois socialement tolérable et politiquement acceptable, pour soutenir la croissance économique dans les pays développés ; la finalité première de la coopération entre les gouvernements devrait être de rechercher l’efficience en améliorant le fonctionnement des marchés internationaux ; et un développement plus harmonieux des pays en développement était dans l’intérêt de tous à long terme. Aujourd’hui, 35 ans plus tard, sous l’effet conjugué de la croissance démographique, du changement climatique et de la crise financière, les inquiétudes sur la finitude des ressources de la planète reviennent.

L’histoire plus récente de la prospective stratégique de l’Organisation prend ses racines dans le lancement en 1990 du Programme de l’OCDE sur l’avenir. S’en sont suivies plus de deux décennies d’ateliers, conférences, projets et rapports sur de vastes thèmes tels que les perspectives économiques mondiales à long terme, la société créative, l’avenir de la Chine (devenue depuis une économie émergente, comme nos experts l’avaient prévu), les infrastructures et les risques associés ou encore les risques systémiques émergents. De nombreuses études sur le développement à long terme du transport aérien, de l’alimentation, de la biotechnologie, des applications des satellites, etc., ont été réalisées. L’approche par expérience directe, caractéristique de nombre de ces activités, a permis de montrer aux décideurs l’intérêt des travaux de prospective stratégique, notamment, dans certains cas, du fait de leur impact durable sur les décisions des pouvoirs publics. La prospective stratégique peut réellement influencer le cours des événements.

Quid des 50 prochaines années ?

Qu’en sera-t-il de la prospective pendant les 50 prochaines années ? À première vue, les prochaines décennies semblent semées d’embûches : une population mondiale proche des 9 milliards d’individus en 2050, avec tout ce que cela implique pour la sécurité alimentaire, les ressources en eau douce et les besoins énergétiques ; la perspective d’un ralentissement de la croissance économique mondiale du fait du vieillissement de la population des pays de l’OCDE et de certaines économies émergentes et du stade de développement plus avancé qu’atteindront de nombreux pays en développement ; un climat mondial qui pourrait enregistrer une hausse globale des températures de plusieurs degrés d’ici 2100, avec une élévation du niveau de la mer et des modifications sensibles des précipitations ; un monde de plus en plus complexe, multipolaire, dont la gestion demandera une créativité et une flexibilité politiques et institutionnelles considérables ; et, enfin, des menaces terroristes sous diverses formes, qui exigeront des pouvoirs publics toute l’habileté et l’initiative dont ils seront capables pour être combattues.

Heureusement, les moyens dont l’humanité dispose pour affronter ces défis s’étofferont également. Tandis que la mondialisation en ellemême continuera de favoriser diverses formes d’interdépendance entre les pays et les continents, elle fera naître aussi des formes de gouvernance et de coopération internationale de plus en plus connectées en réseau et de plus en plus efficaces. La science et la technologie continueront sans doute d’apporter plus de solutions que de problèmes et les sociétés témoigneront de l’adaptabilité sans faille dont elles ont fait preuve face aux vicissitudes de l’histoire.

Suivre la bonne voie vers un monde plus fort, plus sain et plus juste sera une tâche immense, notamment pour l’OCDE. Celle-ci peut s’appuyer sur 50 ans d’expérience dans l’élaboration des politiques et sur une variété impressionnante de connaissances et d’outils, dont notamment la prospective. Dans le monde incertain où nous vivons, la prospective stratégique est plus que jamais une nécessité, permettant de définir une ligne de conduite et de maintenir le cap.

Voir www.oecd.org/futures

© L' Annuel de l'OCDE 2011




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