Budgets publics : dépenser ou épargner ?

Dae Whan Chang, Président exécutif, World Knowledge Forum, et éditeur, Maeil Business Newspaper & TV

L’échange animé entre Paul Krugman, économiste à Princeton, et Niall Ferguson, historien de l’économie à Harvard, a été le temps fort et l’une des sessions les plus suivies du 11ème World Knowledge Forum*, organisé à Séoul (Corée) du 12 au 14 octobre 2010.

Relance ou austérité ? Les deux universitaires de renommée mondiale ont vigoureusement débattu de la question de savoir si le gouvernement des États-Unis doit essayer de sortir de la crise par la dépense ou s’il doit au contraire privilégier l’austérité budgétaire.

Leur joute verbale reflète des vues divergentes sur la gravité des problèmes économiques actuels des États-Unis. M. Krugman a comparé la situation actuelle à la Grande Dépression des années 1930. Selon M. Ferguson, cette comparaison est excessive.

« Il faut se garder des analogies erronées », a estimé M. Ferguson, mettant en garde contre les réactions exagérées aux difficultés actuelles. « Le reste du monde, notamment l’Asie et l’Amérique latine, est très loin de connaître une Grande Dépression », a-t-il ajouté. Il a souligné que l’activité économique américaine s’accroissait et qu’une relance excessive pouvait être dangereuse. M. Ferguson a également remarqué que les États-Unis avaient déjà mis en oeuvre des mesures budgétaires vigoureuses et devaient éviter de reproduire les erreurs des pays européens comme le Portugal, la Grèce et l’Irlande, où l’État s’était trop endetté au risque de perdre la confiance des investisseurs.

Mais M. Krugman a présenté un tableau plus sombre de l’économie américaine. « Fondamentalement, nous sommes dans une situation de dépression », a-t-il déclaré. Rappelant les chiffres de l’inflation et du chômage, il a indiqué que la crise actuelle ressemblait à la Grande Dépression à plusieurs égards, ainsi qu’à la crise japonaise des années 1990. Il a estimé que toutes les options offertes par la politique monétaire classique avaient été épuisées au cours de la crise, et qu’une réaction plus énergique des États était nécessaire. M. Krugman a minimisé les dangers des dépenses de relance, considérant que « les mesures d’austérité budgétaire n’ont que très peu d’impact sur la viabilité budgétaire à long terme ».

Pour M. Ferguson, les gouvernements doivent créer les conditions propres à rendre leurs titres plus attrayants pour les investisseurs potentiels. Une relance excessive pourrait faire perdre aux États leur crédibilité et, en conséquence, faire fuir l’investissement.

MM. Ferguson et Krugman ont tous deux admis qu’à long terme, l’ampleur de la dette américaine était problématique, mais ont chacun proposé des solutions très différentes.

Pour M. Krugman, les coûts des soins de santé sont la principale source du déficit à long terme. « La réforme des soins de santé est indispensable ; sans elle, rien ne peut fonctionner », a-t-il estimé, pointant la nécessité d’autres réformes du système de santé.

M. Ferguson a placé les problèmes budgétaires américains dans un contexte plus global, les décisions prises aux États-Unis ayant, selon lui, de graves conséquences pour le reste du monde. Il a souligné que les Chinois, les plus gros détenteurs de titres de la dette américaine, considéraient la voie suivie par les États-Unis comme « inflationniste et dangereuse ».

Il a ajouté qu’il y avait de grandes chances pour que les fonds de relance additionnels s’échappent vers les marchés étrangers sans bénéficier directement à l’économie américaine. Pour M. Ferguson, la réforme de la santé a été très difficile à mettre en oeuvre, a eu peu d’impact sur la reprise économique, mais a eu un coût élevé en termes de capital politique. « Le résultat a été nul sur le plan budgétaire », a-t-il conclu.

Les deux universitaires ont ensuite évoqué le rôle de la politique monétaire internationale, sur lequel leurs opinions étaient également divergentes. Krugman a attaqué la Chine pour sa politique délibérée de monnaie faible : « Il y a une énorme différence entre le fait de mener une politique monétaire expansionniste parce que l’économie souffre (…) et délibérément sous-évaluer le taux de change ».

Il a minimisé les risques de voir la Chine vendre ses importants avoirs de titres de la dette américaine : « La Chine pointe un pistolet à eau vide sur la tempe des États-Unis », a-t-il dit. Mais M. Ferguson a estimé qu’il fallait se garder d’imputer les problèmes économiques à la politique monétaire de la Chine, au risque d’engendrer « une guerre des monnaies, qui perturberait la mondialisation elle-même ».

Les deux hommes ont ensuite débattu de l’inflation. M. Krugman a estimé que les responsables possédaient les « outils » pour y faire face, mais avaient eu peur de les utiliser.

M. Ferguson a marqué son désaccord, avançant que « l’inflation n’était pas un processus progressif », mais était soumise à des « événements radicaux ».

« Si Keynes était ici, il ne serait pas d’accord avec vous », a dit M. Ferguson à son interlocuteur. Ce dernier a répondu que beaucoup d’économistes devraient revenir « aux bases de l’analyse keynésienne. Le problème, c’est qu’ils ont oublié ce qu’ils savaient ».

* Le World Knowledge Forum est accueilli chaque année par Maeil Business Newspaper & TV, premier groupe de médias économiques et financiers en Corée.

Références et liens recommandés

World Knowledge Forum :  http://wkforum.org

Maeil Business Newspaper & TV : www.mk.co.kr

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