Favoriser l’écosystème d’innovation

Président de Gravitation, fondateur et président non exécutif de Poweo

Vers quelles nouvelles sources de croissance se tourner en 2011 et au-delà ? Pour Charles Beigbeder, fondateur de Poweo, premier opérateur d’électricité privé en France, et créateur de nombreuses sociétés innovantes, ces sources résident dans la combinaison entre les grandes évolutions technologiques, culturelles et démographiques et l’instauration par les pouvoirs publics d’un climat favorable à l’innovation.

L’Observateur de l’OCDE : Face à la fragilité de la reprise, il est particulièrement crucial de trouver de nouvelles sources de croissance. Quels sont les grands domaines prometteurs en la matière ?

Charles Beigbeder : Si l’on cherche à identifier les métiers d’avenir sur lesquels il faut mettre le paquet, parce que le saupoudrage ne donne rien, j’en retiendrais trois. D’abord, bien sûr, les inévitables green techs, piliers de la « croissance verte », parce qu’il faut lutter contre le changement climatique, n’en déplaise aux climatosceptiques. Même pour ceux qui doutent, il faut le faire pour être moins dépendants énergétiquement de pays géopolitiquement très fragiles, et pour être plus compétitifs, car le baril de pétrole peut facilement s’envoler vers les 200 dollars. Donc il faut décarboner nos économies, en menant une véritable « révolution verte » : c’est l’efficacité énergétique, dans le bâtiment, le transport et l’industrie ; ce sont les énergies renouvelables, où il y a énormément de choses à faire ; c’est le recyclage des matériaux ; ce sont les biocarburants, etc. Ces domaines commencent à engendrer une forte croissance et une forte création d’emplois.

Deuxièmement, les métiers autour des biotechnologies, des technologies et des services pour la santé. Tout simplement parce que l’on vit plus longtemps, et que l’on espère vivre en bonne santé. Il est clair que les dépenses de santé dans les pays occidentaux vont beaucoup augmenter. Il y a là un gisement, une demande non satisfaite et un fort potentiel de croissance pour les entreprises. Cela va des techniques d’imagerie médicale pour diagnostiquer plus tôt les pathologies à l’assistance à l’autonomie des patients et tous les services que l’on peut imaginer, la découverte de nouvelles molécules, ou de cocktails de molécules, qui pourraient soigner les pathologies, notamment les maladies rares, mais aussi le fléau du cancer. La découverte du génome il y a 20 ans maintenant, permet d’affiner l’élaboration de cocktails de médicaments pour soigner ces pathologies. L’analyse génomique permet de gagner du temps dans la mise au point des médicaments. On peut raccourcir de 4-5 ans le process, et il y a donc là un espoir.

Enfin, je citerais le numérique en général, les infotechs. Il y a 4 milliards de détenteurs de téléphones mobiles dans le monde. Il y a des téléphones de plus en plus intelligents, les smart phones. Et puis il y a 2 milliards d’internautes. Nous n’en sommes qu’au début de toutes les applications qu’on peut imaginer pour faciliter la vie des gens, et c’est un vrai gisement de croissance.

L’ « innovation » n’est pas seulement technologique, elle concerne aussi les modèles de management ou la sophistication des produits financiers. Dans ce dernier cas, la crise semble avoir montré, avec les produits dérivés, que l’innovation n’était pas toujours une bonne chose

Naturellement, l’innovation n’est pas seulement technologique. Ce sont souvent des déréglementations ou des re-réglementations qui permettent à des nouveaux intrants d’apparaître, comme dans l’énergie. Demain peut-être dans les chemins de fer. Il y a toute une série de secteurs qui sont bloqués dans certains pays occidentaux et en particulier en France. Ces secteurs s’ouvrent à la concurrence, et là, sans apporter d’innovation technologique majeure, on peut apporter beaucoup au consommateur final. Ensuite, la concurrence stimule l’innovation, et c’est gagnant-gagnant.

Sur la question de l’innovation financière, je pense qu’il ne faut pas la diaboliser. La finance est un moyen, elle ne doit pas être une fin. La finance pour la finance peut être dangereuse, mais c’est grâce à l’innovation financière que de très nombreuses entreprises dans toutes sortes de domaines peuvent trouver des capitaux pour investir, créer de l’emploi et croître, s’internationaliser, innover. D’ailleurs, l’innovation financière, très souvent, a pour impact de limiter cette fameuse volatilité que l’on critique avec raison. Plus il y a d’acteurs sur le marché, plus il y a d’arbitrages, ce qui réduit la volatilité. Il faut donc faire attention, car si l’on entrave trop l’innovation financière, on peut augmenter la volatilité. Certes, il faut des règles du jeu ! Adam Smith le disait déjà. Les vrais libéraux veulent que l’économie de marché fonctionne, ils veulent donc des règles, et ces règles doivent évoluer parce que l’intelligence humaine est sans limite, parce que les technologies évoluent. C’est sans doute faute de règles appropriées qu’on a eu la crise de 2008.

Qu’attendez-vous des politiques publiques pour tirer le meilleur parti possible des nouvelles sources de croissance ?

Face à la reprise molle dans certains pays d’Europe et à l’émergence de pays concurrents comme la Chine et l’Inde, nous n’avons d’autre choix que de nous en sortir par le haut, c’est-à-dire par l’innovation. Les gouvernements européens, en Allemagne, en France, ont mis les bouchées doubles sur tous les dispositifs qui favorisent l’innovation, et j’ai été très heureux d’apprendre il y a quelques jours que le taux de recherche-développement (R-D) par rapport au PIB en France était à 2,41 %, alors que traditionnellement, il se maintient autour de 2,1 %. Ce redémarrage des investissements de R-D est très encourageant, d’autant qu’il a eu lieu en dépit de la crise. Cela est dû à une série de mesures, comme le crédit impôt-recherche, qui a poussé toute une série d’entreprises à innover et à investir dans la R-D. C’est aussi le résultat de la réforme sur l’autonomie des universités en France, du développement des pôles de compétitivité et de toute une série de dispositifs. L’écosystème de la recherche publique-recherche privée et de l’innovation commence à fonctionner. La mayonnaise prend en France, et c’est une très bonne nouvelle. Certes, c’est lent, et ça n’a pas encore d’impact significatif sur les chiffres de la croissance en France.

Cela irait sans doute plus vite si l’on améliorait l’environnement fiscal et social des entreprises françaises, qui n’est pas favorable à la prise de risque et à la croissance. Je rappelle que les marges des entreprises françaises, c’est-à-dire l’excédent brut d’exploitation divisé par la valeur ajoutée, n’est que de 31 %, contre 41 % pour leurs homologues allemandes et 42 % pour leurs homologues britanniques. De plus, les entreprises françaises n’autofinancent leurs investissements qu’à hauteur de 67 % alors que les Allemands sont au-delà de 100 %. Il y a donc un vrai problème structurel de financement de l’investissement en France, qui s’ajoute aux inquiétudes sur l’incapacité de l’État à réduire ses déficits.

Enfin, il faudrait à mon sens revoir le financement du système de protection sociale français. Les organismes de sécurité sociale, c’est 1000 milliards d’euros par an. Cette somme est financée par 800 milliards de prélèvements obligatoires, 100 milliards de recettes internes, et 100 milliards de déficits. Je m’intéresse aux 800 milliards de prélèvements obligatoires : c’est 500 milliards de cotisations sociales, patronales, salariales, CSG etc., et 300 milliards d’impôts. Ce mix est aberrant. Il faut re-régler le moteur France, en réduisant cette part des prélèvements obligatoires qui pèse sur le travail. Peut-être faut-il rééquilibrer à 400-400, voire inverser la proportion. On se retrouverait alors à égalité avec ce que subissent les entreprises allemandes. Vous imaginez l’appel d’air que cela peut produire pour les entrepreneurs français. On pourrait alors innover beaucoup plus et participer pleinement à cette croissance qui est véritablement à portée de main.

Voir www.gravitationgroup.com et www.poweo.com

© L' Annuel de l'OCDE 2011




Données économiques

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier en anglais par courrier


Edition en ligne
Editions précédentes

Ne manquez pas

  • G20: « Le temps est venu d’accroître les dépenses publiques » (Le Monde)
  • En France, les inégalités salariales se réduisent chaque année. Les salaires des femmes cadres de moins de 30 ans sont « seulement » inférieurs de 5 % à celui des hommes, selon l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) dans une étude publiée en mars 2015.Les réseaux féminins ont-ils encore un rôle à jouer dans le monde du travail ? (Le Monde)
  • Pourquoi les fils d’immigrés ne réussissent-ils pas à l’école aussi bien que leurs sœurs? Un article du journal Le Monde.
  • L'intégration rapide des réfugiés est la clé de la croissance économique en Europe, selon le FMI et l'OCDE, présents à Davos, le forum économique mondial qui se déroule du 20 au 23 janvier. Lire l'article du Monde ici.

  • Expliquez-nous... l'OCDE par FranceInfo
  • "Nous avançons à une vitesse d'escargot" sur le climat, estime Ban Ki-moon. Le secrétaire général des Nations Unies confie au journal Le Monde son optimisme sur la conclusion d’un accord international permettant de contenir le réchauffement en cours, en dépit des obstacles.
  • La France est "l'un des pays où l'anxiété en classe est la plus fortement ressentie" explique Eric Charbonnier, analyste à l'OCDE.
  • Après le vote des mesures sociales demandées par l'Union européenne et le FMI, prévu pour le 22 juillet au soir, le gouvernement grec "va reprendre immédiatement les négociations avec les institutions, UE, BCE et FMI, qui doivent durer jusqu'au 20 août au plus tard".
  • Peut-on réduire l'immigration légale? Le député français de l’Yonne Guillaume Larrivé, membre de l'opposition, a proposé que les parlementaires fixent des plafonds d’immigration annuels. Thomas Liebig, spécialiste des migrations internationales à l’OCDE, analyse cette proposition pour le journal La Croix.
  • "Les 40% les plus pauvres, les classes moyennes, manquent de moyens pour investir dans le capital humain", explique à L'Express l'économiste Michael Förster, spécialiste des inégalités à l'OCDE.
  • La lutte contre le travail au noir franchit un nouveau seuil. Selon le bilan 2014 publié par Les Echos, le montant total des redressements imposés par les Urssaf pour « travail dissimulé » s’est élevé à 401 millions d’euros, contre 320 millions l’année précédente.
  • Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon rallie le soutien de l’OCDE: « 2015 est une année des plus cruciales pour l’humanité ».

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2016